Skip to main content

Full text of "Histoire de France;"

See other formats


V M ^ 



^fe; 





'1f:v 



OJNfJV:OF 

TOHOJNTO 

ÙfiKARY 



HISTOIRE 

DE FRANGE 



HISTOIRE 

DE FRANCE 



J. MICHELET 



NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTEE 
Avec illustrations par VIERGE 



TOME QUATRIÈME 




PARIS 

LIBRAIRIE INTERNATIONALE 

A. LACROIX 6l G«, ÉDITEURS ^ 

13, rue du Faubourg-Montmartre, 13 %^ 

1880 

Tous droits de traduction at de roproduction réservét 



'^y 




PRÉFACE DE 1837 



L'ère nationale de la France est le xiv^ siècle. Les 
États Généraux, le Parlement, toutes nos grandes insti- 
tutions, commencent ou se régularisent. La bourgeoisie 
apparaît dans la révolution de Marcel, le paysan dans 
la Jacquerie, la France elle-même dans la guerre des 
Anglais. 

Cette locution : Un Ion Français, date du quator- 
zième siècle. 

Jusqu'ici la France était moins France que chré- 
tienté. Dominée, ainsi que tous les autres États, par 
la féodalité et par l'Église, elle restait obscure et 
comme perdue dans ces grandes ombres... Le jour 
venant peu à peu, elle commence à s'entrevoir elle- 
même. 

Sortie à peine de cette nuit poétique du moyen âge, 
elle est déjcà ce que vous la voyez : peuple, prose, 
esprit critique, antisymbolique. 

Aux prêtres, aux chevaliers, succèdent les légistes ; 
après la foi, la loi. 

T. IV. 1 



â HISTOIRE DE FRANCE. 

Le petit-fils de salut Louis met la main sur le pape 
et détruit le Temple. La chevalerie, cette autre reli- 
gion, meurt à Courtrai, à Crécy, à Poitiers. 

A l'épopée succède la chronique. Une littérature se 
forme, déjà moderue et prosaïque, mais vraiment 
française : point de symboles, peu d'images; ce n'est 
que grâce et mouvement. 

Notre vieux droit avait quelques symboles, quelques 
formules poétiques. Cette poésie ne comparaît pas 
impunément au tribunal des légistes. Le Parlement, 
ce grand prosateur, la traduit, l'interprète et la tue. 

Au reste, le droit français avait été de tout temps 
moins asservi au symbolisme que celui d'aucun autre 
peuple. Cette vérité, pour être négative dans la forme, 
n'en est pas moins féconde. Nous n'avons point regret 
au long chemin par lequel nous y sommes arrivés. 
Pour apprécier le génie austère et la maturité précoce 
de notre droit, il nous a fallu mettre en face le droit 
poétique des nations diverses, opposer la France et le 
monde. 

Cette fois donc, la symholique du droite — Nous en 
chercherons le mouvement, la dialectique, lorsque 
notre drame national sera mieux noué. 



' Ce volume fut publié, dans sa première édition, en même 
temps que nos Origines du droit français, trouvées dans les sym- 
Voles et formules. 



^ 






^ 



"-^ s 







\- 




rt' 


ç- 


4 


^Â^ 


\ 


'il-- '. 


il 




^ 


m^ 


3 i 


t 






' 




\\ 


, 





A 




LiviΠy 

CHAPITRE III 

L'or. - Le lise. — Les Templiers. 

< L'or, dit Christophe Colomb, est une chose excel- 
lente. Avec de l'or, on forme des trésors. Avec de l'or, 
on fait tout ce qu'on désire en ce monde. On fait 
même arriver les âmes en paradis'. » 

L'époque où nous sommes parvenus doit être consi- 
dérée comme l'avènement de l'or. C'est le Dieu du 
monde nouveau où nous entrons. — Philippe le Bel , à 



' Lettre de Christophe Colomb à Ferdinand et Isabelle, après 
son quatrième voyage. (Navarette.) 



i HISTOIRE DE FRANCE. 

peine monté sur le trône, exclut les prêtres de ses con- 
seils, pour y faire entrer les banquiers'. 

Gardons-nous de dire du lual de l'or. Comparé à la 
propriété féodale, à la terre, l'or est une forme supé- 
rieure de la richesse. Petite chose, mobile, échan- 
geable, divisible, facile à manier, facile à cacher, c'est 
la richesse subtilisée déjà; j'allais dire spirituolisée. 
Tant que la richesse fut immobile, l'homme, ratta- 
ché par elle à la terre et comme enraciné, n'avait 
guère plus de locomotion que la glèbe sur laquelle 
il rampait. Le propriétaire était une dépendance du 
sol; la terre emportait l'homme. Aujourd'hui, c"est tout 
le contraire: il enlève la terre, concentrée et résumée 
par l'or. Le docile métal sert toute transaction ; il suit 
facile et fluide, toute circulation commerciale, adminis- 
trative. Le gouvernement, obligé d'agir au loin, rapide- 
ment, de mille manières, a pour principal moyen d'ac- 
tion les métaux précieux. La création soudaine d'un 
gouvernement, au commencement du xive siècle, crée 
un besoin subit, infini de l'argent et de l'or. 

Sous Philippe le Bel, le fisc, ce monsfre', ce géant, 
naît altéré, affamé, endenté. Il crie en naissant, comme 
le Gargantua de Rabelais : A manger, à boire ! L'en- 
fant terrible, dont on ne peut soûler la faim atroce, 
mangera au besoin de la chair et boira du sang. C'est 
le cyclope, l'ogre, la gargouille dévorante de la Seine. 
La tête du monstre s'appelle grand conseil, ses lon- 



• Philippe le Bel emploie pendant tout son règne, comme mi- 
nistres, lec; deux banquiers florentins Biccio et Musciato, fils de 
Gui'Jo Franzesi. 



L'OR. — LE FISC. 5 

gues griffes sont au Parlement, l'organe digestif est la 
chambre des comptes. Le seul aliment qui puisse 
l'apaiser, c'est celui que le peuple ne peut lui trouver. 
Fisc et peuple n'ont qu'un cri, c'est l'or. 

Voyez, dans Aristophane, comment l'aveugle et 
inerte Plutus est tiraillé par ses adorateurs. Ils lui 
prouvent sans peine qu'il est le Dieu des Dieux. Et tous 
les Dieux lui cèdent. Jupiter avoue qu'il meurt de faim 
sans lui'. Mercure quitte son métier de Dieu, se met 
au service de Plutus , tourne la broche et lave la vais- 
selle. 

Cette intronisation de l'or à la place de Dieu se re- 
nouvelle au xiv^ siècle. La difficulté est de tirer cet or 
paresseux des réduits obscurs où il dort. Ce serait une 
curieuse histoire que celle du thésaurus, depuis le 
temps où il se tenait tapi sous le dragon de Colchos, 
des Hespérides ou des Nibclungen, depuis son som- 
meil au temple de Delphes, au palais de Persépolis." 
Alexandre, Carthage, Rome, l'éveillent et le secouent-. 
Au moyeu âge, il est déjà rendormi dans les églises, 
où, pour mieux reposer, il prend forme sacrée, croix, 
chapes, reliquaires. Qui sera assez hardi pour le tirer 

Aç' oj yâp ô nXoù'xo; oGid; -/jp^aio fSkiiziiM , 

kr.-iX'ùV Lr.ô liiioïi... Ari^.toph., Plut., v. 1174. Voyez au;-!-i 
les ver:i 129, 13?, 1152 et 1168-9. 
* Chacune des grandes révolutions du monde est aussi l'époque 
des grandes apparitions de l'or. Les Phocéens le font sortir de 
Delphes, Alexandre de Persépolis; Rome le tire des mains du 
dernier succe,-.seur d'Alexandre; Certes l'enlève de l'Amérique. 
Chacun de ces moments est marqué par un changement subit, 
non-feculement dans, les prix des denrées, mais aussi dans les idéc;- 
et dans les mœurs. 



6 KIGTûiRE DK FRANCE. 

de là, assez clairvoyant pour l'apercevoir dans la terre 
où il aime à s'enfouir? Quel magicien évoquera, profa- 
nera cette chose sacrée qui vaut toutes choses, cette 
toute-puissance aveugle que donne la nature? 

Le moyen âge ne pouvait atteindre sitôt cette grande 
idée moderne : V homme sait créer la richesse; il change 
une vile matière en objet précieux, lui donnant la ri- 
chesse qu'il a en lui, celle de la forme, de l'art, celle 
d'une volonté intelligente. Il chercha d"abord la ri- 
chesse moins dans la forme que dans la matière. 11 
s'acharna sur cette matière, tourmenta la nature d'un 
amour furieux, lui demanda ce qu'on demande à ce 
qu'on aime, la vie même, l'immortalité ^ Mais, malgré 
les merveilleuses fortunes des Lulle, des Flaniel, l'or 
tant de fois trouvé n'apparaissait que pour fuir, lais- 
sant le souffleur hors d'haleine; il fuyait, fondait impi- 
toyablement, et avec lui la substance de l'homme, son 
âme, sa vie, mise au fond du creuset ^ 



' Le dernier but de l'alchimie n'était pas tant de trouver l'or 
que d'obtenir For pur, l'or potable, le breuvage d'immortalité. On 
racontait la merveilleuse hibtoire d'un bouvier de Sicile du temps 
du roi Guillaume, qui, ayant trouvé dans la terre un liacon d'or, 
but la liqueur qu'il renfermait et revint à la jeune,'>se. (Roger Ba- 
jon. Opus majus.) 

* Quelques-uns se vantèrent de n'avoir point soufdé pour rien. 
Raymond Lulle, dans leurs traditions, passe en Angleterre, et, 
pour encourager le roi à la croisade, lai fabrique dans la Tour de" 
Londres pour six millions d'or. On en îlt des Nobles à la rose, 
(pCon ai)pelle encore aujourcVhui Nobles de Raymond. 

Il Cùt dit dans l'Ultimum Testamentum, mis sous son nom, qu'en 
une fois il convertit en or cinquante milliers pesant de mercure, de 
l'iomb et d'étain. — Le pape Jean XXII, à qui Pagi attribue un 
traité sur XArt transmutatoire^ y disait qu'il avait transmuté à 



L'OR. - LE FISC. 7 

Alors l'infortuné, cessant d'espérer dans le pouvoir 
himain, se reniait lui-même, abdiquait tout bien, àme 
et Dieu. Il appelait le mal, le Diable. Roi des abîmes 
souterrains, le Diable était sans doute le monarque de 
l'or. Voyez à Notre-Dame de Paris, et sur tant d'autres 
églises, la triste représentation du pauvre homme qui 
donne son âme pour de l'or, qui s'inféode au Diable, 
s'agenouille devant la Bète, et baise la griffe velue... 

Le Diable, persécuté avec les Manichéens et les Albi- 
geois, chassé, comme eux, des villes, vivait alors au 
désert. Il cabalait sur la prairie avec les sorcières de 
Macbeth. La sorcellerie, débris des vieilles religions 
vaincues, avait pourtant cela d'être un appel, non pas 
seulement à la nature, comme l'alchimie, mais déjà à 
la volonté, à la volonté mauvaise, au Diable, il est 
vrai. C'était un mauvais industrialisme, qui, ne pou- 
vant tirer de la volonté les trésors que contient son 
alliance avec la nature, essayait de gagner, par la vio- 
lence et le crime, ce que le travail, la patience, l'intel 
gence, peuvent seuls donner. 

Au moyen âge, celui qui sait où est l'or, le véritable 
alchimiste, le vrai sorcier, c'est le juif; ou le demi-juif, 
le Lombarde Le juif, l'homme immonde, l'homme qui 
ne peut toucher ni denrée ni femme qu'on ne la brûle, 



Avignon deux cents lingots pesant chacun un quintal, c'est-à-dire 
vingt mille livres d'or. Était-ce une manière de rendre compte 
des énormes richesses entassées dans ses caves? — Au reste, ils 
étaient forcés de convenir entre eux que cet or qu'ils obtenaient 
par quintaux n'avait de l'or que la couleur. 

' Dans l'usure, les juifs, dit-on, ne faisaient qu'imiter les Lom- 
bards, leurs prédécesseurs. (Muratori.) 



8 HISTOIRE DE FRANCE. 

l'homme d'outrage, sur lequel tout le monde crache S 
c'est à lui qu'il faut s'adresser. 

Prolillque nation, qui par-dessus toutes les autres eut 
la force multipliante, la force qui engendre, qui féconde 
à volonté les brebis de Jacob ou les sequins de Shylock. 
Pendant tout le moyen âge, persécutés, chassés, rap- 
pelés, ils ont fait l'indispensable intermédiaire entre le 
fisc et la victime du fisc, entre l'agent et le patient, 
pompant l'or d'en bas, en le rendant au roi par en 
haut avec laide grimace-... Mais il leur en restait tou- 
jours quelque chose... Patients, indestructibles, ils ont 
vaincu par la durée ^ Ils ont l'ésolu le problème de vola- 

' A Toulouse, on les souffletait trois fois par an, pour les punir 
d'avoir autrefois livré la ville aux Sarrasins; sous Charles le 
Chauve, ils réclamèrent inutilement. — A Béziers, on les chas- 
sait à coups de pierres pendant toute la Semaine sainte, lia .s'en 
rachetèrent en 11B0. — II» commencèrent sous. le règne de Philippe 
Auguste à porter la rouelle jaune, et le concile de Latran en fit une 
loi à toub les Juifs de la chrétienté (canon 68). 

^ Souvent ils firent l'objet de traités entre les seigneurs. Dans 
l'ordonnance de 1230, il est dit : « que personne dans notre 
royaume ne retienne le juif d'un autre seigneur ; partout où quel- 
qu'un retrouvera son juif, il pourra le reprendre comme son 
esclave ^tanquam proprium servum\ quelque long séjour qu'il ait 
fait sur les terres d'un autre seigneur. » On voit en effet dans les 
Étabhssements que les meubles des juifs appartenaient aux barons. 
Peu à peu le juif passa au roi, comme la monnaie et les autres 
droits fiscaux. 

' Patiens, quia aeternus... — C'est l'usage que les juifs se tien- 
nent sur le passage de chaque nouveau pape, et lui présentent 
leur loi. Est-ce un hommage ou un reproche de la vieille loi à la 
nouvelle, de la mère à la fille'?... — « Le jour de son couronne- 
ment, le pape Jean XXIII chevaucha avec sa mitre papale de rue en 
rue dans la ville de Boulogne la Grasse, faisant le signe de la croix 
jusques en la rue où dcmeuroient les Juifs, lesquels offrirent par 



L'OR. - LE FISC. 

tiliserla richesse; affranchis par la lettre jle change, 
ils sont maintenant libres, ils sont m.^îti-es; de souflicts 
en soufflets, les voilà au trône du mondée 

Pour que le pauvre homme s'adresse au" juif, pour 
qu'il approche de cette sombre petite maison, si mal 
famée, pour qu'il parle à cet homme qui, dit-on, cru- 
cifie les petits enfants, il ne faut pas moins que l'horri- 
ble pression du fisc. Entre le fisc qui veut sa moelle et 
son sang, et le Diable qui veut son àme, il prendra le 
juif pour milieu. 

Quand donc il avait épuisé sa dernière ressource, 
quand son lit était vendu, quand sa femme et ses en- 
fants, couchés à terre, tremblaient de fièvre ou criaient 
du pain, alors, tête basse et plus courbé que s'il eût 
porté sa charge de bois , il se dirigeait lentement vers 
l'odieuse maison, et il y restait longtemps à la porte 

écrit leur loi, larinelle de ha propre main il prit et reçut, et puis 
la regarda, et tantôt la ieta derrière lui, en disant : « Votre loi 
est bonne, mais d'icelle la nôtre est meilleure. » Et lui parti de là, 
les juifs le suivoient le cuidant atteindre, et fut toute la couver- 
ture de son cheval déchirée; et le pape jetoit, par toutes les rues 
où il passoit, monnoie, c'est à savoir deniers qu'on appelle quatrins 
et mailles de Florence; et y avoit devant lui et derrière lui tleux 
cents hommes d'armes, et avoit chacun en sa main une ma^se de 
cuir dont ils frappoient les juifs, tellement que c'étoit grand'joie 
à voir. » Monstrelet. 

' Je lisais le... octobre 1834, dans un journal anglais: « Au- 
jourd'hui, peu d'affaires à la bourse; c'est jour férié pour les 
j^if;^_ » — Mais ils n'ont pas seulement la supériorité de richesses. 
On serait tenté de leur en accorder une autre lorsqu'on volt que 
la plupart des hommes qui font aujourd'hui le plus d'houiifui' à 
l'Allemagne sont des juifs ^18o7). — J'ai parlé dans les notes 
de la Renaissance de tant de Juifs illustres, nos contemporains 
(1860). 



10 HISTOIRE DE FRANCE. 

avant de frapper. Lejiiif ayant ouvert avec précaution 
la petite grille, un dialogue s'engageait, étrange et 
dilHcile. Que disait le chrétien ? « Au nom de Dieu ! 
— Le juif l'a tué, ton Dieu ! — Par pitié ! — Quel 
chrétien a jamais eu pitié du juif? Ce ne sont pas des 
jiiols qu'il faut. Il faut un gage. — Que peut donner 
cchii qui n'a rien? Le juif lui dira doucement: Mon 
ami, conformément aux ordonnances du Roi, notre 
Sire, je ne prête ni sur habit sanglant, ni sur fer de 
charrue... Non, pour gage, je ne veux que vous-même. 
Je ne suis pas des vôtres, mon droit n'est pas le droit 
chrétien. C'est un droit plus antique {in partes secanio). 
Votre chair répondra. Sang pour or, comme vie pour 
vie. Une hvre de votre chair, qu-e je vais nourrir de 
mou argent, une livre seulement de votre belle chair ' . » 
L'or que prête le meurtrier du Fils do l'Homme, ne 
peut être qu'un or meurtrier, antidivin, ou, comme 



' Shakejipeare, The Merchant of Venice, acte I, se. m : « Let 
the forfait be nominated for an equal pound of your fair flesh^ 
to he eut and taken, in what part of your body pleaseath me. » 

Sir Tliomas Mungo acquit à Calcutta, il y a trente ans, un ms. 
où se trouve l'histoire originale de la livre de chair, etc. Seule- 
ment, au lieu d'un chrétien, c'est un mubulman que le juif veut 
dépecer. V. Asiatic Journal. — Orig. du droit, 1. IV, c. xiii : 
L'atrocité de la loi des Douze Tables, déjà repoussée par les Ro- 
mains eux-mêmes, ne pouvait, à plus forte raison, prévaloir 
diez.les nations chrétiennes. Voyez cependant le droit norvégien. 
Grimm, 617. 

Dans les traditions populaires, le juif stipule une livre de chair 
à couper sur le corps de son débiteur, mais le juge le prévient 
que s'il coupe plus ou moins, il sera lui-même mis à mort. — 
V. le Pecorone (écrit vers 1378), les Ge»ta Romanorum dans la 
forme allemande. — Voir aussi mon Histoire romaine. 



L'OR. - LK FISC. ii 

on disait dans ce temps-là Anti-Chrisf^. Voilà l'or 
Anli-Christ, comme Aristophane nous montrait tout à 
l'heure dans Plutus VAnti- Jupiter. 

Cet Anti-Christ, cet antidieu, doit dépouiller Dieu, 
c'(\st-à-dire l'Église ; l'église séculière, les prêtres, le 
Pape; l'église régulière, les moines, les Templiers. 

La mort scandaleusement prompte de Benoit XI fit 
tomber l'Église dans la main de Philippe le Bel ; elle 
le mit à même de faire un pape, de tirer la papauté 
de Rome, de l'amener en France, pour, en cette geôle, 
la faire travailler à son profit, lui dicter des bulles 
lucratives, exploiter l'in^'aillibilité, constituer le Saint- 
Esprit comme scribe et percepteur pour la maison de 
France. 

Après la mort de Benoît, les cardinaux s'étaient 
enfermés en conclave à Pérouse. Mais les deux partis, 
le français et l'antifrancais, se balançaient si bien 
qu'il ny avait pas moyen d'en finir. Les gens de la 
ville, dans leur impatience, dans leur furie italienne 
do voir un pape fait à Pérouse, n'y trouvèrent autre 
remède que d'affamer les cardinaux. Ceux-ci convin- 
rent qu'un des deux partis désignerait trois candidats, 
et que l'autre parti choisirait. Ce fut au parti français 
à choisir, et il ilésigna un Gascon, Bertrand de Gott, 
archevêque de Bordeaux. Bertrand s'était montré 
jusque-là ennemi du roi, mais on savait qu'il était 



' J'insiste avec M. Beugnot sur ce point important : les juifs ne 
■ronnurent pas l'usure aux x*-' et xie biècles, c'est-à-dire aux épo- 
ques où on leur permit l'industrie (1860). 



12 HISTOIRE DE FRANCE. 

avant tout ami de son intérêt, et Ton espérait bien le 
couvertir. 

Philippe, instruit par ses cardinaux et muni de leurs 
lettres, donne rendez-vous au futur élu près de Saint- 
Jean-d'Angély, dans une forêt. Bertrand y court plein 
d'espérance. Villani parle de cette entrevue secrète, 
comme s'il y était. 11 faut lire ce récit d'une maligne 
naïveté : 

« Ils entendirpnt ensemble la messe et se jurèrent 
le secret. Aloi Oe l'oi commença à parlementer en 
belles paroles, pour le réconcilier avec Charles de 
Valois. Ensuite il lui dit : « Vois, archevêque, j'ai en 
mon pouvoir de te faire pape, si je veux; c'est pour 
cela que je suis venu vers toi ; car, si tu me promets 
de me faire six grâces que je te demanderai, je t'assu- 
rerai cette dignité, et voici qui te prouvera que j'en 
ai le pouvoir. » Alors il lui montra les lettres et délé- 
gations do l'un et de l'autre collège. Le Gascon, plein 
de convoitise, voyant ainsi tout à coup qu'il dépendait 
entièrement du roi de le faire pape, se jeta, comme 
éperdu de joie, aux pieds de Philippe, et dit : « Mon- 
seigneur, c'est à présent que je vois que tu m'aimes 
plus qu'homme qui vive, et que tu veux me rendre le 
bien pour ie mal. Tu dois commander, moi obéir, et 
toujours j'y serai disposé. » Le roi le releva, le baisa 
à la bouche, et lui dit : « Les six grâces spéciales que 
je te demande sont les suivantes : La première, que 
tu me réconcilies parfaitement avec l'Église, et me 
fasses pardonner le méfait que jai commis en arrêtant 
le pape Boniface ; la seconde, que tu rendes la com- 
munion à moi et à tous les miens ; la troisième, que tu 



L'OR. — LE FISC. 13 

m'accordes les décimes du clergé dans mon royaume 
pour cinq ans, afln d'aider aux dépenses faites en la 
guerre de Flandre ; la quatrième, que tu détruises et 
annules la mémoire du pape Boniface ; la cinquième, 
que tu rendes la dignité de cardinal à messer Jacobo 
et messer Picro de la Colonne, que tu les remettes en 
leur état, et qu'avec eux tu fasses cardinaux certains 
miens amis. Pour la sixième grâce et promesse, je me 
réserve d'en parler en temps et lieu : car c'est chose 
grande et secrète. » L'archevêque proi-iit tout par ser- 
ment sur le Corpus Domini, et de plus il donna pour 
otages son frère et deux de ses neveux. Le roi, do 
son côté, promit et jura qu'il le ferait élire pape'. » 

Le pape de Philippe le Bel, avouant hautement sa dé- 
pendance, déclara qu'il voulait être couronné à Lyon 
(14 nov. 1305). Ce couronnement, qui commençait la 
captivité de l'Église, fut dignement solennisé. Au 
moment où le cortège passait, un mur chargé de 
spectateurs s'écroule, blesse le roi et tue le duc de 
Bretagne. Le pape fut renversé, la tiare tomba, finit 
jours après, dans un banquet du pape, ses gens et 
ceux des cardinaux prennent querelle, un frère du 
pape est tué. 

Cependant la honte du marché devenait pubhque. 



' G. Villani, L VIII, c. lxxx, p. 417. — L'opinion du temps 
est bien représentée dans les vers burlesques cités par Wabin- 
gham : 

Ecclesiœ navis titubât, regni quia clavis 

EnaL, Rex, Papa, facti sunt una cappa. 
Hoc faciunt do, des, Pilatus hic, aller Herodes. 

Walsiugh., p. 4o6, ann. 1306. 



lA HISTOIRE DE FRANCE. 

Clément payait comptant. Il donnait en payement ce 
qui n'était pas à lui, en exigeant des décimes du 
clergé: décimes au roi de France, décimes au comte 
de Flandre pour qu'il s'acquitte envers le roi, décimes 
à Charles de Valois pour une croisade contre l'empire 
grec. Le motif de la croisade était étrange ; -ce pauvre 
empire, au dire du pape, était faible, et ne rassurait 
pas assez la chrétienté contre les infidèles. 

Clément, ayant payé, croyait être quitte et n'avoir 
plus qu'à jouir en acquéreur et propriétaire, à user et 
aàuser. Comme un baron faisait càevcmc/iée autour de 
sa terre pour exercer son droit de gîte et de pourvoi- 
rie, Clément se mit à voyager à travers l'Église de 
France. De Lyon, il s'achemina vers Bordeaux, mais par 
Màcon, Bourges et Limoges, afin de ravager plus de 
pays. Il allait, prenant et dévorant, d'évêché en évê- 
ché, avec une armée de familiers et de serviteurs. Par- 
tout où s'abattait cette nuée de sauterelles, la place 
restait nette. Ancien archevêque de Bordeaux, le ran- 
cuneux pontifie ôta à Bourges sa primatie sur la capi- 
tale de la Guyenne. Il s'établit chez son ennemi, l'ar- 
chevêque de Bourges, comme un garnisaire ou mangeur 
d'ofïîceS et il s'y hébergea de telle sorte, qu'il le 
laissa ruiné de fond en comble ; ce primat des Acqui- 
taines serait mort de faim, s'il n'était venu à la cathé- 
drale, parmi ses chanoines , recevoir aux distributions 
ecclésiastiques la portion congrue^ 

Dans les vols de Clément, le meilleur était pour uno 



• Ces mots sont synonyuies dans la langue de ce temps. 
» Guulin. G. de Nangifi. 



L'OR. — Le fisc. 13 

femme qui rançonnait le pape, comme lui l'Église. 
C'était la véritable Jérusalem où allait l'argent de la 
croisade. La belle Brunissende Talleyrand de Périgord 
lui coûtait, dit-on, plus que la Terre sainte. 

Clément allait être bientôt cruellement troublé dans 
cette douce jouissance des biens de l'Église. Les dé- 
cimes en perspective ne répondaient pas aux besoins 
actuels du fisc royal. Le pape gagna du temps en lui 
donnant les juifs, en autorisant le roi à les saisir. 
L'opération se flt en un même jour avec un secret et 
une promptitude qui font honneur aux gens du roi. 
Pas un juif, dit-on, n'échappa. Non content de vendre 
leurs biens, le roi se chargea de poursuivre leurs dé- 
biteurs, déclarant que leurs écritures suffisaient pour 
titresde créances, que l'écrit d'unjuit faisait foi pour lui. 

Le juif ne rendant pas assez, il retomba sur le chré- 
tien. Il altéra encore les monnaies, augmentant le 
titre et diminuant le poids; avec deux livres il en 
payait huit. Mais qiiand il s'agissait de recevoir, il 
ne voulait de sa monnaie que pour un tiers ; deux ban- 
queroutes en sens inverse. Tous les débiteurs profi- 
tèrent de l'occasion. Ces monnaies de diverse valeur 
sous même titre faisaient naître des querelles sans nom- 
bre. On ne s'entendait pas : c'était une Babel. La seule 
chose à quoi le peuple s'accorda (voilà donc qu'il y a 
un peuple) , ce fut à se révolter. Le roi s'était sauvé 
au Temple. Ils l'y auraient suivi, si on ne les eût amu- 
sés en chemin à piller la maison d'Etienne Barbet, un 
financier à qui l'on attribuait l'altération des monnaies. 
L'émeut(> finit ainsi. Le roi flt pendre des centaines 
d'hommes aux arbres des routes autour de Paris. L'ef- 



1<3 HISTOIRE DE FRANCE. 

froi le rapprocha des nobles. Il leur rendit le combat 
judiciaire, autrement dit l'inipunité. C'était une délaite 
pour le gouvernement royal. Le roi des légistes ab- 
diquait la loi, pour reconnaître les décisions de la force. 
Triste et douteuse position, en législation comme en 
finances. Repoussé de l'Église aux juifs, de ceux-ci aux 
connnunes, des coumumes flamandes il retombait sur 
le clergé. 

Le plus net des trésors de Philippe, son patrimoine 
à exploiter, le fonds sur lequel il comptait, s'était son 
pape. S'il l'avait acheté, ce pape, s'il l'engraissait de 
vols et de pillages, ce n'était point pour ne s'en pas 
servir, mais bien pour en tirer parti, pour lui lever, 
comme le juif, une livre de chair sur tel membre qu'il 
voudrait. 

Il avait un moyen infaillible de presser et pressurer 
le pape, un tout-puissant épouvantail, savoir, le procès 
de BonifaceVIII. Ce qu'il demandait à Clément, c'était 
précisément le suicide de la papauté. Si Boniface était 
hérétique et faux pape, les cardinaux qu'il avait faits 
étaient de faux cardinaux. Benoît XI et Clément, élus 
par eux, étaient à leur tour faux papes et sans droit, 
et non-seulement eux , mais tous ceux qu'ils avaient 
choisis ou confirmés dans les dignités ecclésiastiques ; 
non-seulement leurs choix, mais leurs actes de toute 
espèce. L'Église se trouvait enlacée dans une illégalité 
sans fin. Dautre part, si Boniface avait été vrai pape, 
comme tel il était iafaillible, ses sentences subsistaient, 
Philippe le Bel restait condamné. 

A peine intronisé, Clément eût à entendre l'aigre et 
impérieuse requête de Nogaret, qui lui enjoignait de 



L'OR. — LE FISC. 17 

poursuivre son prédécesseur. Le marché à peine con- 
clu, le Diable demandait son payement. Le servage de 
l'homme vendu commençait; cette âme, une fois garrot- 
tée des liens de l'injustice, ayant reçu le mors et le 
frein, devait être misérablement chevauchée jusqu'à 
la damnation. 

Plutôt que de tuer ainsi la papauté en droit, Clément 
avait mieux aimé la livrer en fait. Il avait créé d'un 
coup douze cardinaux dévoués au roi, les deuxColonna, 
et dix Français ou Gascons. Ces douze, joints à ce qui 
restait des douze du même parti, dont on avait surpris 
la nomination à Célestin, assuraient à jamais au roi 
l'élection des papes futurs. Clément constituait ainsi 
la papauté entre les mains de Philippe; concession 
énorme, et qui pourtant ne suffit point. 

Il crut qu'il fléchirait son maitre en faisant un pas 
de plus. Il révoqua une bulle de Boniface, la bulle 
Clericis îaïcos, qui fermait au roi la bourse du clergé. 
La bulle Uoiam sanctam contenait l'expression de la 
suprématie pontificale. Clément la sacrifia, et ce ne fut 
pas assez encore. 

Il était à Poitiers, inquiet et malade de corps et 
d'esprit. Philippe le Bel vint l'y trouver avec de nou- 
velles exigences. Il lui fallait une grande confiscation, 
celle du plus riche des ordres rehgieux, de l'ordre du 
Temple. Le pape, serré entre deux périls, essaya de 
donner le change à Philippe en le comblant de toutes 
les faveurs qui étaient au pouvoir du saint-siége. Il 
aida son fils Louis Hutin à s'établir en Navarre ; il dé- 
clara son frère Charles de Valois chef de la croisade. 
Il tacha enfin de s'assurer la protection de la maison 

T. IV. 2 



18 HISTOIRE DE FRANCE. 

d'Anjou, déchargeant le roi de Isaples d'une dette 
énorme envers l'Église, canonisant un de ses flls, adju- 
geant à l'autre le trône de Hongrie. 

Philippe recevait toujours, mais il ne lâchait pas 
prise. 11 entourait le pape d'accusations contre ]o Tem- 
ple. Il trouva dans la maison même de Clément un 
Templier qui accusait l'ordre. Kn 1306, le roi voulant 
lui envoyer des commissaires pour obtenir une déci- 
sion, le malheureux pape donne, pour ne pas le rece- 
voir, la plus ridicule excuse: «De l'avis des médecins, 
nous allons au commencement de septembre, prendre 
quelques drogues préparatives, et ensuite une médecine 
qiu, selon les susdits médecins, doit, avec l'aide de 
Dieu, nous être fort utiles » 

Ces pitoyables tergiversations durèrent longtemps. 
Elles auraient duré toujours, si le pape n'eût appris 
tout à coup que le roi faisait arrêter partout les Tem- 
pliers, et que son confesseur, moine dominicain et 
grand inquisiteur de France, procédait contre eux 
sans attendre d'autorisation. 

Qu'était-ce donc que le Temple ? Essayons de le dire 
en peu de mots : 

A Paris, Teuceinte du Temple comprenait tout le 
grand quartier, triste et mal peuplé, qui en a conservé 
le nom-. C'était un tiers du Paris d'alors. A l'umbre du 



Baluze, Acta vet. ai Pap. Av., p. 73-6... « Qureiiam prœpa- 
ratoria sumere, et postmodum purgationem accipere, quae tecun- 
dum prsedictorum physicorum judicium, auctore Domino, valde 
utilis nobis erit. » 

^ La Coulture du Temple, contiguë à celle de Saint-Gervais, 
compren.ac presque tout le domaine des Templiers, qui s'étendait 



Temple et sous sa puissante protection vivait une 
foule de serviteurs, de iamiliers, d'aflfiliés, et aussi de 
gens condamnés ; les maisons de l'ordre avaient droit 
d'asile. Philippe le Bel lui-même en avait profité en 
1306, lorsqu'il était poursuivi par le peuple soulevé. 
Il restait encore, à l'époque de la Révolution, un monu- 
ment de cette ingratitude royale, la grosse tour à quatre 
tourelles, bâtie en 1222. Elle servit de prison àLouis XVI. 
Le Temple de Paris était le centre de l'ordre, son 
trésor; les chapitres généraux s'y tenaient. De cette 
maison dépendaient toutes les provinces de l'ordre : 
Portugal, Castille et Léon, Aragon, Majorque, Alle- 
magne, Italie, Pouille et Sicile, Angleterre et Irlande. 
Dans le nord, l'ordre teuton ique était sorti du Temple, 
comme en Espagne d'autres ordres miUtaires se for- 
mèrent de ses débris. L'immense majorité des Tem- 
pliers étaient Français, particulièrement les grands 
maîtres. Dans plusieurs langues, on désignait les che- 
valiers par leur nom français : Frieri del Tempio, 

9p£p'.0! TO'J T£[J.7:Xo3. 

Le Temple, comme tous les ordres militaires, déri- 
vait de Cîteaux. Le réformateur de Cîteaux, saint Ber- 
nard, de la même plume qui commentait le Cantique 
des Cantiques, donna aux chevaliers leur règle enthou 
siaste et austère. Cette règle, c'était l'exil et la guerre 
sainte jusqu'à la mort. Les Templiers devaient tou- 
jours accepter le combat, fût-ce d'un contre trois, ne 



le long de la rue du Temple, depuis la rue Sainte-Croix ou les 
environs de la rue de la Verrerie jusqu'au delà des mo-s, des 
losbés et de la porte du Temple. (Sauvai.) 



20 HISTOIRE DE FRANCE. 

jamais demander quartier, ne point donner de rançon, 
'pas un pan de mur, pas un pouce de terre. Ils n'avaient 
pas de repos à espérer. On ne leur permettait pas de 
passer dans des ordres moins austères. 

« Allez heureux, allez paisibles, leur dit saint Ber- 
nard; chassez d'un cœur intrépide les ennemis de la 
croix de Christ, bien sûrs que ni la vie ni la mort no 
pourront vous mettre hors de l'amour de Dieu qui est 
en Jésus. En tout péril, redites-vous la parole : Vivants 
ou morts, nous sommes au Seigneur. . . Glorieux les vain- 
queurs, heureux les martyrs! » 

Voici la rude esquisse qu'il nous donne de la figure 
du Templier : « Cheveux tondus, poil hérissé, souillé de 
poussière; noir de fer, noir de hàle et de soleil... Ils 
aiment les chevaux ardents et lapides, mais non parés, 
bigarrés, caparaçonnés... Ce qui charme dans cette 
foule, dans ce torrent qui coule à la Terre sainte, c'est 
que vous n'y voyez que des scélérats et des impies. 
Christ d'un ennemi se fait un champion; du persécu- 
teur Saul, il fait un saint Paul... » Puis, dans un élo- 
quent itinéraire, il conduit les guerriers pénitents de 
Bethléem au Calvaire, de Nazareth au Saint-Sépulcre. 

Le soldat a la gloire, le moine le repos. Le Templier 
abjurait l'un et l'autre. Il réunissait ce que les deux 
vies ont de plus dur, les périls et les abstinences. La 
grande affaire du moyen âge fut longtemps la guerre 
sainte, la croisade; l'idéal de la croisade semblait réa- 
lisé dans l'ordre du Temple. C'était la croisade devenue 
fixe et permanente. 

Associés aux Hospitaliers dans la défense des saints 
lieux, ils en différaient en ce que la guerre était plus 



L'OR. — LE FISC. -21 

particulièrement le but de leur institution. Les uns et 
les autres rendaient les plus grands services. Quel 
bonheur n'était-ce pas pour le pèlerin qui voyageait 
sur la rouie poudreuse de Jaffa à Jérusalem, et qui 
croyait à tout moment voir fondre sur lui les brigands 
arabes, de rencontrer un chevalier, de reconnaître la 
secourable croix rouge sur le manteau blanc de l'ordre 
du Temple! En bataille, les deux ordres fournissaient 
alternativement l'avant-garde et l'arrière-garde. On 
mettait au milieu les croisés nouveaux venus et peu 
habitués aux guerres d'Asie. Les chevahers les entou- 
raient, les protégeaient, dit fièrement un des leurs, 
co77ime une mère son enfant^. Ces auxiliaires passagei^ 
reconnaissaient ordinairement assez mal ce dévouement. 
Ils servaient moins les chevaliers qu'ils ne les embar- 
rassaient. Orgueilleux et fervents à leur arrivée, bien 
sûrs qu'un miracle allait se faire exprès pour eux, ils 
ne manquaient pas de rompre les trêves; ils entraî- 
naient les chevaliers dans des périls inutiles, se fai- 
saient battre, et partaient, leur laissant le poids de la 
guerre et les accusant de les avoir mal soutenus. Les 
Templiers formaient l'avant-garde à Mansourah, lors- 
que ce jeune fou de comte d'Artois s'obstina à la pour- 
suite, malgré leur conseil, et se jeta dans la ville : ils 
le suivirent par honneur et furent tous tués, 

On avait cru avec raison ne pouvoir jamais faire 
assez pour un ordre si dévoué et si utile. Les privi- 
lèges les plus magnifiques furent accordés. D'abord ils 
ne pouvaient être jugés que par le pape; mais un juge 

' « Sicut mater infantem. » Lettre de Jacques Molay. 



22 HISTOIRE DE FRANCE. 

placé si loin et si liant n'était guère réclamé ; ainsi les 
Templiers étaient juges dans leurs causes. Ils pou- 
vaient encore y être téinoins, tant on avait foi dans 
leur loyauté! Il leur était défendu d'accorder aucune 
de leurs commanderies à la sollicitation des grands ou 
des rois. Ils ne pouvaient payer ni droit, ni tribut, ni 



Chacun désirait naturellement participer à de tels 
privilèges. Innocent III lui-même voulut être affilié à 
l'ordre; Philippe le Bel le demanda en vain. 

Mais quand cet ordre n'eut pas eu ces grands et 
magnifiques privilèges, on s'y seraii présenté en foule. 
Le Temple avait pour les imaginations un attrait de 
mystère et de vague terreur. Les réceptions avaient 
lieu dans les églises de l'ordre, la nuit et portes fer- 
mées. Les membres inférieurs en étaient exclus. On 
disait que si le roi de France lui-même y eût pénétré, 
il n'en serait pas sorti. 

La forme de réception était empruntée aux rites 
dramatiques et bizarres, aux mystères dont i'église an- 
tique ne craignait pas d'entourer les choses saintes. 
Le récipiendaire était présenté d"aljord comme un pé- 
cheur, un mauvais chrétien, un renégat. Il reniait, à 
l'exemple de saint Pierre; le reniement, dans cette 
pantomime, s'exprimait par un acte', cracher sur la 



' Voyez plus loin les motifs qui kju.-. ont décidé à regarder ce 
point comme hors de doute. — Le xiv^- siècle ne voyait probable- 
ment qu'une singularité suspecte dans la fidélité des Templiers 
aux anciennes traditions symboliques de l'Église, par exemple 
dans leur prédilection pour le nombre trois. On interrogeait 
trois fois le récipiendaire avant de l'introduire dans le chapitre. 



L'OR. — LE FISC. 53 

croix. L'ordre se chargeait de réhabiliter ce renégat, 
de l'élever d'autant plus que sa chute était plus pro- 
fonde. Ainsi dans la fête des fols ou idiots {faiuoru7n), 
l'homme offrait l'hommage même de son imbécillité, 
de son infamie, à l'Église qui devait le régénérer. Ces 
comédies sacrées, chaque jour moins comprises, étaient 
de plus en plus dangereuses, plus capables de scanda- 
liser un âge prosaïque, qui ne voyait que la lettre et 
perdait le sens du symbole. 

Elles avaient ici un autre danger. L'orgueil du 
Temple pouvait laisser dans ses formes une équivoque 
impie. Le récipiendaire pouvait croire qu'au delà du 
christianisme vulgaire, l'ordre allait lui révéler une re- 
ligion plus haute, lui ouvrir un sanctuaire derrière le 
sanctuaire. Ce nom du Temple n'était pas sacré pour 
les seuls chrétiens. S'il exprimait pour eux le Saint-Sé- 



II demandait par trois fois le pain et l'eau, et la société de 
Tordre. Il fait>ait trois vœux. Les chevaliers observaient trois 
grands jeûnes. Ils communiaient trois fois l'an. L'aumône se tai- 
sait dans toutes les maisons de l'ordre trois fois la semaine. Cha- 
cun des chevaliei's devait avoir trois chevaux. On leur disait la 
messe trois fois la semaine. Ils mangeaient de la viande trois 
jours de la semaine seulement. Dans les jours d'abstinence, on 
pouvait leur servir trois mets différents. Ils adoraient la croix 
solennellement à trois époques de'l'année. Ils juraient de ne pas 
fuir en présence de trois ennemis. On flagellait par trois fois en 
jdein chapitre ceux qui avaient mérité cette correction, etc., etc. 
Même remarque pour les accusations dont ils turent l'objet. On 
leur l'eprocha de renier trois fois, de cracher trois tois sur la 
croix. « Ter abnegabant, et Jiorribili crudelitate ter in faciem 
spuabant ejiis. » Gircul. de Philippe le Bel, du 14 septembre 1307. 
« Et li fait renier par trois fois le prophète et par trois fois cra- 
chier sur la croix. » Instruct. de finqui.^iteur Guillaume de Paris. 
Hayn., p. 4. 



24 HISTOIRE DE FRANCE. 

pulcre, il rappelait aux juifs, aux musulmans, le temple 
de Salomon'. L'idée du Temple, plus haute et plus gé- 
nérale que celle même de l'Église, planait en quelque 
.sorte par-dessus toute religion. L'Église datait, et le 
Temple ne datait pas. Contemporain de tous les âges, 
c'était comme un symbole de la perpétuité religieuse. 
Même après la ruine des Templiers, le Temple subsiste, 
au moins comme tradition, dans les enseignements 
d'une foule de sociétés secrètes, jusqu'aux Rose-Croix, 
jusqu'aux Francs-Maçons -. 

L'Église est la maison du Christ, le Temple celle du 
Saint-Esprit. Les gnostiques prenaient, pour leur 
grande fête, non pas Noël ou Pâques, mais la 
Pentecôte, le jour où l'Esprit descendit. Jusqu'à quel 
point ces vieilles sectes subsistèrent-elles au moyen 
âge? Les Templiers y furent-ils affiliés? De telles ques- 
tions, malgré les ingénieuses conjectures des modernes, 
resteront toujours obscures dans l'insuffisance des mo- 
numents ^ 

' Dans quelques monuments anglais, l'ordre du Temple est 
appelé Militia Templi Salomonis. {Ms. Biilioth. Cottontanœ et 
Bodleia7iœ.) Ils sont aussi nommés Fratres militise Salomonis, 
daneune charte de 1197. Ducange. Rayn., p. 2. 

* Il est possible que les Templiers qui échappèrent se soient 
fondus dans des sociétés secrètes. En Ecosse, ils disparaissent 
tous, excepté deux. Or, on a remarqué que les plus secrets mys- 
tères de la franc-maçonnerie sont réputés émanés d'Écosse, et que 
les hauts grades y sont nommés Écossais. V. Grouvelle et les écri- 
vains qu'il a suivis, Munter, MoldenhaAver, îsicolaï., etc. 

' Voyez Hammer, Mémow'e sur deux coffrets gnostiques, p. 7. 
V. aussi le mémoire du même dans les Mines d'Orient, et la ré- 
ponse de M. Raynouard. (Michaud, Hist. des croisades, éd. 1828, 
t. V. p. 572.) 



L'OR. — LE FISC. 2o 

Ces doctrines intérieures du Temple semblent tout à 
la fois vouloir se montrer et se cacher. On croit les 
reconnaître, soit dans les emblèmes étranges, sculptés 
au portail de quelques églises, soit dans le dernier 
cycle épique du moyen âge, dans ces poëmes où la che- 
valerie épurée n'est plus qu'une odyssée, un voyage 
héroïque et pieux à la recherche du Graal. On appe- 
lait ainsi la sainte coupe qui reçut le sang du Sauveur. 
La simple vue de cette coupe prolonge la vie de cinq 
cents années. Les enfants seuls peuvent en approcher 
sans mourir. Autour du Temple qui la contient, veil- 
lent en armes les Templistes, ou chevaliers du Graal ^ 

Cette chevalerie plus qu'ecclésiastique, ce froid et 
trop pur idéal, qui fut la fin du moyen âge et sa der- 
nière rêverie, se trouvait, par sa hauteur même, 
étranger à toute réalité, inaccessible à toute pratique. 
Le templiste resta dans les poëmes, figure nuageuse 
et quasi-divine. Le Templier s'enfonça dans la brutalité. 

Je ne voudrais pas m'associer aux persécuteurs de 
ce grand ordre. L'ennemi des Templiers les a lavés 
sans le vouloir ; les tortures par lesquelles il leur ar- 
racha de honteux aveux semblent une présomption 
d'innocence. On est tenté de ne pas croire des mal- 
heureux qui s'accusent dans les gênes. S'il y eut des 
souillures, on est tenté de ne plus les voir, effacées 
qu'elles furent dans la flamme des bûchers. 

Il subsiste cependant de graves aveux, obteirshors 
de la question et des tortures. Les points mêmes qui ne 
furent pas prouvés n'en sont pas moins vraisemblables 

• Voyez mon His/oire de France, t. III, chapitre VIII. 



26 HISTOIRE DE FRANCE. 

pour qui connaît la nature humaine, pour qui considère 
sérieusement la situation de l'ordre dans ces derniers 
temps. 

Il était naturel que lerelàchomont s'introduisît parmi 
des moines guerriers, des cadets de la noblesse, qui 
couraient les aventures loin de la chrétienté, souvent 
loin des yeux de leurs chefs, entre les périls d'une 
guerre à mort et les tentations d'un climat brûlant, 
d'un pays d'esclaves, de la luxurieuse Syrie. L'orgueil 
et l'honneur les soutinrent tant qu'il y eut espoir pour 
la Terre sainte. Sachons-leur gré d'avoir résisté si 
longtemps, lorsqu'à chaque croisade leur attente était 
si tristement déçue, lorsque toute prédiction mentait, 
que les miracles promis s'ajournaient toujours. Il n'y 
avait pas de semaine que la cloche de Jérusalem ne 
sonnât l'apparition des Arabes dans la plaine désolée. 
C'était toujours aux Templiers, aux Hospitaliers à 
monter à cheval, à sortir des murs... Enfin ils per- 
dirent Jérusalem, puis Saint-Jean-d' Acre. Soldats délais- 
sés, sentinelles perdues, faut-il s'étonner si, au soir de 
cette bataille de deux siècles, les bras leur tombèrent? 

La chute est grave après les grands efforts. L'ame 
montée si haut dans l'héroïsme et la sainteté tombe 
bien lourde en terre... Malade et aigrie, elle se plonge 
dans le mal avec une faim sauvage, comme pour se 
venger d'avoir cru. 

Telle paraît avoir été la chute du Temple. Tout ce qu'il 
y avait eu de saint en l'ordre devint péché et souillure. 
Après avoir tendu de l'hojnme k Dieu, il tourna de Dieu ' 

' Sans parler de notre dicton populaire « Boire comme un 



L'OR. — LE FISC. 27 

à la B.^te. Los pieuses agapes, les fraternités héroïques, 
couvrirent de sales amours de moines'. Ils cachèrent 
l'infamie en s'y mettant plus avant. Et l'orgueil y trou- 
vait encore son compte; ce peuple éternel, sans famille 
ni génération charnelle, recruté par l'élection et 
l'esprit, faisait montre de son mépris pour la femme ^ 
se suffisant à lui-même et n'aimant rien hors de soi. 
Comme ils se passaient de femmes, ils se passaient 
aussi de prêtres, péchant et se confessant entr^ eux^ 



Templier, » les Anglais en avaient un autre : « Dum erat juvenis 
ssecularis, omnet, pueri clamabant publiée et vulgariter unus ad 
alterum : Cubtodiatis vobis ab osculo Templariorum. » Conc, 
Britann. 

' La règle austère que l'ordre reçut à son origine semble à sa 
chute un acte d'accusation terrible : « Domus hospitis non careat 
lumine, ne tenebrosus liOïtis... Vestiti autem camisiis dormiaat, 
et cum femoralibus dormiant. Dormientibus itaque fratribus 
usque mane nunquam deerit lucerna... » Actes du concile de 
Troyes, 1128. Ap. Dup. Templ. 92-102. 

^ Voyez cependant Processus contra Templarios, nis. de la 
Biblioth. royale. Ce qu'on y lit dans les Articles de l'interroga- 
toire sur leurs relations avec les femmes [Item, les maîtres 
fesoieiil frères et suersdu Tem2)le... Proc. ms. folio !0-M) doit 
s'entendre des affiliés de l'ordre ; il y en avait des deux sexes 
(V. Dup. 99, 102), mais il ne me souvient pas d'avoir lu aucun 
aveu sur ce point, même dans les dépo^itians les plus contraires 
à l'ordre. Ils avouent plutôt une autre infamie bien plus hon- 
teuse (1837). — Depuis j'ai publié les deux premiers volumes deo 
pièces du procès des Templiers, avec une introduction, 1841-1 8o!, 
J'y renvoie le lecteur (1800). 

* « La manere de tenir chapitre et d'assoudre. Après chapitre 
âira le me&tre ou cely que tendra le chapitre : Beaux seigneurs 
frères, le pardon de neutre chapitre est tiels, que cil qui o^tast 
les almones de la meson à toute maie resoun, ou teni&t aucune 
chose en noun de propre, ne prendreit u tens ou pardon de 
nOfttre chapitre. Mes toutes les choses qe vous lessez à dire pour 



28 HISTOIRE DE FRANCE. 

Et ils se passèrent de Dieu encore. Ils essayèrent des 
superstitions orientales, de la magie sarrasine. D'abord 
symbolique, le reniement devint réel; ils abjurèrent 
un Dieu qui ne donnait pas la victoire ; ils le trai- 
tèrent comme un Dieu infidèle qui les trahissait, l'ou- 
tragèrent, crachèrent sur la croix. 

Leur vrai Dieu, ce semble, devint l'ordre même. Ils 
adorèrent le Temple et les Templiers, leurs chefs, 
comme Temples vivants. Ils symbolisèrent par les céré- 
monies les plus sales et les plus repoussantes le dévoue- 
ment aveugle, l'abandon complet de la volonté. L'ordre, 
se serrant ainsi, tomba dans une farouche religion de 
soi-même, dans un satanique égoïsme. Ce qu'il y a de 
souverainement diabolique dans le Diable, c'est de 
s'adorer. 

Voilà, dira-t-on, des conjectures. Mais elles res- 
sortent trop naturellement d'un grand nombre d'aveux 
obtenus sans avoir recours à la torture, particulière- 
ment en Angleterre ^ 

honnie de la char, ou poor de la justice de la mesoun, qe lein ne 
la jjrenge raquer Dieu pour la requestre de la sue douce Mère le 
vous pardoint. » Conciles d'Angleterre, édit. 1737, t. II, p. 383. 

' Les dépositions les dIus sales, et qui paraîtraient avec le plus 
de vraisemblance dictées par la question, sont celles des témoins 
anglais, qui pourtant n'y furent pas soumis. 

« Post redditas gratias capellanus ordinis Templi increpavit 
fratres, dicens : « Diabolus comburet vos » vel similia verba... 
Et vidit braccias unius fratrum Templi et ipsum tenentem faciem 
versus occidentem et posteriora versus altare... » 3b9, « Osten- 
debatur imago cruciflxi et dicebatur ei , quod sicut antea hono- 
raverat ipsum sic modo vituperaret, et conspueret in eum : quod 
et fecit. Item dictum fuit ei quod, depositis bracciis. verteret 
dorsum ad cruciflxum : quod lacrymando fecit... » Ibidem, 369, 



L'OR. — LE FISC. 29 

Que tel ait été d'ailleurs le caractère général de l'or- 
dre, que les statuts soient devenus expressément hon- 
teux et impies, c'est ce que je suis loin d'affirmer. De 
telles choses ne s'écrivent pas. La corruption entre 
dans un ordre par connivence mutuelle et tacite. 
Les formes subsistent, changeant de sens, et perverties 
par une mauvaise interprétation que personne n'avoue 
tout haut. 

Mais quand même ces infamies, ces impiétés §.uraient 
été universelles dans l'ordre, elles n'auraient pas suffi 
pour entraîner sa destruction. Le clergé les aurait 
couvertes et étouffées \ comme tant d'autres désordres 
ecclésiastiques. La cause de la ruine du Temple, 
c'est qu'il était trop riche et trop puissant. Il y 
eut une autre cause plus intime, mais je la dirai tout 
à l'heure. 

A mesure que la ferveur des guerres saintes dimi- 
nuait en Europe, à mesure qu'on allait moins à la croi- 
sade, on donnait davantage au Temple, pour s'en dis- 
penser. Les affiliés de l'ordre étaient innombrables. Il 
suffisait de payer deux ou trois deniers par an. Beau- 
coup de gens offraient tous leurs biens, leurs personnes 
même. Deux comtes de Provence se donnèrent ainsi. 
Un roi d'Aragon légua son royaume (Alphonse le Batail- 
leur, 1131-1132); mais le royaume n'y consentit pas. 

On peut juger du nombre prodigieux des posses- 
sions des Templiers par celui des terres, des fermes, 
des forts ruinés qui, dans nos villes ou nos campagnes, 



' V. entre autres le tome XII de cette histoire, ch. xvi, xix, xx, 
et le tome XIII, ch. ix. 



30 HISTOIRE DE FRANCE. 

portent encore le nom du Temple. Ils po.^.sédaient, 
dit-on, plus de neuf mille manoirs dans la chrétienté'. 
Dans une seule province d'Espagne, au royaume do 
Valence, ils avaient dix-sept places fortes. Ils ache- 
tèrent argent comptant le royamne de Chypre, qu'ils 
ne purent, il est vrai, garder. 

Avec de tels privilèges, de telles richesses, de telles 
possessions, il était bien difficile de rester humbles-. 
Richard Cœur-de-Lion disait en mourant : « Je laisse 
mon avarice aux moines de Cîteaux, ma luxure aux 
moines gris, ma superbe aux Templiers. » 

Au défaut de musulmans, cette milice inquiète et 
indomptable guerroyait contre les chrétiens. Ils firent 
la guerre au roi de Chypre et au prince d'Antioche. 
Ils détrônèrent le roi de Jérusalem Henri II et le duc 
de Croatie. Ils ravagèrent la Thrace et la Grèce. Tous 
les croisés qui revenaient de Syrie ne parlaient que des 
trahisons des Templiers, de leurs liaisons avec les 
infidèles '\ Ils étaient notoirement en rapport avec les 
Assassins de Syrie*; le peuple remarquait avec efïroi 
l'analogie de leur costume avec celui des sectattiurs 



' « Hahent Templarii in chritstianitate novem niillia nianerio- 
ruin. . » Math. Paris, p. 417. Plus tard la chronique de Flandre 
leur attribue 10,500 manoirs. Dans la sénéchaussée de Beaucaire, 
Tordre avait acheté en quarante ans pour 10,000 livres de rentes. 
— Le seul prieuré de Saint-Gilles avait 54 commanderies, Grou- 
velle, p. 196. 

■' Dans leurs anciens statuts on lit : « Régula pauperum conimi- 
litonum templi Salomonis. » 

• « Et Acre une cité trahirent-ils par leur grand me:>prison. » 
Ghron. «-le S. Denys. 
Voyez Hammer. 



L'OR. — LE FISC. 31 

du Vieux de la Montagne. Ils avaient accueilli le Sou- 
dan dans leurs maisons, permis le culte mahométan, 
averti les infidèles de l'arrivée de Frédéric IV. Dans 
leurs rivalités furieuses contre les Hospitaliers, ils 
avaient été jusqu'à lancer des flèches dans le Saint - 
Sépulcre ^ On assurait qu'ils avaient tué un chef musul- 
man, qui voulait se faire chrétien pour ne plus leur 
payer tribut. 

La maison de France particulièrement croyait avoii' 
à se plaindre des Templiers. Ils avaient tué Robert 
de Brienne à Athènes. Ils avaient refusé d'aider à la 
rançon de Saint-Louise En dernier lieu ils s'étaient 
déclarés pour la maison d'Aragon contre celle d'Anjou. 

Cependant la Terre sainte avait été définitivement 
perdue en 1191, et la croisade terminée. Les cheva- 
liers revenaient inutiles , formidables , odieux . Ils 



' Dupuy. 

^ En 1259, ranimosité fut poussée à un tel excès, qu'ils se 
livrèrent une bataille dans laquelle les Templiers furent taillés 
en pièces. Les historiens disent qu'il n'en échappa qu'un seul. 

' Joinville, p. 81, ap. Dup., Pr., p. 16?-164. — Lorsqu'on effec- 
tuait le payement de la rançon, il manquait 30,000 livres. Join- 
ville pria les Templiers de les prêter au roi. Ils refusèrent et 
dirent : « Vous savez que nous recevons les commandes en tel 
manière que par nos serements nous ne les poons délivrer, mes 
que à ceulz qui les nous baillent. » Cependant ils dirent qu'on 
pouvait leur prendre cet ai-gent de force, que l'ordre avait dans 
la ville d'Acre de quoi se dédommager. Joinville se rendit alors sur 
leur « mettre galie, » et, descendu dans la cale, demanda les clefs 
d'un coffre qu'il voyait devant lui. On les lui refusa, il prit une 
cognée, la leva et menaça de faire la clef le roy. Alors le maré- 
chal du Temple le prit à témoin qu'il lui faisait violence, et lui 
donna la clef. Joinville, p. 81, éd. 1761. 



3i> HISTOIRE DE FRANCE. 

rapportaient au milieu de ce royaume épuisé, et sous 
les yeux d'un roi famélique, un monstrueux trésor de 
cent cinquante mille florins d'or, et en argent la charge 
de dix mulets'. Qu'allaient-ils faire en pleine paix de 
tant de forces et de richesses? Ne seraient-ils pas 
tentés de se créer une souveraineté dans l'Occident, 
comme les chevaliers Teutoniques l'ont fait en Prusse, 
les Hospitaliers dans les îles de la Méditerranée, et 
les Jésuites au Paraguay -. S'ils étaient unis aux Hospi- 
taliers, aucun roi du monde n'eût pu leur résistera II 
n'était point d'État où ils n'eussent des places fortes. 
Ils tenaient à toutes les familles nobles. Ils n'étaient 
guère en tout, il est vrai, plus de quinze mille cheva- 
liers ; mais c'étaient des hommes aguerris, au milieu 
d'un peuple qui ne l'était plus, depuis la cessation des 
guerres des seigneurs. C'étaient d'admirables cava- 
liers, les rivaux des Mameluks, aussi intelligents, 
lestes et rapides, que la pesante cavalerie féodale était 
lourde et inerte. On les voyait partout orgueilleuse- 
ment chevaucher sur leurs admirables chevaux arabes, 
suivis chacun d'un écuyer, d'un servant d'armes, sans 
compter les esclaves noirs. Ils ne pouvaient varier 
leurs vêtements, mais ils avairait de précieuses armes 



' Arch. du Vatican, Rayn. 

* Ces ordres également puissants furent également attaqués. 
Les évêques livoniens portèrent contre les chevaliers Teutoniques 
des accusations non moins graves. De Jean XXII à Innocent VI, 
les Hospitaliers eurent à soutenir les mêmes attaques. Les Jésuites 
y succombèrent. 

' En Castille, les Templiers, les Hospitaliers et les chevaliers 
de Saint- Jacques avaient un traité de garantie contre le roi 
même. 



L'OR. — LE FISC. 33 

orientales, d'un acier de fine trempe et damasquinées 
richement. 

Ils sentaient bien leurs forces. Les Templiers d'An- 
gleterre avaient osé dire au roi Henri III: « Vous 
serez roi tant que vous serez juste. » Dans leur bouche, 
ce mot était une menace. Tout cela donnait à penser à 
Philippe le Bel. 

Il en voulait à plusieurs d'entre eux de n'avoir sous- 
crit l'appel contre Boniface qu'avec réserve, sub pro- 
testationibus. Ils avaient refusé d'admettre le roi dans 
l'ordre. Ils l'avaient refusé, et ils l'avaient servi, dou- 
ble humiliation. Il leur devait de l'argent' ; le Tem- 
ple était une sorte de banque, comme l'ont été souvent 
les temples de l'antiquité ^ Lorsque en 1306, il trouva 
un asile chez eux contre le peuple soulevé, ce fut sans 
doute pour lui une occasion d'admirer ces trésors de 
l'ordre ; les chevaliers étaient trop confiants, trop fiers 
pour lui rien cacher. 

La tentation était forte pour le roi^ Sa victoire de 

' Is magistrum ordinis exosum habuit, propter importunam 
pecuniae exactionem, quam, in nuptiis fllise suse Isabellas, ei mutua 
dederat. » Thomas de la Moor, in Yitâ Eduardi, apud Baluze, 
Pap. Aven., notae, p. 189. — Le Temple avait, à diverses épo- 
ques, servi de dépôt aux trésors du roi. Philippe- Auguste '1190) 
ordonne que tous ses revenus, pendant son voyage d'outre-mer, 
soient portés au Temple et enfermés dans des coffres, dont ses 
agents auront une clef et les Templiers une autre. Philippe le 
Hardi ordonne qu'on y dépose les épargnes publiques. — Le tré- 
sorier des Templiers s'intitulait Trésorier du Temple et du Roi, 
et même Trésorier du Roi au Temple. Sauvai, II, 37. 

^ Mitford. 

* V. dans Dupuy un pamphlet que Philippe le Bel se fit proba- 
blement adresser : « Opinio cujusdam urudentis régi Philippe, 

T. IV. 3 



34 HISTOIRE DE FRANCE. 

Mons-en-Puelle l'avait ruiné. Déjà contraint de rendre 
la Guyenne, il l'avait été encore de lâcher la Flandre 
:lamande. Sa détresse pécuniaire était extrême, et 
.'ourtaut il lui fallut révoquer un impôt contre lequel 
la Normandie s'était soulevée. Le peuple était si ému, 
'lu'on défendit les rassemblements de plus de cinq per- 
sonnes. Le roi ne pouvait sortir de cette situation dé- 
sespérée que par quelque grande confiscation. Or, les 
juifs ayant été chassés, le coup ne pouvait frapper que 
sur les prêtres ou sur les nobles, ou bien sur un ordre 
qui appartenait aux uns ou aux autres, mais qui, par 
cela même, n'appartenant exclusivement ni à ceux-ci, 
ni à ceux-là, ne serait défendu par personne. Loin 
d'être défendus, les Templiers furent plutôt attaqués 
par leurs défenseurs naturels. Les moines les poursui 
virent. Les nobles, les plus grands seigneurs de France, 
donnèrent par écrit leur adhésion au procès. 

Philippe le Bel avait été élevé par un dominicain. 
Il avait pour confesseur un dominicain. Longtemps ces 
moines avaient été amis des Templiers, au point môme 
qu'ils s'étaient engagés à solliciter de chaque mourant 
qu'ils confesseraient un legs pour le Temple ^ Mais peu 
à peu les deux ordres étaient devenus rivaux. Les do- 
minicains avaient un ordre militaire à eux -, les Cava- 



utregnum Hieros, et Cypri acquireret pro altero flliorum suorum, 
ac (Je invasione regni .Egypti et do di^positione bonorum ordinis 
femplariorum. » — V. aussi Walsingham. — L'idée d'appliquer 
eurs biens au service de la Terre sainte aurait été de Raymond 
Lulle. Baluz. Pap. Aven. 

' Statuts du chapitre général des dominicains en 1243. 

* Voyez l'histoire de cet ordre, par le dominicain Federici, 



L'OR. — LE FISC. 3d 

ïieri gaudenti, qui ne prit pas grand essor. A cette 
rivalité accidentelle il faut ajouter une cause fonda- 
mentale de haine. Les Templiers étaient nobles; les 
dominicains, les Mendiants, étaient en grande partie 
roturiers, quoique dans le tiers-ordre ils comptassent 
des laïcs illustres et même des rois. 

Dans les Mendiants, comme dans les légistes con- 
seillers de Philippe le Bel, il y avait contre les nobles, 
les hommes d'armes, les chevaliers, un fonds commun 
de malveillance, un levain de haine niveleuse. Les 
légistes devaient haïr les Templiers comme moines; 
les dominicains les détestaient comme gens d'armes, 
comme moines mondains, qui réunissaient les profits 
de la sainteté et l'crgueil de la vie militaire. L'ordre 
de saint Dominique, inquisiteur dès sa naissance, 
pouvait se croire obligé en conscience de perdre en ses 
rivaux des mécréants doublement dangereux, et par 
l'importation des superstitions sarrasines, et par leurs 
liaisons avec les mystiques occidentaux, qui ne voulaient 
plus adorer que le Saint-Esprit. 

Le coup ne fut pas imprévu, comme on l'a dit. Les 
Templiers eurent le temps de le voir venir'. Mais 
l'orgueil les perdit ; ils crurent toujours qu'on n'oserait. 



1787. Ils profitèrent pourtant des Liens du Temple; plusieurs 
Templiers passèrent dans leur ordre. 

' Ils avaient de sombres pressentiments. Un Templier ^nglais 
rencontrant un chevalier nouvellement reçu : « Esne frater noster 
receptus in ordine? Gui respondens, ita. Et ille : Si sederes 
super campanile Sancti Pauli Londini, non posses videre ma- 
jora infortunia quam tibi contingent antequam moriaris. » Con- 
cil. Brit. 



3G [11^'lUlltE DE FRANCE. 

Le roi hésitait eu effet. Il avait d'abord essayé des 
moyens indirects. Par exemple, il avait demandé à 
être admis dans l'ordre. S'il eût réussi, il se serait pro- 
bablement fait grand maître, comme fit Ferdinand 
le Catholique pour les ordres militaires d'Espagne. Il 
aurait appliqué les biens du Temple à son usage, et 
l'ordre eût été conservé. 

Depuis la perte de la Terre sainte, et même anté- 
rieurement, on avait fait entendre aux Templiers 
qu'il serait urgent de les réunir aux Hospitaliers '. 
Réuni à un ordre plus docile, le Temple eût présenté 
peu de résistance au roi. 

Ils ne voulurent point entendre à cela. Le grand 
maître, Jacques Molay, pauvre chevalier de Bour- 
gogne, mais vieux et brave soldat qui venait de s'ho- 
norer en Orient par les derniers combats qu'y rendirent 
les chrétiens, répondit que saint Louis avait, il est 
vrai, proposé autrefois la réunion des deux ordres, 
mais que le roi d'Espagne n'y avait point consenti; 
que pour que les Hospitaliers fussent réunis aux Tem- 
pliers, il faudrait qu'ils s'amendassent fort; que les 
Templiers étaient plus exclusivement fondés pour la 
guerre -. Il finissait par ces paroles hautaines : « On 
trouve beaucoup de gens qui voudraient ôter aux reli- 



• Le concile de Saltzbourg, tenu en 1272, et plusieurs autres 
assemblées ecclésiastiques, avaient proposé cette réunion. 

^ « Si unio fleret, multum oporteret quod Templarii lararentur, 
vel Hospitalarii restringerentur in pluribus. Et ex hoc possent 
animarum pericula provenire... Religio hospitalariorum super 
ho&pitalitate fundata est. Templarii vero super railitia propriè 
suntlundati. » Dupuy, Pr., p. 180. 



I/OR. - LE FISC. 37 

gieux leurs biens plutôt que de leur en donner... Mais 
si l'on fait cette union des deux ordres , cette Religion 
sera si forte et si puissante, qu'elle pourra bien dé- 
fendre ses droits contre toute personne au monde. » 

Pendant que les Templiers résistaient si fièrement k 
toute concession, les mauvais bruits allaient se forti- 
fiant. Eux-mêmes y contribuaient. Un chevalier disait 
à Raoul de Presles, l'un des hommes les plus graves 
du temps, « que dans le chapitre général de l'ordre, il 
y avait une chose si secrète, que si pour son malheur 
quelqu'un la voyait, fût-ce le roi de France, nulle 
crainte de tourment n'empêcherait ceux du chapitre 
de le tuer, selon leur pouvoir ^ » 

Un Templier nouvellement reçu avait protesté contre 
la forme de réception devant Tofïicial de Paris ^ Un 
autre s'en était confessé à un cordelier, qui lui donna 
pour pénitence de jeûner tous les vendredis un an du- 
rant sans chemise. Un autre enfin, qui était de la mai- 
son du pape, « lui avait ingénument confessé tout le 
mal qu'il avait reconnu en son ordre, en présence d'un 
cardinal, son cousin, qui écrivit à l'instant cette dépo- 
sition. » 



• Diipuy. 

Un autre disait : « Esto quod esses pater mens et posses fleri 
summus magister totius ordiuis, noUem quod iutrai^es, quia liabc- 
mus très articulos inter nos in ordine nostro quos nunquam aliquis 
sciet nisi Deus et diabolus, et nos, fratres illius ordinis (51 test., 
p. 3G1). » — V. les histoires qui couraient sur des gens qui au- 
raient été tués pour avoir vu les cérémonies secrètes du Temple . 
Concil. Brit., II, 361. 

* C'est le premier des cenf quarante déposants. Dupuy a tron- 
qué le passage. V. le ms. aux archives du royaume. K. 413. 



38 HISTOIRE DK FRANCE. 

Ou faisait en même temps courir des bruits sinistres 
sur les prisons terribles où les chefs de l'ordre plon- 
geaient les membres récalcitrants. Un des chevaliers 
déclara « qu'un de ses oncles était entré dans l'ordre 
sain et gai, avec chiens et faucons; au bout de trois 
jours, il était mort. » 

Le peuple accueillait avidement ces bruits, il trou 
vait les Templiers trop riches ' et peu généreux. Quoi 
que le grand maître dans ses interrogatoires vante l.i 
munificence de l'ordre, un des griefs portés contre cette 
opulente corporation, c'est « que les aumônes ne s'y 
faisaient pas comme il convenait"-. » 

Les choses étaient mûres. Le roi appela à Paris le 
grand maître et les chefs; il les caressa, les combla, les 
endormit. Ils vinrent se faire pi-endre au filet coiiune 
les protestants à la Saint-Barthélémy. 

Il venait d'augmenter leurs privilèges '\ Il avait prié 
le grand maître d'être le parrain d'un de ses enfants. 

* Tosjors achetaient î^ans vendre... 
Tant va pot à eau qu'il bribe. 

Chron. en vers, citée par Rayn. 
^ Eu Ecosse, on leur reprochait, outre leur cupidité, de n'être 
pas hospitaliers. « Item dixerunt quod pauperes ad hospitalita- 
tem libenter non recipiebant, sed, timoris causa, divites et po- 
tentes solos ; et quod multum erant cupidi aliéna bona per las et 
nefas pro suo ordine adquirere. » Concil. Brit., 40^ témoin d'Écotse. 
p. 382. 

* Il est curieux de voir par quelle prodigalité d'éloges et de 
faveurs il les attirait dans son royaume dès 1304 : « Philippus, 
Dei gratia Francorum Rex, opéra misericordise, magniflca plé- 
nitude quse in sancta domo militias Templi, divinitus instituta, 
longe lateque per orbem terrarum exercentur. . . merito nos in- 
ducunt ut dictse domui Templi et fratribus eju&dem in regno 



L'OR. - LE FISC. 39 

Le 12 octobre, Jacques Molay, désigné par lui avec 
d'autres grands personnages, avait tenu le poêle à 
l'enterrement de la belle-sœur de Philippe. Le 13, il 
fut arrêté avec les cent quarante Templiers qui étaient 
à Paris. 

Le même jour, soixante le furent à Beaucaire, puis 
une foule d'autres par toute la France. 

On s'assura de l'assentiment du peuple et de l'Uni- 
versité ^ Le jour même de l'arrestation, les bourgeois 
iarent appelés par paroisses et par confréries au 
jardin du roi dans la Cité; des moines y prêclfèrent. 
On peut juger de la violence de ces prédications po- 
pulaires par celle de la lettre royale, qui courut 
par toute la France : « Une chose amère, une chose 
déplorable, tme chose horrible à penser, terrible à 
entendre ! chose exécrable de scélératesse, détes- 
table d'infamie!... Un esprit, doué de raison, com- 
patit et se trouble dans sa compassion, en voyant 
une nature qui s'exile elle-même hors des bornes 
do la nature, qui oublie son principe, qui méconnaît 
sa dignité, qui prodigue de soi, s'assimile aux bêtes 
dépourvues de sens; que dis-je? qui dépasse la bru- 



nostro ubilibet constitutis, qiios .sincère diligimu.s et prosequi 
fàvore cupimus spécial!, regiam liberalitatis dextram exteiidi- 
mus.»Rayn., p. 44. 

* Le roi s'étudia toujours à lui faire partager Texamen et au.-^:i 
la responsabilité de cette affaire. Nogaret lut l'acte d'accusation 
devant la première assemblée de l'Université, tenue dès le lende- 
main de l'arrestation. Une autre assemblée de tous les maîtres et 
drt tous les écoliers de chaque faculté fut tenue au Temple : on y 
interrogea le grand maître et auelaues autres. II? le furent encore 
dans une seconde assemblée. 



40 HISTOIRE DE FRANCE. 

talité des bêtes elles-mêmes!...» On juge de la ter- 
reur et du saisissement avec lesquels une telle lettre 
fut reçue de toute àme chrétienne. Cotait comme un 
coup de trompette du jugement dernier. 

Suivant l'indication sommaire des accusations : re- 
niement, trahison de la chrétienté au profit des infi- 
dèles, initiation dégoûtante, prostitution mutuelle; 
enfin, le comble de Fhorreur, cracher sur la croix'! 

Tout cela avait été dénoncé par des Templiers. Deux 
chevaliers, un Gascon et un Italien, en prison pour 
leurs méfaits, avaient, disait-on, révélé tous les secrets 
de l'ordre. 

Ce qui frappait le plus l'imagination, c'étaient les 
bruits qui couraient sur une idole qu'auraient adorée 
les Templiers. 

Les rapports variaient. Selon les uns, c'était une 
tête barbue ; d'autres disaient une tête à trois faces. 
Elle avait, disait-on encore, des yeux étincelants. Selon 
quelques-uns, c'était un crâne d'homme. D'autres y 
substituaient un chat^ 



• Voyez les nombreux articles de l'acte d'accusation (Dup.). Il 
est curieux de le comparer à une autre pièce du même genre, à la 
bulle du pape Grégoire IX aux électeurs d'Hilde»Iieim, Lu- 
beck, etc., contre les Stadhinghiens (Rayn., ann. 1234, XIII, 
p. 446-7). C'est avec plus d'ensemble l'accusation contre les Tem- 
pliers. 

Cette conformité prouverait-elle, comme le veut M. de Ham- 
mer, l'affiliation des Templiers à ces sectaires ? 

* Selon les plus nombreux témoignages, c'était une tête effrayante 
à la longue barbe blanche, aux yeux étincelants (Rayn., p. 261) 
qu'on les accusait d'adorer. Dans les instructions que Guillaume 
de Paris envoyait aux provinces, il .ordonnait de les interroger 



L'OR. - LE FISC. 41 

Quoi qu'il en fût de ces bruits, Philippe le Bel n'avait 
pas perdu de temps. Le jour même de l'arrestation, il 

bur « une ydole qui est en forme d'une teste d'homme à graiit 
Larbe. » Et l'acte d'accusation que publia la cour de Rome por- 
tait, art. 16 : « Que dans toutes les provinces ils avaient des 
idoles, c'est-à-dire des têtes dont quelques-unes avaient trois 
faces et d'autres une seule et qu'il s'en trouvait qui avaient un 
crâne d'homme. » Art. 47 et suivants : « Que dans les assemblées 
et surtout dans les grands chapitres, ils adoraient l'idole comme 
un Dieu, comme leur sauveur, disant que cette tête pouvait les 
sauver, qu'elle accordait à l'ordre toutes les richesses et qu'elle 
faisait fleurir les arbres et germer les plantes de la terre. » Raj^n. 
p. 287. Les nombreuses dépositions des. Templiers en France, en 
Italie, plusieurs témoignages indirects en Angleterre, répondirent 
à ce chef d'accusation et ajoutèrent quelques circonstances. On 
adorait cette tête comme celle d'un Sauveur, « quoddam caput 
cum barba, quod adorant et vocant Salvatorem suum. » (Rayn., 
p. 288.) Deodat Jaffét, i^eeu à Pedenat, dépose que celui qui le 
recevait lui montra une tête ou idole qui lui parut avoir trois 
faces, en lui disant : Tu dois l'adorer comme ton Sauveur et le 
Sauveur de l'ordre du Temple, et que lui témoin adora l'idole di- 
sant : « Béni soit celui qui sauvera mon âme. » (P. 247 et 293.) 
Gettus Ragonis, reçu à Rome dans une chambre du palais de La- 
tran, dépose qu'on lui dit en lui montrant l'idole : Recommande- 
toi à elle, et prie-la qu'elle te donne la santé (p. 295). Selon le 
premier témoin de Florence, les frères lui disaient les paroles 
chrétiennes : « Deus, adjuva me. » Et.il ajoutait que cette adora- 
tion était un rit observé dans tout l'ordre (p. 294). Et en effet en 
Angleterre un frère mineur dépose avoir appris d'un Templier 
anglais qu'il y existait quatre principales idoles, une dans la sa- 
cristie du temple de Londres, une à Bristelham, la troisième ajmd 
Brtiefiam et la quatrième au delà de l'Humber (p. 297). Le second 
témoin de Florence ajoute une circonstance nouvelle; il déclare 
que dans un chapitre un ft-ère dit aux autres : « Adorez cette 
tête... Istud caput vester Deus est, et vester Mahumot » (p. 295). 
Gauserand de Montpesant dit qu'elle était faite in tigiiram Bafïo- 
meti, et Raymond Rubei déposant qu'on lui avait montré une 
tête de bois où était peinte figura Bophometi. ajoute : « Et 



4-2 HISTOIRE DE FRANCE. 

vint de sa personne s'établir au Temple avec son tré- 
sor et son Trésor des chartes, avec une armée de gens 

ilLim adoravit obsculando sibi iiedos, dicens yalla, verbum Sara- 
cenoi^um. » 

M. Raynouard (p. 301) regarde le mot Baphomet, dans ce.i deux 
dépositions, comme une altération du mot Mahomet donné par le 
premier témoin; il y voit une tendance des inquisiteurs à confir- 
mer ces accusations de bonne intelligence avec les Sarrasins, si 
répandues contre les Templiers. Alors il faudrait admettre que 
toutes ces dépositions sont complètement lausses et arrachées par 
les tortures, car rien de plus absurde sans doute que de faire les 
Templiers plus mahométans que les mahométans, qui n'adorent 
point Mahomet. Mais ces témoignages sont trop nombreux, trop 
unanimes et trop divers à la fois (Rayn., p. 232, 337 et 286-302). 
D'ailleurs ils ^ont loin d'être accablants pour l'ordre. Tout ce que 
les Templiers dirent de plus grave, c'est qu'ils ont eu peur, c'est 
quïls ont cru y voir une tète de diable, de mauff'c (p. 290;, c'est 
qu'ils ont vu le diable lui-même dans ces cérémonies, sous la 
figure d'un chat ou d'une femme (p. 293-294). Sans vouloir faire 
des Templiers en tout point un secte de gnostiques, j'aimerais 
mieux voir ici avec M. de Hammer une influence de ces doctrines 
orientales. Baphomet, en grec (selon une étymologie, il e^t vrai, 
assez douteuse), c'est le dieu qui baptise l'esprit, celui dont il est 
écrit : Ipse vos baptizavit in Spiritu Sancto et igni Math., 3, 
11), etc. C'était pour les gnostiques le Paraclet dcbcendu sur les 
apôtres en forme de langues de feu. Le baptême gnostique était 
en effet un baptême de feu. Peut-être faut-il voir une allusion à 
quelque cérémonie de ce genre dans ces bruits qui couraient dans 
le peuple contre les Templiers « qu'un enfant nouveau engendré 
dim Templier et une pucelle estoit cuit et rosty au feu, et toute 
la graisse ostée et de celle estoit sacrée et ointe leur idole » (Chron. 
de Saint-Denis, p. 28). Cette prétendue idole ne serait-elle pas 
une représentation du Paraclet dont la fête (la Pentecôte) était la 
plus grande solennité du Temple? Ces têtes, dont une devait se 
trouver dans chaque chapitre, ne furent point retrouvées, il est 
vrai, sauf une seule, mais elle portait l'inscription LUI. La publi- 
cité et l'importance qu'on donnait à ce chef d'accusation déci- 
dèrent sans doute les Templiers à en faire au plus tôt dispaiaitre 



L'OR. 



LE FISC. 



43 



de loi, pour instrumenter, inventorier. Cette belle sai- 
sie l'avait fait riche tout d'un coup. 

la preuve. Quant à la tête .-.aifeie au chapitre de Paris, il? la firent 
passer pour un reliquaire, la tête de lune des onze mille viri -,.,- 
(fiayn. p. 299). — Elle avait une grande barbe d'argent. 





CHAPITRE IV 

Suite. Destruction de l'ordre du Temple. 1307-1314. 



L'étonnement du pape fut extrême quand il apprit 
que le roi se passait de lui dans la poursuite d'un 
ordre qui ne pouvait être jugé que par le Saint-Siège. 
La colère lui fit oublier sa servilité ordinaire, sa posi- 
tion précaire et dépendante au milieu des États du roi. 
Il suspendit les pouvoirs des juges ordinaires, arche- 
vêques et évêques, ceux même des inquisiteurs. 

La réponse du roi est rude. Il écrit au pape : Que 
Dieu déteste les tièdes ; que ces lenteurs sont une sorte 
de connivence avec les crimes des accusés ; que le pape 



DESTRUCTION DE L'ORDRE DU TEMPLE. 43 

devrait plutôt exciter les évêques. Ce serait une grave 
injure aux prélats de leur ôter le ministère qu'ils tien- 
nent de Dieu. Ils n'ont pas mérité cet outrage; ils ne le 
supporteront pas; le roi ne pourrait le tolérer sans 
violer son serment... Saint Père, quel est le sacrilège 
qui osera vous conseiller de mépriser ceux que Jésus- 
Christ envoie, ou plutôt Jésus lui-même?... Si l'on sus- 
pend les inquisiteurs, l'affaire ne finira jamais... Le 
roi n'a pas pris la chose en main comme accusateur, 
mais comme champion de la foi et défenseur de l'Église, 
dont il doit rendre compte à Dieu \ » 

Philippe laissa croire au pape qu'il allait lui re- 
mettre les prisonniers entre les mains ; il se chargeait 
seulement de garder les biens pour les appliquer au 
service de la Terre sainte (25 décembre 1307). Son but 
était d'obtenir que le pape rendit aux évêques et aux 
inquisiteurs leurs pouvoirs qu'il avait suspendus. Il lui 
envoya soixante-douze Templiers à Poitiers, et fit par- 
tir de Paris les principaux de l'ordre; mais il ne les fit 
pas avancer plus loin que Chinon. Le pape s'en con- 
tenta; il obtint les aveux de ceux de Poitiers. En 
même temps, il leva la suspension des juges ordi- 

* Dupuy ne donne point cette lettre en entier; probablement 
elle ne fut point envoyée, mais plutôt répandue dans le peuple. 
Nous en avons une au contraire du pape (l" décembre 1308). 
selon laquelle le roi aurait écrit à Clémeut V, çne des gens de la 
cour jjoniificale avaient fait croire aux gens du roi que le pape 
le chargeait de poursuivre ; le roi se serait empressé de déchar- 
ger sa conscience d'un tel fardeau, et de remettre toute l'af- 
faire au pape qui l'en remercie beaucoup. Cette lettre de Clément 
me parait, comme l'autre, moins adressée au roi qu'au public; 
U est probable qu'elle répond à une lettre qui ne fut jamais écrite. 



46 HISTOIRE DE FRANCE. 

naires, se réservant seulement le jugement des chefs 
de l'ordre. 

Cette molle procédure ne pouvait satisfaire le roi. Si 
la chose eut été tramée ainsi à petit bruit, et par- 
donnée, comme au confessionnal, il n'y avait pas moyen 
de garder les biens. Aussi, pendant que le pape s'ima- 
ginait tout tenir dans ses mains, le roi faisait instru- 
menter à Paris par son confesseur, inquisiteur général 
de France. On obtint sur-le-champ cent quarante aveux 
par les tortures; le fer et le feu y furent employés ^ 
Ces aveux une fois divulgués, le pape ne pouvait plus 
arranger la chose. Il envoya deux cardinaux à Chinon 
demander aux chefs, au grand maître, si tout cela 
était vrai; les cardinaux leur persuadèrent d'avouer, 
et ils s'y résignèrent-. Le pape en etïet les récon- 
cilia , et les recommanda au roi . Il croj^ait les 
avoir sauvés. 

Philippe le laissait dire et allait son chemin. Au 
cominencement de 1308, il fit arrêter par son cousin 
le roi de Naples, tous les Temphers de Provence ^ A 
Pâques, les États du royaume furent assemblés à 



^ Archives du royanme I, 413. Ce.s dépositions existent dans un 
gro>- rouleau de parchemin, elles ont été fort négligemment ex- 
traites par Dupuy, p. 2ii7-212. 

'■^ « Confessus est abnegationem prtedictam, nobis supplican^ 
quatenus quemdam frafe-em servientem et familiarem suum, queni 
secum habebat, volentem conflteri, audiremus. » Lettre des car- 
dinaux. Dupuy, 241. 

' Charles le Boiteux écrit à s,es officiers en leur adressant des 
lettres encloses : « A ce jour que je vous marque, avant qu"il soit 
clair, voire plutôt en pleine nuict, voue les ouvrirez, 16 janvier 
1308. » 



DESTRUCTION DE L'ORDRE DU TEMPLE. 47 

Tours. Le roi s'y fit adresser un discours singulière- 
ment violent contre le clergé : « Le peuple du royaume 

de France adresse au roi d'instantes supplications 

Qu'il se rappelle quelle prince des fils d'Israël, Moïse, 
l'ami de Dieu, à qui le Seigneur parlait face à face, 
voyant l'apostasie des adorateurs du veau d'or, dit; 
Que chacun prenne le glaive et tue son proche parent... 
Il n'alla pas pour cela demander le consentement de 
son frère Aaron, constitué grand prêtre par l'ordre de 
Dieu... Pourquoi donc le roi très-chrétien ne procéde- 
rait-il pas de même, même contre tout le clergé, si le 
clergé errait ainsi, ou soutenait ceux qui errent'. » 

A l'appui de ce discours, vingt-six princes et sei- 
gneurs se constituèrent accusateurs, et donnèrent pro- 
curation pour agir contre les Templiers par-devant le 
pape et le roi. La procuration est signée des ducs de 
Bourgogne et de Bretagne, des comtes de Flandre, de 
Nevers et d'Auvergne, du vicomte de Narbonne, du 
comte de Talleyrand de Périgord. Nogaret signe hardi- 
ment entre Lusignan et Coucy -. 

Armé de ces adhésions, « le roi, dit Dupuy, alla h 
Poitiers, accompagné d'une grande multitude de gens, 
qui étaient ceux de ses procureurs que le roi avait 
retenus près de lui, pour prendre avis sur les difficultés 
qui pourraient survenir ^ 

En arrivant, il baisa humblement les pieds au 
pape. Mais celui-ci vit bientôt qu'il n'ol)tiendrait lien. 



Raynouan 
Dupuy. 



48 HISTOIRE DE FRANCE. 

Philippe ne pouvait entendre à aucun ménagement. Il 
lui fallait traiter rigoureusement les personnes pour 
pouvoir garder les biens. Le pape, hors de lui, voulait 
sortir de la ville, échapper à son tyran ; qui sait même 
s'il n'aurait pas fui hors de France? Mais il n'était 
pas homme à partir sans son argent. Quand il se pré- 
senta aux portes avec ses mulets, ses bagages, ses 
sacs, il ne put passer ; il vit qu'il était prisonnier du 
roi, non moins que les Templiers. Plusieurs fois, il 
essaya de fuir, toujours inutilement. Il semblait que 
son tout-puissant maître s'amusât des tortures de cette 
âme misérable, qui se débattait encore. 

Clément resta donc et parut se résigner. Il rendit, 
le !«'' août 1308, une bulle adressée aux archevêques 
et aux évêques. Cette pièce est singulièrement brève 
et précise, contre l'usage de la cour de Rome. Il est 
évident que le pape écrit malgré lui, et qu'on lui 
pousse la main. Quelques évêques, selon cette bulle, 
avaient écrit qu'ils ne savaient comment on devait 
traiter les accusés qui s'obstineraient à nier, et ceux 
qui rétracteraient leurs aveux. « Ces choses, dit le 
pape, n'étaient pas laissées indécises par le droit écrit, 
dont nous savons que plusieurs d'entre nous ont pleine 
connaissance ; nous n'entendons pour le présent faire 
en cette affaire un nouveau droit, et nous voulons que 
vous procédiez selon que le droit exige. » 

Il y avait ici une dangereuse équivoque, ^lTa scripla 
s'entendait-il du droit romain, ou du droit canonique, 
ou des règlements de l'inquisition ? 

Le danger était d'autant plus réel , que le roi ne se 
dessaisissait pas des prisonniers pour les remettre au 



DESTRUCTION DE L'ORDRE DU TEMPLE. 49 

pape, comme il le lui avait fait espérer. Dans l'entre- 
vue, il l'amusa encore, il lui promit les biens, pour le 
consoler de n'avoir pas les personnes ; ces biens de- 
vaient être réunis à ceux que le pape désignerait. 
C'était le prendre par son faible; Clément était fort 
inquiet de ce que ces biens allaient devenir ^ 

Le pape avait rendu (5 juillet 1308) aux juges ordi- 
naires, archevêques et évêques, leurs pouvoirs un ins- 
tant suspendus. Le l*''^ août encore, il écrivait qu'on 
pouvait suivre le droit commun. Et le 12, il remettait 
l'affaire à une commission. Les commissaires devaient 
instruire le procès dans la province de Sens, à Paris, 
évêché dépendant de Sens . D'autres commissaires 
étaient nommés pour en faire autant dans les autres 
parties de l'Europe, pour l'Angleterre l'archevêque de 

* Il avait même écrit déjà au roi d'Angleterre, pour lui assurer 
que Philippe les remettait aux agents pontificaux, et pour l'en- 
gager à imiter ce bon exemple. Dupuy, p. 204. Lettre du 4 oc- 
tobre 1307. Toutefois l'ordonnance de mainlevée par laquelle 
Philippe faisait remettre les biens des Templiers aux délégués du 
pape n'est que du 15 janvier 1309. Encore, à ces délégués du pape 
il avait adjoint quelques siens agents qui veillaient à tes intérêts 
en France, et qui, à l'ombre de la commission pontificale, empié- 
taient sur le domaine voisin. C'est ce que nous apprenons par 
une réclamation du sénéchal de Gascogne, qui se plaint, au nom 
d'Edouard II, de ces eiiy^hisbements du roi de France. Dupuy, 
p. 312. 

Ailleurs il loue magnifiqv.^;aent le désintéressement de son cher 
fils, qui n'agit point par avarice, et ne veut rien garder sur ces 
biens : « Deinde vero, tu, oui, eadem fuerant facinora nuntiata, 
non typo avaritiae, cum de bonis Templariorum nihil tibi appro- 
priare... immo ea nobis administranda, gubernanda, conservanda 
et custodienda liberaiiter et dévote dimisisti... » 12 août 1308, 
Dupuy, p. 240. 

T. IV. 4 



50 HISTOIRE DE FRANCE 

Cantorbéry, pour l'Allemagne ceux de Mayence, de 
Cologne et de Trêves. Le jugement devait être pro- 
noncé d'alors en deux ans, dans un concile général, 
hors de France, à Vienne en Dauphiné, sur terr.o 
d'Empire. 

La commission, composée principale rient d'évêques ', 
était présidée par Gilles d'Aiscelin, aic-hevêque de Nar- 
bonne, homme doux et faible, de grandes lettres et de 
peu de cœur. Le roi et le pape, chacun de leur côté, 
croyaient cet Lorume tout à eux. Le pape crut calmer 
plus sûrement encore le mécontentement de Philippe, 
en adjoignant à la commission le confesseur du roi, 
moine dominicain et grand inquisiteur de France, celui 
qui avait commencé le procès avec tant de violence et 
d'audace. 

Le roi ne réclania pas. Il avait besoin du pape. La 
mort de l'empereur Albert d'Autriche (P"" mai 1308) 
offrait à la maison de France une haute perspective. 
Le frère de Philippe, Charles de Valois, dont la des- 
tinée était de demander tout et de manquer tout, se 
porta pour candidat à l'Empire. S'il eût réussi, le pripo 
devenait à jamais serviteur et serf de la maison de 
France, Clément écrivit pour Charles de Valois osten- 
siblement, secrètement contre lui. 

Dès lors, il n'y avait plus de sûreté pour le pape sur 
les terres du roi. Il parvint à sortir de Poitiers, et se 

' Dupuy, p. 240-242. La commi^iion se composait de l'arche- 
vêque de Narbonne, des évéques de Bayeux, de Mende, de Limo- 
ges, des trois archidiacres de Rouen, de Trente et de Magueloime, 
et du prévôt de Téglise d'Aix. Les méridionaux, plus dévoués au 
pape, étaient, comme on le voit, en majorité. 



DESTRUCTION DE L'ORDRE DU TEMPLE. Til 

jeta dans Avignon (mars 1309). Il s'était engagé à ne 
pas quitter la France, et de cette façon il ne violai^ 
pas, il éludait sa promesse. Avignon c'était la France, 
et ce n'était pas la France. C'était une frontière, une 
position mixte, une sorte d'aSile, comme fut Genève 
pour Calvin, Ferney pour Voltaire. Avignon dépendait 
de plusieurs et de personne. C'était terre d'Empire, 
un vieux municipe, une république sous deux rois. Le 
roi de Naples comme comte de Provence , le roi de 
France comme comte de Toulouse, avaient chacun la 
seigneurie d'une moitié d'Avignon. Mais le pape 
allait y être bien plus roi qu'eux, lui dont le séjour 
attirerait tant d'argent dans cette petite ville. 

Clément se croyait libre, mais traînait sa chaîne. Le 
roi le tenait toujours par le procès de Boniface. A peine 
établi dans Avignon, il apprend que Philippe lui fait 
amener par les Alpes une armée de témoins. A leur 
tète marchait ce capitaine de Ferentino, ce Raynaldo 
de Supino, qui avait été dans l'affaire d'Anagni le bras 
droit de Nogaret. A trois lieues d'Avignon, les témoins 
tombèrent dans une embuscade, qui leur avait été 
ilressée. Raynaldo se sauva à grand'peine à Nîmes, 
et iit dresser acte, par les gens du roi, de ce guet- 
apens '. 

Le pape écrivit bien vite à Charles de Valois pour 
le prier de calmer son frère. 11 écrivit au roi lui-même 
(23 août 1309), que si les témoins étaient retardés dans 
leur chemin, ce n'était pas sa faute, mais celle des 
gens du roi, qui devaient pourvoir à leur sûreté. 

> Dupuy. 



52 HISTOIRE DE FRANCE. 

Philippe lui reprochait d'ajourner indéfiniment l'exa 
men des témoins , vieux et malades , et d'attendre 
qu'ils fussent morts. Des partisans de Boniface avaient, 
disait-on, tué ou torturé des témoins; un de ceux-ci 
avait été trouvé mort dans son lit. Le pape répond 
qu'il ne sait rien de tout cela, ce qu'il sait, c'est que 
pendant ce long procès, les affaires des rois, des pré- 
lats, du monde entier, dorment et attendent. Un des 
témoins qui, dit-on, a disparu, se trouve précisément 
en France et chez Nogaret. 

J 3 roi avait dénoncé au pape certaines lettres inju- 
re ^es. Le pape répond qu'elles sont, pour le latin et 
l'o/thographe, manifestement indignes de la cour de 
Rome. Il les a fait brûler. Quant à en poursuivre les 
auteurs, une expérience récente a prouvé que ces procès 
sîibits contre des personnages importants, ont une triste 
et dangereuse issue ^ 

Cette lettre du pape était une humble et timide pro- 
fession d'indépendance à l'égard du roi, une révolte à 
genoux. L'allusion aux Templiers qui la termine, indi- 
quait assez l'espoir que plaçait le pape dans les em- 
barras où ce procès devait jeter Philippe le Bel. 

La commission pontificale, rassemblée le 7 août 

' Passant ensuite à une autre affaire, le pape déclare avoir 
supprimé comme inutile un article de la convention avec les Fla- 
maiids, qu'il avait, par préoccupation ou négligence, signé à Poi- 
tiers, savoir, que si les Flamands encouraient la sentence pontifi- 
cale en violant cette convention, ils ne pourraient être ab.:0us 
qu'à la requête du roi. Ladite clau.j pourrait faire taxer le pape 
de simplicité. Tout excommunié qui satibfait peut se faire ab- 
soudre, même sans le consentement de la partie adverse. Le pape 
ne peut abdicxuer le pouvoir d'absoudre. 



DESTRUCTION DE L'ORDRE DU TEMPLE. 53 

1309, à révêché de Paris, avait été entravée long- 
temps. Le roi n'avait pas plus envie de voir justifier 
les Templiers que le pape de condamner Boniface. Les 
témoins à charge contre Boniface étaient maltraités à 
Avignon, les témoins à décharge dans l'affaire des 
Templiers étaient torturés à Paris. Les évêques n'o- 
béissaient point à la commission pontificale , et ne lui 
envoyaient point les prisonnies \ Chaque jour la com- 
mission assistait à une messe, puis siégeait; un huis- 
sier criait à la porte de la salle : « Si quelqu'un veut 
défendre l'ordre de la milice du Temple, il n'a qu'à se 
présenter. » Mais personne ne se présentait. La com- 
mission revenait le lendemain, toujours inutilement. 

Enfin, le pape ayant, par une bulle (13 sep.ïembre 
1309), ouvert l'instruction du procès contre Boniface, 
le roi permit, en novembre, que le grand maître du 
Temple fût amené devant les commissaires -. Le vieux 

* Processus contra Teu/plarios, ms. Les commissaires écrivirent 
une nouvelle lettre où ils diraient qu'apparemment les prélats 
avaient cru que la commission devait procéder contre l'ordre en 
général, et non contre les membres ; qu'il n'en était pas ainsi : 
que le pape lui avait remis le jugement des Templiers. 

"' « Le même jour, avant lui, le 22 novembre, se présenta de- 
vant les évêques un homme en habit séculier, lequel déclara s'ap- 
peler Jean de Melot (et non Molay, comme disent Raynouard et 
Dupuy), avoir été Templier dix ans et avoir quitté l'ordre, quoi- 
que, disait-il, il n'y eût vu aucun mal. Il déclarait venir pour 
faire et dire tout ce qu'on voudrait. Les commissaires lui deman- 
dèrent s'il voulait défendre l'ordre, qu'ils étaient prêts à l'entendre 
bénignement. Il répondit qu'il n'était venu pour autre chose, mais 
qu'il voudrait bien savoir auparavant ce qu'on voulait faire de 
l'ordre. Et il ajoutait : « Ordonnez de moi ce que vous voudrez; 
mais faites-moi donner mes nécessités, car je suis bien pauvre. » 
— Les commissaires voyant à sa ligure, à ses gestes et à ses pa- 



54 HISTOIRE DE FRANCE, 

chevalier montra d'abord beaucoup de fermeté. Il di 
que l'ordre était privilégié du Saiut-Siége, et qu'il lui 
semblait bien étonnant que l'Église romaine voulùl 
procéder subitement à sa destruction, lorsqu'elle avail 
sursis à la déposition de l'empereur Frédéric II, pen- 
dant trente-deux ans. 

Il dit encore qu'il était prêt à défendre l'ordre, selon 
son pouvoir ; qu'il se regarderait lui-même comme un 
misérable, s'il ne défendait un ordre dont il avait reçu 
tant d'honneur et d'avantages; uiais qu'il craignait de 
n'avoir pas assez de sagesse et de réflexion, qu'il était 
prisonnier du roi et du pape, qu'il n'avait pas quatre 
deniers à dépenser pour la défense, pas d'autre con- 
seil qu'un frère servant; qu'au reste, la vérité paraî- 
trait, non-seulement par le témoignage des Templiers, 
mais par celui des rois, princes, prélats, ducs, comtes 
et barons, dans toutes les parties du monde. 

Si le grand maître se portait ainsi pour défenseur de 
l'ordre, il allait prêter une grande force à la défense, 
et sans doute compromettre le roi. Les commissaires 
l'engagèrent à délibérer mûrement. Ils lui firent lire 
sa déposition devant les cardinaux ; cette déposition 
n'émanait pas directement de lui-même; par pudeur 
ou pour tout autre motif, il avait renvoyé les cardi- 
naux à un frère servant qu'il chargeait de parler pour 
lui. Mais lorsqu'il fut devant la commission, et que les 
gens d'église lui lurent à haute voix ces tristes aveux, 

rôles, que c'était un homme aimple et un esprit faible, ne procé- 
dèrent pas plus avant, mais le renvoyèrent à Tévéque de Pari^, 
qui, disaient-ils, l'accueillei^ait avec bonté et lui ferait donner de 
la nourriture. » Process. ms. 



DESTRUCTION DE L'ORDRE DU TEMPLE. :Z 

le vieux chevalier ne put entendre de sang-froid de 
telles choses dites en face. Il, fit le signe de la croix, 
et dit que si les seigneurs commissaires du pape* 
eussent été autres personnes, il aurait eu quelque 
chose à leur dire. Les commissaires réporidirent qu'ils 
n'étaient pas gens à relever un gage de bataille. — 
« Ce n'est pas là ce que j'entends, dit le grand maître, 
mais plût à Dieu qu'en tel cas on observât contre les 
pervers la coutume des Sarrasins et des Tartares; ils 
leur tranchent la tête ou les coupent par le milieu. » 

Cette réponse fit sortir les commissaires de leur dou- 
ceur ordinaire. Ils répondirent avec une froide dureté : 
« Ceux que l'Église trouve hérétiques, elle les juge 
hérétiques, et abandonne les obstinés au tribunal sé- 
culier. » 

L'homme de Philippe le Bel, Plasian, assistait à 
cette audience, sans y avoir été appelé. Jacques Molay, 
efFra3^é de l'i in pression que ses paroles avaient pro- 
duite sur ces prêtres, crut qu'il valait mieux se confier 
à un chevalier. Il demanda la permission de conférer 
avec Plasian; celui-ci l'engagea, en ami, à ne pas se 
perdre et le décida à demander un délai jusqu'au 
vendredi suivant. Les évêques le lui donnèrent, et ils 
lui en auraient donné davantage de grand cœur ^ 

Le vendredi, Jacques Molay reparut, mais tout 
changé. Sans doute Plasian l'avait travaillé dans sa 

' M. Raynouard dit les cardinaux, mais à tort. 

' « Quum idem Magister rogasset nobilem virum dominum 
Guillelmum «le P!a.4aao... qui ibidem venerat, sed non de mau- 
dato dictorum dominorum commibsariorum, bccundum quod di- 
xerunt... et dictus dominus Guillelmus fuisset ad partem locutus 



S6 HISTOIRE DE FRANCE. 

prison. Quand on lui demanda de nouveau s'il voulait 
défendre l'ordre, il répondit humblement qu'il n'était 
qu'un pauvre chevalier illettré; qu'il avait entendu lire 
une bulle apostolique où le pape se réservait le juge- 
ment des chefs de Tordre, que, pour le présent, il ne 
demandait rien de plus. 

On lui demanda expressément s'il voulait défendre 
l'ordre. Il dit que non; il priait seulement les commis- 
saires d'écrire au pape qu'il le fit venir au plus tôt 
devant lui. Il ajoutait avec la naïveté de l'impatience 
et de la peur : « Je suis mortel, les autres aussi ; nous 
n'avons à nous que le moment présent. » 

Le grand maître, abandonnant ainsi la défense , lui 
ôtait l'unité et la force qu'elle pouvait recevoir de lui. 
Il demanda seulement à dire trois mots en faveur de 
l'ordre. D'abord, qu'il n'y avait nulle église où le ser- 
vice divin se fît plus honorablement que dans celles 
des Templiers. Deuxièmement, qu'il ne savait nulle 
Religion où il se fît plus d'aumônes qu'en la Religion 
du Temple; qu'on y faisait trois fois la semaine l'au- 
mône à tout venant. Enfin, qu'il n'y avait, à sa con- 
naissance, nulle sorte de gens qui eussent tant versé 
de sang pour la foi chrétienne, et qui fussent plu» 
redoutés des infidèles ; qu'à Mansourah, le comte d'Ar- 
tois les avait mis à l'avant-garde, et que s'il les avait 
crus... 



cum eodem Magistro, quemsicutastierebat, diligebat etdilexerat, 
quia uterque miles erat. » Dupuy, 319. 

« Quam dilationem concesserunt eideiri, majorem eliam ao da- 
tutoo asserentes, bi sibi placeret et volebat. » Ibid., 320. 



DESTRUCTION DE L'ORDRE DU TEMPLE. 57 

Alors une voix s'éleva : « Sans la Foi, tout cela ne 
sert de rien au salut. » 

Nogaret, qui se trouvait là, prit aussitôt la parole : 
« J'ai ouï dire qu'en les chroniques qui sont cà Saint- 
Denis, il était écrit qu'au temps du sultan de Babylone, 
le Maître d'alors et les autres grands de l'ordre avaient 
fait hommage à Saladin, et que le même Saladin, 
apprenant un grand échec de ceux du Temple, avait 
dit publiquement que cela leur était advenu en châti- 
ment d'un vice infâme, et de leur prévarication contre 
leur loi. » 

Le grand maître répondit qu'il n'avait jamais ouï 
dire pareille chose ; qu'il savait seulement que le grand 
maître d'alors avait maintenu les trêves, parce que 
autrement il n'aurait pu garder tel ou tel château. 
Jacques Molay finit par prier humblement les commis- 
saires et le chancelier Nogaret, qu'on lui permît d'en- 
tendre la messe et d'avoir sa chapelle et ses chapelains. 
Ils le lui promirent en louant sa dévotion. 

Ainsi commençaient en même temps les deux procès 
du Temple et de Boniface VIII. Ils présentaient l'é- 
trange spectacle d'une guerre indirecte du roi et du 
pape. Celui-ci, forcé par le roi de poursuivre Boniface, 
était vengé par les dépositions des Templiers contre 
la barbarie avec laquelle les gens du roi avaient dirigé 
les premières procédures. Le roi déshonorait la pa- 
pauté, le pape déshonorait la royauté. Mais le roi 
avait la force ; il empêchait les évêques d'envoyer aux 
commissaires du pape des Templiers prisonniers, et en 
môme temps il poussait sur Avignon des nuées do té- 
moins qu'on lui ramassait en Italie. Le pape, eu 



58 HISTOIRE DE FRANCE. 

quelque sorte assiégé par eux, était condamné à en- 
tendre les plus effrayantes dépositions contre l'honneur 
du pontificat. 

Plusieurs des témoins s'avouaient infâmes, et dé- 
taillaient tout au long' dans quelles saletés ils avaient 
trompé en commun avec Boniface ^ L'une de leurs 
dépositions les moins dégoûtantes, de celles qu'on peut 
traduire, c'est que Boniface avait fait tuer son pré- 
décesseur; il aurait dit à l'un de ces misérables : « Ne 
reparais pas devant moi que tu n'aies tué Célestin. » 
Le même Boniface aurait l'ait un sabbat, un sacrifice 
au diable. Ce qui est plus vraisemblable dans ce vieux 
légiste italien, dans ce compatriote de l'Arétin et Ma- 
chiavel, c'est qu'il était incrédule, impie et cynique 
en ses paroles... Des gens ayant peur dans un orage, 
et disant que c'était la fin du monde, il aurait dit : 
« Le monde a toujours été et sera toujours. — Sei- 
gneur, on assure qu'il y aura une résurrection? — 
Avez-vous jamais vu ressusciter personne? » 

Un homme lui apportant des figues de Sicile, lui di- 
sait : « Si j'étais mort en mon voyage. Christ eût eu 
pitié de moi. » A quoi Boniface aurait répondu : « Va, 
je suis bien plus puissant que ton Christ; moi, je puis 
douner des royaumes. » 

Il parlait de tous les mystères avec une effroyable 
impiété. 11 disait de la Vierge : « Non credo in Mariolâ, 
Mariolà, Mariolà! » Et ailleurs : « Nous ne croyons 
plus ni l'ànesse, ni l'ànon ^ » 



Diipuy. 

« Vade, vade, ego plus possum quam Cliristus unquam po- 



DESTRUCTION DE L'ORDRE DU TEMPLE. iiO 

Ces boulïonneries ne sont pas bien prouvées. Ce qui 
l'est mieux et ce qui fut peut-être plus fuiTeste à 
Bouifaee. c'est sa tolérance. Un inquisiteur de Calabre 
avait dit : « Je crois que le pape favorise les héréti- 
ques, car il ne nous permet plus de remplir notre 
ofiice. » Ailleurs ce sont des moine^^^ qni font poursuivre 
leur abbé pour hérésie; il est convaincu par l'inquisi- 
tion. Mais le pape s'en moque : « Vous êtes des idiots, 
leur dit-il; votre abbé est un savaut homii;e, et il 
pense mieux que vous : allez et croyez cununeil 
croit. » 

Après tous ces témoignages, il fallut que Clément V 
endurât face à face l'insolence de Nogaret (10 mars 
1310). Il vint en personne à Avignon, mais accompagné 
de Plasian et d'une bonne escorte de gens armés. No- 
garet, ayant pour lui le roi et l'épée, était l'oppresseur 
de son juge. 

Dans les nombreux factums qu'il avait déjà lancés, 
on trouve la substance de ce qu'il put dire au pape; 
c'est un mélange d'humilité et d'insolence, de servi- 
lisme monarchique et de républicanisme classique, 
d'érudition pédantesque et d'audace révolutionnaire. 
On aurait tort d'y voir un petit Luther. L'amertume 
de Nogaret ne rappelle pas les belles et naïves colères 
du bonhomnae de Wittemberg, dans lequel il y avait 
tout ensemble un enfant et un lion ; c'est plutôt la bile 

tuerit, quia ego possum hurailiare et depauperare regea, et im- 
peratore ^ et principets, et po.:,iUiu de uno parvo milite faccre unuu! 
magnum regem, et posbum donare civitatew et régna.» Ibid., 
p. r>G6. — « Tace, miser, non credimus in asinam nec in pulluin 
ejus. » Ibid., p. 6. 



60 HISTOIRE DE FRANCE. 

amère et recuite de Calvin, cette haine à la quatrième 
puissance... 

Dans son premier factum, Nogaret avait déclaré ne 
pas lâcher prise. L'action contre l'hérisie, dit-il, ne 
s'éteint point par la mort, morte non exstinguitur. Il 
demandait que Boniface fût exhumé et brûlé. 

En 1310, il veut bien se justifier; mais c'est qu'il est 
d'une bonne àme de craindre la faute, même où il n'y 
a pas faute; ainsi firent Job, l'Apôtre, et saint Au- 
gustin... Ensuite, il sait des gens qui, par ignorance, 
sont scandalisés à cause de lui; il craint, s'il ne se 
justifie, que ces gens-là ne se damnent, en pensant 
mal de lui, Nogaret. Voilà pourquoi il supplie, de- 
mande, postule et requiert comme droit, avec larmes et 
gémissements, mains jointes, genoux en terre... En 
eette humble posture, il prononce, en guise de justifi- 
cation, une effroyable invective contre Boniface. Il n'y 
a pas moins de soixante chefs d'accusation. 

Boniface, dit-il encore, ayant décliné le jugement et 
repoussé la convocation du concile, était, par cela 
seul, contumace et convaincu. Nogaret n'avait pas 
une minute à perdre pour accomplir son mandat. A 
défaut de la puissance ecclésiastique ou civile, il fallait 
bien que le corps de l'Éghse fût défendu par un catho- 
lique quelconque; tout catholique est tenu d'exposer 
sa vie pour l'ÉgUse. « Moi donc, Guillaume Nogaret, 
homme privé, mais chevalier, tenu, par devoir de 
chevalerie, à défendre la république, il m'était permis, 
il m'était imposé de résister au susdit tyran pour la 
vérité du Seigneur. — Item, comme ainsi soit que 
chacun est tenu do défendre sa patrie, au point quon 



DESTRUCTION DE L'ORDRE DU TEMPLE. Gl 

mériieraiù récoiii'pense si, en cette défense, on tuait son 
père^; il m'était loisible, que dis-je? obligatoire, de 
défendre ma patrie, le royaume de France, qui avait à 
craindre le ravage, le glaive, etc. » 

Puis donc que Boniface sévissait contre l'Église et 
contre lui-même, more furiosi, il fallait bien lui lier les 
pieds et les mains. Ce n'était pas là acte d'ennemi, bien 
îiu contraire. 

Mais voilà qui est plus fort. C'est Nogaret qui a 
sauvé la vie à Boniface, et il a encore sauvé un de ses 
neveux. Il n'a laissé donner à manger au pape que 
par gens à qui il se fiait. Aussi Boniface délivré lui a 
donné l'absolution. A Anagni même, Boniface a prêché 
devant une grande multitude, que tout ce qui lui était 
arrivé par Nogaret ou ses gens lui était venu du Sei- 
gneur. 

Cependant le procès du Temple avait commencé à 
grand bruit, malgré la désertion du grand maître. 
Le 28 mars 1310, les commissaires se firent amener 
dans le jardin de l'évêché les chevaliers qui décla- 
raient vouloir défendre l'ordre; la salle n'eût pu les 
contenir : ils étaient cinq cent quarante-six. On leur lut 
en latin les articles de l'accusation. On voulait ensuite 
les leur lire en français. Mais ils s'écrièrent que c'était 
bien assez de les avoir entendus en latin, qu'ils ne s( 
souciaient pas que l'on traduisît de telles turpitudes er 
langue vulgaire. Comme ils étaient si nombreux, poui 
éviter le tumulte, on leur dit de déléguer des procu- 



* « Pi'o quâ defensione si patrem occidat, nieritum habet, nec 
pœnas meretur. » Dupuy. 



62 HISTOIRE DE f- RANGE. 

reurs, de nommer quelques-uns d'entre eux qui parle- 
raient pour les autres. Ils auraient voulu parler tous, 
tant ils avait repris courage. « Nous aurions bien dû 
aussi, s'écrièrent -ils, n'être torturés que par pro- 
cureurs K » Ils déléguèrent pourtant deux d'entre eux, 
un chevalier, frère Raynaud de Pruin, et un prêtre, 
frère Pierre de Boulogne, procureur de l'ordre près la 
cour pontificale. Quelques autres leur furent adjoints. 
Les commissaires firent ensuite recueillir par toutes 
les maisons de Paris, qui servaient de prison aux Tem- 
pliers ^ les dépositions de ceux qui voudraient défen- 
dre l'ordre. Ce fut un jour afî'reux qui pénétra dans les 
prisons de Philippe le Bel. Il en sortit d'étranges voix, 
les unes fières et rudes, d'autres pieuses, exaltées, 
plusieurs naïvement douloureuses. Un des chevaliers 
dit seulement : « Je ne puis pas plaider à moi seul con- 
tre le pape et le roi de France '\ » Quelques-uns remet- 
tent pour toute disposition une prière à la sainte 
Vierge : « Marie, étoile des mers, conduis-nous au port 
du salut ^ » Mais la pièce la plus curieuse est une 



' « Quod contenti erant de lectura lacta in latino, et quod non 
curabant quod tantse turpitudines, quai a.î.serebant omnino esse 
faltas et non nominandas , vulgariter exponerentur. » Proc. 
contra TempL, 7hS. — « Dicentes quod non petebatur ab eis 
quando ponebantur in janiis, si procuratores constituere vole- 
bant. » Ibidem. 

* Les uns étaient gardés au Temple, les autres à Saint-Martin- 
des-Champs, d'autres à l'hôtel du comte de Savoie et dans diverses 
maisons particulière^^. (Proce;?;^. ms.) 

^ a Respondit quod nolebat litigare cum DciLiiii- papa et rege 
Francia3. >> Process. ms. 

♦ Le frère Élie, auteur de cette pièce touchaaite, linit par prier 



DESTRUCTION DE L'ORDRE DU TEMPLE. 63 

protestation en langue vulgaire, où, après avoir sou- 
tenu l'innocence de l'ordre, les chevaliers nous font 
connaître leur humiliante misère, le triste calcul de 
leurs dépenses ^ Étranges détails et qui font un cruel 
contraste avec la fierté et la richesse tant célébrée 
de cet ordre!... Les malheureux, sur leur pauvre 
paye de douze deniers par jour, étaient obligés de 
payer le passage de l'eau pour aller subir leurs inter- 
rogatoires dans la Cité, et de donner de l'argent à 
l'homnie qui ouvrait ou rivait leurs chaînes. 

les notaires de corriger les locutions vicieuses qui peuvent s'être 
gli&tées dans son latin. Process. m s., folio 31-32. — D'autres écri- 
vent une apologie en langue romane, altérée et fort mêlée de 
français du nord. Folio 36-8. 

' Je donne cette pièce, telle qu'elle a été transcrite par lea no- 
taires, dans son orthographe barbare. «A homes honerables et 
sages, ordenés de per notre père TApostelle [le pape) pour le fet 
des Templiers li frères, liquies sunt en prisson à Paris en la mas- 
son de Tirou... Honeur et reverencie. Cornes votre eomandemans 
feut à nos ce jeudi prochainement passé et nos feut demandé se 
nos volens défendre la Religion deu Temple desUbdite, tuit dij.rent 
oil, et disons que ele est bone et leal, et en tout sans mauvesté et 
traison tout ce que nos l'en met sus, et somes prest de nous dé- 
fendre chacun pour soy on tous en&emble, an telle manière que 
droit et santé Églies et vos an regardarons, corne cil qui sunt en 
pri,5Son an nois frès à copie II. Et somes en neire fosse oscure tou- 
tes les nuits. — Item no vo^ fessons à savir que les gages de XII 
deniers que nos avons ne nos soufflcent mie. Car nos convient 
paier nos lis. III deniers par jour chascun lis. Loage du cuisine, 
napes, tonales pour tenelles et autres choses, II sols VI denier la 
semaigne. Item pour nos ferger et desferger {ôter les fers), puivS- 
que nos somes devant les auditor.-;, II sol. Item pour laver dras et 
robes, linges, chacun XV jours XVIII denier. Item pour bûche et 
candole chascun jor IIII deniers. Item passer et repasser les dis 
frères, XVI deniers de asiles de Notre-Dame de l'altre part de 
riau. » Proc. ms. folio 39. 



6i HISTOIRE DE FRANCE. 

Eiifm les défenseurs présentèrent un acte solennel 
au nom de l'ordre. Dans cette protestation singulière- 
ment forte et hardie, ils déclarèrent ne pouvoir se dé- 
fendre sans le grand maître, ni autrement que devant 
le concile général. Ils soutiennent : « Que la religion 
du Temple est sainte, pure et immaculée devant Dieu 
et son Père ^ L'institution régulière, l'observance sa- 
lutaire, y ont toujours été, y sont encore en vigueur. 
Tous les frères n'ont qu'une profession de foi qui dans 
tout l'univers a été, est toujours observée de totis, de- 
puis la fondation jusqu'au jour présent. Et qui dit ou 
croit autrement;, erre totalement, pèche mortellement. » 
C'était une affirmation bien hardie de soutenir que tous 
étaient restés fidèles aux règles de la fondation primi- 
tive; qu'il n'y avait eu nulle déviation, nulle corrup- 
tion. Lorsque le juste pèche sept fois par jour, cet or- 
dre superbe se trouvait pur et sans péché. Un tel 
orgueil faisait frémir. 

Ils ne s'en tenaient pas là. Ils demandaient que les 
frères apostats fussent mis sous bonne garde jusqu'à 
ce qu'il apparût s'ils avaient porté un vrai témoignage. 

Ils auraient voulu encore qu'aucun laïque n'assistât- 
aux interrogatoires. Nul doute, en effet, que la pré- 
sence d'un Plasian, d'un Nogaret, n'intimidât les ac- 
cusés et les juges. 



* « ... Apud Deum et Patrem... Et hoc est omnium fratrum 
Templi communiter una professio, quœ per universum orbem 
servatur et servata fuit per omnes fratres ejusdem ordinis, a 
fundamento religionis usque ad diem prsesentem. Et quieumque 
aliud dicit vel aliter CTedit, errât totaliter, peccat mortaliter, ^^ » 
Dup., 333. 



DESTRUCTION DE L'ORDRE DU TEMPLE. Go 

Ils finissent par dire que la commission pontificale 
ne peut aller plus avant : « Car enfin nous ne sommes 
pas en lieu sûr; nous sommes et avons toujours été au 
pouvoir de ceux qui suggèrent des choses fausses au 
seigneur roi. Tous les jours, par eux ou par d'autres, 
de vive voix, par lettres ou messages, ils nous avertis- 
sent de ne pas rétracter les fausses dépositions qui ont 
été arrachées par la crainte ; qu'autrement nous serons 
brûlés ^ » 

Quelques jours après nouvelle protestation, mais plus 
forte encore, moins apologétique que menaçante et ac- 
cusatrice. « Ce procès, disent-ils, a été soudain, violent, 
inique et injuste; ce n'est que violence atroce, intolé- 
rable erreur... Dans les prisons et les tortures, beau- 
coup et beaucoup sont morts; d'autres en resteron 
infirmes pour leur vie; plusieurs ont été contraints de 
mentir contre eux-mêmes et contre leur ordre. Ces vio- 
lences et ces tourments leur ont totalement enlevé le 
libre arbitre, c'est-à-dire tout ce que Fliomme peut 
avoir de bon. Qui perd le libre arbitre, perd tout bien, 
science, mémoire et intellect-.,. Pour les pousser au 
mensonge, au faux témoignage, on leur montrait des 
lettres où pendait le sceau du roi, et qui leur garan 
tissaient la conservation de leurs membres, de la vie, 
de la liberté ; on promettait de pourvoir soigneusement 
à ce qu'ils eussent de bons revenus pour leur vie; on 
leur assurait d'ailleurs que l'ordre était condamné sans 
remède... » 



' «... Quia si recesserunt, prout dicunt, comburentur omnino. » 
5 Dupuy. 

T. lY. K 



66 HISTOIRE DE FRANCE. 

Quelque habitué que l'on fût alors à la violence des 
procédures inquisitoriales, à l'immoralité des moyens 
employés communément pour faire parler les accusés, 
il était impossible que de telles paroles ne soulevassent 
les cœurs ! Mais ce qui en disait plus que toutes les pa- 
roles, c'était le pitoyable aspect des prisonniers, leur 
face pâle et amaigrie, les traces hideuses des tor- 
tures... L'un d'eux, Humbert Dupuy, le quatorzième 
témoin, avait été torturé trois fois, retenu trente-six 
semaines au fond d'une tour infecte, au pain et à l'eau. 
Un autre avait été pendu par les parties génitales. Le 
chevalier Bernarl Dugué (de Vado), dont on avait 
tenu les pieds devant un feu ardent, monli'ait deux os 
qui lui étaient tombés des talons. 

C'étaient là de cruels spectacles. Les juges mêmes, 
tout légistes qu'ils étaient, et sous leur sèche robe de 
prêtre, étaient émus et souffraient. Combien plus le 
peuple, qui chaque jour voyait ces malheureux passer 
l'eau en barque, pour se rendre dans la Cité, au palais 
épiscopal, où siégeait la commission! L'indignation 
augmentait contre les accusateurs, contre les Tem- 
pliers apostats. Un jour, quatre de ces derniers se pré- 
sentent devant la commission, gardaut encore la barbe, 
mais portant leurs manteaux à la main. Ils les jettent 
aux pieds des évêques, et déclarent qu'ils renoncent à 
l'habit du Temple. Mais les juges ne les virent qu'avec 
dégoût; ils leur dirent qu'ils lissent dehors ce qu'ils vou 
dr aient. 

Le procès prenait une tournure fâcheuse pour ceux 
qui l'avaient commencé avec tant de précipitation et 
de violence. Les accusateurs tombaient peu à peu à 1a 



DESTRUCTION DE L'ORDRE DU TEMPLE. G7 

situation d'accusés. Chaque jour, les dépositions de 
ceux-ci révélaient les barbaries, les turpitudes de la 
première procédure. L'intention du procès devenait vi- 
sible. On avait tourmenté un accusé pour lui faire dire 
à combien montait le tr('sor rapporté de la Terre 
sainte. Un trésor était-il un crime, un titre d'accu^ 
sation? 

Quand on songe au grand nombre d'affiliés que le 
Temple avait dans le peuple, aux relations des cheva- 
liers avec la noblesse, dont ils sortaient tous, on ne 
peut douter que le roi ne fût effrayé de se voir engagé 
si avant. Le but honteux, lo.s moyens atroces, tout 
avait été démasqué. Le peuple, troublé et inquiet dans 
sa croyance depuis la tragédie de Boniface VIII, n'al- 
lait-il pas se soulever? Dans l'émeute des monnaies, le 
Temple avait été assez fort pour protéger Philippe le 
Bel; aujourd'hui tous les amis du Temple étaient contre 
lui... 

Ce qui aggravait encore le danger, c'est qne dans les 
autres contrées de l'Europe \ les décisions des conciles 
étaient favorables aux Templiers. Ils furent déclarés 
innocents, le 17 juin 1310 à Ravenne, le l"" juillet à 
Mayence, le 21 octobre à Salamanque. Dès le commen- 
cement de l'année, on pouvait prévoir ces jugements 
et la dangereuse réaction qui s'ensuivrait à Paris. Il 



* Le roi d'Angleterre s'était d'abord déclaré assez hautement 
pour l'ordre; soit par sentiment de justic3, soit par opposition 
à Philippe le Bel, il avait écrit, le 4 décembre 13U7, aux rois de 
Portugal, de Castille, d'Aragon et de Sicile, en faveur des Tem- 
pliers, les conjurant de ne point ajouter foi à tout ce que l'on dé- 
bitait contre eux en Franco. (Dupuy.) 



68 HISTOIRE DE FRANCE. 

fallait la prévenir, se réfugier dans l'audace. Il fallait 
à tout prix prendre en main le procès, le brusquer, 
l'étouffer. 

Au mois de février 1310, le roi s'était arrangé avec 
le pape. Il avait déclaré s'en remettre à lui pour le 
jugement de Boniface VIII. En avril, il exigea en retour 
que Clément nommât à l'archevêché de Sens le jeune 
Marigni, frère du fameux Enguerrand, vrai roi de 
France sous Philippe le Bel. Le 10 mai, l'archevêque 
de Sens assemble à Paris un concile provincial, et y 
fait paraître les Templiers. Voilà deux tribunaux qui 
jugent en même temps les mêmes accusés, en vertu de 
deux bulles du pape. La commission alléguait la bulle 
qui lui attribuait le jugement '. Le concile s'en rappor- 
tait à la bulle précédente, qui avait rendu aux juges 
ordinaires leurs pouvoirs, d'abord suspendus. Il ne reste 
point d'acte de ce concile, rien que le nom de ceux qui 
siégèrent et le nombre de c.'ux qu'ils tirent brûler. 

Le 10 mai, le dimanche, jour où la commission était 
assemblée, les défenseurs de l'ordre s'étaient présentés 
devant l'archevêque de Narbonne et les autres commis- 
saires pontificaux pour porter appel. L'archevêque de 
Narbonne répondit qu'un tel appel ne regardait ni lui 
ni ses collègues; qu'ils n'avaient pas à s'en mêler, 
puisque ce n'était pas de leur tribunal que l'on appe- 
lait ; que s'ils voulaient parler pour la défense de 
l'ordre, on les entendrait voIod tiers. 

* Selon Dupuy, p. 4o, les commissaires du pape auraient répondu 
à rappel des défendeurs : « Que les conciles jugeaient les particu- 
liers, et eux informaient du général, » — La commission dit tout 
le contraire. 



DESTRUCTION DE L'ORDRE DU TEMPLE. i9 

Les pauvres chevaliers supplièrent qu'au moins on 
les menât devant le concile pour y porter leur appel, 
en leur donnant deux notaires qui en dresseraient acte 
authentique ; ils priaient la commission, ils priaient 
même les notaires présents. Dans leur appel qu'ils 
lurent ensuite, ils se mettaient sous la protection du 
pape, dans les termes les plus pathétiques. « Nous 
réclamons les saints Apôtres, nous les réclamons 
encore une fois, c'est avec la dernière instance que 
nous les réclamons. » Les malheureuses victimes sen- 
taient déjà les flammes et se serraient à l'autel qui ne 
pouvait les protéger. 

Tout le secours que leur avait ménagé ce pape sur 
lequel ils comptaient, et dont ils se recommandaient 
comme de Dieu, fut une timide et lâche consultation, 
où il avait essayé d'avance d'interpréter le mot de 
relaps, dans le cas où l'on voudrait appliquer ce nom à 
ceux qui avaient rétracté leurs aveux : « Il semble en 
quelque sorte contraire à la raison de juger de tels 
hommes comme relaps... En telles choses douteuses, 
il faut restreindre et modérer les peines. » 

Les commissaires pontificaux n'osèrent faire valoir 
cette consultation. Ils répondirent, le dimanche soir, 
qu'ils éprouvaient grande compassion pour les défen- 
seurs de l'ordre et les autres frères ; mais que l'affaire 
dont s'occupaient l'archevêque de Sens et ses suffra- 
gants était toute autre que la leur ; qu'ils ne savaient 
ce qui se faisait dans ce concile ; que si la commission 
était autorisée par le Saint-Siège, l'archevêque de Senr; 
l'était aussi; que l'une n'avait nulle autorité sui' 
l'autre ; qivmi jn^emier coîc]) cVœiU ils ne voyaient rieu 



TO HISTOIRE DE FRANCE. 

à objecter à l'archevêque de Sens ; que toutefois ils 
aviseraient. 

Pendant que les commissaires avisaient, ils apprirent 
que cinquante-quatre Templiers allaient être brûlés. 
Un jour avait suffi pour éclairer suffisamment l'arche- 
vêque de Sens et ses suffragants. Suivons pas à pas le 
récit deo notaires delà commission pontificale, dans sa 
^simplicité terrible. 

« Le mardi 12, pondaiil Finterrogatoire du frère 
Jean BertaudS il ^'int à la connaissance des commis- 
saires que ciuquante-quatre Temphers allaient être 
brûlés-. Ils chargèrent le prévôt de Tégiise de Poitiers 
et l'archidiaci-e d'Orléans, clerc du roi, d'aller dire à 
l'archevêque de Sens et ses suffragants de délibérer 
mûrement et de dilicrer, attendu que les frères morts 
en prison affirmaient, disait-on, sur le péril de leurs 
âmes, qu'ils étaient faussement accusés. Si cette exé- 
cution avait lieu, elle empêcherait les commissaires de 
procéder en leur office, les accusés étant telloiiient 
effrayés qu'ils semblaient hors de sens. En outre l'un 
des commissaires les chargea de signifier à l'arche- 
vôque que frère Raynaud de Pruin, Pierre de Boulogne, 
prêtre, Guillaume de Chambonnet et Bertrand de Sar- 
ijses, chevaliers, avaient interjeté certain appel par- 
devant les commissaires. » 

Il y avait là une grave question de juridiction. Si le 
concile et l'archevêque de Sens reconnaissaient la vali- 

îsom presque illi&ible dans le texte. La main tremble évidem- 
ment. Plus haut, le notaire a bien écrit : Bertaiui. 

^ « Quod LIV ex ïemplariis... erant dicta die comburendi... » 
l'rocess. ms. folio 72 (feuille coupée par la moitié). 



DESTRUCTION DE L'ORDRE DU TEMPLE. 71 

dite d'un appel porté devant la commission papale, ils 
avouaient la supériorité de ce tribunal, et les libertés 
de l'Église gallicane étaient compromises. D'ailleurs 
sans doute les ordres du roi pressaient ; le jeune Ma- 
rigni, créé archevêque tout exprès, n'avait pas le 
temps de disputer. Il s'absenta pour ne pas recevoir les 
envoyés de la commission; puis quelqu'un (on ne sait 
qui) révoqua en doute qu'ils eussent parlé au nom de la 
commission; Marigni douta aussi, et l'on passa outre ^ 
Les Templiers, amenés le dimanche devant le concile, 
avaient été jugés le lundi; les uns, qui avouaient, mis 
en liberté; d'autres qui avaient toujours nié, empri- 
sonnés pour la vie ; ceux qui rétractaient leurs aveux, 
déclaiés relaps. Ces derniers, au nombre de cinquante- 
quatre, furent dégradés le même jour par l'évêque de 
Paris et livrés au bras séculier. Le mardi, ils furent 
brûlés à la porte Saint- Antoine. Ces malheureux avaient 
varié dans les prisons, mais ils ne varièrent point dans 
les flammes; ils protestèrent jusqu'au bout de leur 
innocence. La foule était muette et comme stupido 
d'étonnement-. 



* « ... Aquodam fuisse dictum corarn domino archiepiscopo Se- 
nonensi, ejus suffraganeis et coiicilio... quod dicti prsepositus... et 
archidiaconus... (qui in dicta die martis... pr£emis:-.a intimasse di- 
cebantur, et ipse iidem hoc attebtabantur, suffraganeis domini 
archiepiscopi Senomensi... i%nc Cidnente dicto domino, archic- 
pisco2)o Seiiomensi) prcedicta non significaverani de mandaio 
eorumdem dominorum commissariorum. » Process. ms. folio, 71 
verso. 

* « Gonstanter et perseveranter in ahnegatioue oommuni per- 
stiterunt... nonabsque multa admiratione ttuporeque vehementi. » 
Contin. Guil. Nang. 



72 HISTOIRE DE FRAN'CE. 

Qui croirait que la commission pontificale eut le 
cœur de s'assembler le lendemain, de continuer cette 
inutile procédure, d'interroger pendant qu'on brûlait ? 

« Le mardi 13 mai, par-devant les commissaires, îvà 
amené frère A meri de Villars-le-Duc, barbe rase, sans 
manteau ni habit du Temple, âgé, comme il disait, de 
cinquante ans, ayant été environ huit années dans 
l'ordre comme frère servant et vingt comme che- 
valier. Les seigneurs commissaires lui expliquèrent 
les articles sur lesquels il devait être interrogé. Mais 
ledit témoin, pâle et tout épouvanté \ déposant sous 
serment et au péril de son àme, demandant, s'il men- 
tait, à mourir subitement, et à être d'âme et de corps, 
en présence même de la commission, soudain englouti 
en enfer, se frappant la poitrine des poings, fléchissant 
les genoux et élevant les mains vers l'autel, dit que 
toutes les erreurs imputées à Tordre étaient de toute 
fausseté, quoiqu'il en eut confessé quelques-unes au 
milieu des tortures auxquelles l'avaient soumis Guil- 
laume de Marcillac et Hugues de Celles, chevaliers du 
roi. Il ajoutait pourtant qn'ai/ml vu em7nener sur des 



' « Pallidus et multum exterritus... impetrando sibi ip»i, si 
mentiebatur in hoc, mortem subitaneam et quod istatim in anima 
et corpore in praesentia dominer um commissariorum absorberetur 
n infernum, tondendo sibi pectus cum pugnis, et elevando ma- 
iius suas versus altare ad majorem assertionem, flecîendo genua... 
cum ipse testi xidisset... duci m quadrigis LIIII fratres dicti or- 
dinis ad combnrendum... et audivissk eos fuisse ccmbustos; 
quod ipse qui dubitabat quod non posset habere bonam patientiam 
si combureretur, timoré mortis conflteretur... omnes errores... et 
quidem etiam inierfecisse Dominum, si peteretur ab eo... » Pro- 
cess. ms., 70, verso. 



DESTRUCTION DE L'ORDRE DU TEMPLE. '3 

cJiarreites, pour être brûlés, cinqiianie-qualre frères de 
Tordre, qui n'avaient pas voulu confesser lesdites 
erreurs, et ayant entendu dire qu'ils avaient été 
BRÛLÉS, lui qui craignait, s'il était brûlé, de n'avoir 
pas assez de force et de patience, il était prêt à con- 
fesser et jurer par crainte, devant les commissaires 
ou autres, toutes les erreurs imputées à l'ordre, à dire 
îiiO'njo, si l'on voulait, qiCil avait tiié Notre-Seigneur... 
Il suppliait et conjurait lesdits commissaires et nous, 
notaires présents, de ne point révéler aux gens du roi 
ce qu'il venait de dire, craignant, disait-il, que s'ils en 
avaient connaissance, il ne fût livré au même supplice 
que les cinquante-quatre Templiers... — Les commis- 
saires, voyant le péril qui menaçait les déposants s'ils 
continuaient à les entendre pendant cette terreur, et 
mus encore par d'autres causes, résolurent de surseoir 
pour le présent. » 

La commission semble avoir eie émue ae cette scène 
terrible. Quoique affaibli par la désertion de son prési- 
dent, l'archevêque de Narbonne et l'évêque de Bayeux, 
qui ne venaient plus aux séances , elle essaya de sau- 
ver, s'il en était encore temps, les trois principaux dé- 
fenseurs. 

« Le lundi 18 mai, les commissaires pontificaux 
chargèient le prévôt de l'église de Poitiers et l'archi- 
diacre d'Orléans d'aller trouver de leur part le véné- 
rable père en Dieu, le seigneur archevêque de Sens 
et ses suffragants, pour réclamer les défenseurs, Pierre 
de Boulogne, Guillaume de Chambonnet et Bertrand 
de Sartiges, de sorte qu'ils pussent être amenés sous 
bonne garde toutes les fois qu'ils le demanderaient. 



74 HISTOIRE DE FRANCE. 

pour la défense de l'ordre. » Les commissaires avaient 
bien soin d'ajouter : « qu'ils ne voulaient faire aucun 
empêchement à l'archevêque de Sens et à son concile, 
mais seulement décharger leur conscience. 

« Le soir, les commissaires se réunirent à Sainte- 
Geneviève dans la chapelle de Saint-Éloi, et reçurent 
des chanoines qui venaient de la part de l'archevêque 
de Sens. L'archevêque répondait qu'il y avait deux 
ans que le procès avait été commencé contre les che- 
valiers ci-dessus nommés, comme membres particuliers 
de l'ordre, qu'il voulait le terminer selon la forme du 
mandat apostolique. Que du reste il n'entendait aucune- 
ment troubler les commissaires en leur ofïic;^ » 
Effroyable dérision! 

« Les envoyés de rarcheveque de Sens s'étant reti- 
rés, on amena devant les commissaires Raynaud de 
Pruin, Chambonnet et Sartiges, lesquels annoncèrent 
qu'on avait séparé d'eux Pierre de Boulogne sans 
qu'il sussent pourquoi, ajoutant qu'ils étaient gens 
simples, sans expérience, d'ailleurs stupéfaits et trou- 
blés, en sorte qu'ils ne pouvaient rien ordonner ni d'c- 



' «Non erat intentioni:^... in aliquo impedire offlcium... ;> 
roide,)!. 

« Comme on disait que le prévôt de l'église de Poitiers et l'ar- 
chidiacre d'Oriéans n'avaient pas parlé de la part des commissai- 
res, ceux-ci chargèrent les envoyés de l'archevêque de Sens de 
lui dire que le prévôt et rarchidiacre avaient eilectiveraenf parlé 
en leur nom. De plus, ils leur dirent d'annoncer à l'arche ',-èque de 
Sens que Pierre de Boulogne, Chambonnet et Sartiges avaient 
appelé de l'ai^chevêque et de son concile, le dimanche iO mai, et 
que cet appel avait dû être annoncé le mardi, au concile, par le 
prév^ôt et l'archidiacre. » Process. mi. ibidem. 



DESTRUCTION DE L'ORDRE DU TEMPLE. 75 

ter pour la défense de l'ordre sans le conseil dudit 
Pierre. C'est pourquoi ils suppliaient les commissaires 
de le faire venir, de l'entendre, et de savoir comment 
et pourquoi il avait été retiré d'eux, et s'il voulait per- 
sister dans la défense de l'ordre ou l'abandonner. L'- 
commissaires ordonnèrent au prévôt de Poitiers et o. 
Jehan de Teinville, que le lendemain au matin ils ame- 
nassent ledit frère en leur présence. » 

Le lendemain, on ne voit pas que Pierre de Boulogne 
ait comparu. Mais une foule do Templiers vinrent dé- 
clarer qu'ils abandonnaient la défense. Le samedi, la 
commission, délaissée encore par un de ses membres, 
s'ajourna au 3 novembre suivant. 

A cette époque, les commissaires étaient moins nom- 
breux encore. Ils se trouvaient réduits à trois. L'arche- 
vêque de Narbonne avait quitté Paris pou?- le service dv. 
roi. L'évêque de Bayeux était près du pape de la part 
du r.oi. L'archidiacre de îJaguelonne était malade. 
L'évêque de Limoges s'était mis oii route pour ^ enir, 
mais le roi lui avait fait dire qu'il fallait surseoir en- 
core jusqu'au prochain parlementa Les membres pré- 
sents firent pourtant demander à la porte de la salle 
si quelqu'un avait quelque chose à dire pour l'ordre du 
Temple. Personne ne se présenta. 

Le 27 décembre, les commissaires reprirent les iii- 
terrogatoires et redemandèrent les deux principaux 
défenseurs de l'ordre. Mais le premier de tous, Pierre 
de Boulogne, avait disparu. Son collègue, Raynaud de 
Pruin, ne pouvait plus répondre, disait-on, ayant été 

* « Intellecto per iitteras regias quod non expediebat. » 



76 HISTOIRE DE FRANCE. 

dégradé par l'archevêque de Sens. Vingt-six cheva- 
liers, qui déjà avaient fait serment comme devant dé- 
poser, furent retenus par les gens du roi, et ne purent 
se présenter. 

C'est une chose admirable qu'au milieu de ces vio- 
lences, et dans un tel péril, il se soit trouvé un cer- 
tain nombre de chevaliers pour soutenir l'innocence 
de l'ordre; mais ce courage fut rare. La plupart 
étaient sous l'impression d'une profonde -terreur ^ 

La perte des Templiers était partout poursuivie avec 
acharnement dans les conciles provinciaux-; neuf che- 
valiers venaient encore d'être brûlés à Senlis. Les in- 
terrogatoires avaient lieu sous la terreur des exécu- 
tions. Le procès était étouffé dans les flammes... La 
commission continua ses séances jusqu'au 11 juin 1311. 
Le résultat de ses travaux est consigné dans un regis- 
tre ^, qui finit par ses paroles : « Pour surcroît de pré- 



' On peut en juger par la déposition de Jean de Pollencourt, le 
trente-septième déposant. Il déclare d'abord s'en tenir à ses pre- 
miers aveux. Les commissaires, le voyant tout pâle et tout effrayé, 
lui disent de ne songer qu'à dire la vérité, et à sauver son âme; 
qu'il ne court aucun péril à dire la vérité devant eux ; qu'ils ne 
révéleront pas ses paroles, ni eux, ni les notaires présents. Alors 
il révoque sa déposition, et déclare même s'en être confessé à un 
frère mineur, qui lui a enjoint de ne plus porter de faux té- 
noignages. 

^ Aux conciles de Sens, Senlis, Reims, Rouen, etc., et devant 
les évêques d'Amiens, Cavailion, Clei^mont, Chartres, Limoges, 
Puy, Mans, Mâcon, Maguelonne, Nevers, Orléans, P/irigord, Poi- 
tiers, Rbodez, Saintes, Soissons, Toul, Tours, etc. 

* Ce registi'e, que j'ai souvent cité, est à la Bibliothèque royale 
(fonds Harlay, n" 329). Il contient l'inbtruction faite à Paris par 
les commissaires du pape : Process?iS contra Templarios. Ce ms. 



DESTRUCTION DE L'ORDRE DU TEMPLE. 77 

caution, nous avons déposé ladite procédure, rédigée 
par les notaires en acte authentique, dans le trésor de 
Notre-Dame de Paris, pour n'être exhibée à personne 
que sur lettres spéciales de Votre Sainteté. » 

avait été déposé dans le trésor de Notre-Dame. Il passa, on ne 
sait comment, dans la bibliothèque du président Brisson, puis dans 
celle de M. Servin, avocat général, enfin dans celle des Harlay, 
dont il porte encore les armes. Au milieu du xviii* siècle, M. de 
Harlay, ayant probablement scrupule de rester détenteur d'un 
manuscrit de cette importance, le légua à la bibliothèque de Saint- 
Germain-des-Prés. Ayant heureusement échappé à lïncendie de 
cette bibliothèque en 1793, il a passé à la Bibliothèque royale. Il 
eu existe un double aux archiver du Vatican. Voyez l'appendice 
de M. Rayn., p. 309. — La plupart des pièces du procès des Tem- 
pliers sont aux archives du royaume. Les plus curieuses sont : 
1" le premier inierrogaioire de cent quarante Temi^liers arrêtés 
à Paris (en un gros rouleau de parchemin) ; Dupuy en a donné 
quelques extraits fort négligés: 2° plusieurs interrogatoires, faits 
en d'autres villes; 3' la minute des articles sur lesquels ils furent 
interrogés: ces articles sont précédés d'une minute de lettre, sans 
date, du roi au pape, espèce de factum destiné évidemment à être 
répandu dans le peuple. Ces minutes i-ont sur papier de coton. Ce 
frêle et précieux chiffon, d'une écriture fort difficile, a été dé- 
chiffré et transcrit par un de mes prédéce^beurs, le savant M. Pa- 
villet. Il est chargé de corrections que M. Raynouard a relevées 
avec soin (p. 30) et qui ne peuvent être que de la main d'un des 
miniotres de Philippe le Bel, de Marigni, de Plasian ou de Koga- 
ret ; le pape a copié docilement les articles sur le vélin qui est au 
Vatican. La lettre, malgré ses- divisions pédantesques, est écrite 
avec une chaleur et une force remarquables : « In Dei nomine, 
Amen. Christus vincit, Christus régnât, Christus imperat. Post 
illam universalem victoriam quam ipse Dominus lècit in ligno 
crucis contra hostem antiquum... ita miram et magnam et stre- 
nuam, ita utilem et necessariam... fecit novissimis bis diebus per 
inquisitores... in perfidorum Templariorum negotio... Horrenda 
fuit domino régi... propter conditionem personarum denuncian- 
tium, quia j^arvi status erant homines ad tam grande promoven- 
4um negotium, etc. » Archives^ Section Jiist., J. 413. 



78 HISTOIRE DE FRANCE. 

Dans tous les États de la chrétienté, on supprima 
l'ordre, comme inutile ou dangereux. Les rois prirent 
les biens ou les donnèrent aux autres ordres. Mais les 
individus furent ménagés. Le traitement le plus sévère 
qu'ils éprouvèrent fut d'être emprisonnés dans des 
monastères, souvent dans leurs propres couvents. C'est 
l'unique peine à laquelle on condamna en Angleterre 
les chefs de l'ordre qui s'obstinaient à nier. 

Les Templiers furent condamnés en Lombardie et en 
Toscane, justifiés à Ravenne et à Bologne'. En Cas- 
lillc, on les jugea innocents. Ceux d'Aragon, qui 
avaient des places fortes, s'y jetèrent et firent résis- 
tance, principalement dans leur fameux fort de Mon- 
çon ^ Le roi d'Aragon emporta ces forts, et ils n'en fu- 
rent pas plus mal traités. On créa l'ordre de Monteza, 
où ils entrèrent en foule. En Portugal, ils recrutèrent 
les ordres d'Avis et du Christ. Ce n'était pas dans l'Es- 
pagne, en face des Maures, sur la terre classinue de 



' Mayence, 1" juillet; Ravenne, 17 juin, Salamanque, 21 oc- 
tobi^e 1310. Les Templiers d'Allemagne se justifièrent à la manière 
des francs-juges westphaliens. Ils se présentèrent en armes par- 
devant les archevêques de Mayence et de Trêves, aflirmcrent leur 
innocence, tournèrent le dos au |pibunal, et s'en allèrent paisible- 
ïxient. — Origines du droit, liv.'ÏV, chap. VI ; « Si le franc-juge 
westphalien est accusé, il pr-endra une épée, la placera devant 
lui, mettra dessus deux doigts de la main droite, et parlera ainsi : 
« Seigneurs francs-comtes, pour le point principal, pour tout ce 
dont vous m'avez parlé et dont l'accusateur me charge, j'en suis 
innocent : ainsi me soient en aide Dieu et tous ses saints! » Puis 
il prendra un pfenning marqué d'une croix (kreutz-pt'enning) et 
le jettera en preuve au franc-comte; ensuite il tournera le dos et 
ira son chemin. » Grimm. 860. 

* Monsijaudii.ldi Montagne de la joie. 



DESTRUCTION DE L'ORDRE DU TEMPLE. 79 

la croisade, qu'on pouvait songer à proscrire les vieux 
défenseurs de la chrétienté \ 

La conduite des autres princes, à l'égard des Tem- 
pliers, faisait la satire de Philippe le Bel. Le pape 
blâma cette douceur; il reprocha aux rois d'Angle- 
terre, de Castille, d'Aragon, de Portugal, de n'avoir 
pas employé les tortures. Philippe l'avait endurci, soit 
en lui donnant part aux dépouilles, soit en lui aban- 
donnant le jugement de Boniface. Le roi de France 
s'était décidé à céder quelque peu sur ce dernier point. 
Il voyait tout remuer autour de lui. Les États sur les- 
quels il étendait son influence semblaient près d'y 
échapper. Les barons anglais voulaient renverser le 
gouvernement des favoris d'Edouard II, qui les tenait 
humiliés devant la France. Les Gibelins d'Italie' appe- 
laient le nouvel empereur, Henri de Luxembourg, 
pour détrôner le petit-fils de Charles d'Anjou, le roi 
Robert, grand clerc et pauvre roi, qui n'était habile 
qu'en astrologie. La maison de France risquait de per- 
dre son ascendant dans la chrétienté. L'Empire, qu'on 
avait cru mort, menaçait de revivre. Dominé par ces 
craintes, Philippe permit à Clément de déclarer que 
Boniface n'était point hérétique ^ en assurant toute- 
fois que le roi avait agi sans mahgnité, qu'il eût plu- 



' Gollectioconciliorum Hi^panise, epistolarum, decretalium, etc., 
cura Jc^. Saenz. de Aguirre, bened. hisp. mag, generalis et cor- 
dinalis. Romîe, Ki94, c. m, p. ^46. Concilium Tarraconense omnes 
et bingnli a cunctis delictis, erroribus absoluti. ')312. — V. autbi 
Monarchia Lu&itana, pars d, 1, 19. 

- Celte timide et incomplète réparation ne semble pas suffisante 
à Villani. Il ajoute, :-.ans doute pour rendre la cho^e plus drama- 



80 HISTOIRE DE FRANCE. 

tôt, comme un autre Sem, caché la honte, la nudité 
paternelle... Nogaret lui-même est absous, à la condi- 
tion qu'il ira à la croisade (s'il y a croisade), et qu'il 
servira toute la vie à la Terre sainte ; en attendant, il 
fera tel et tel pèlerinage. Le continuateur de Naugis 
ajoute malignement une autre condition, c'est que No- 
garet fera le pape son héritier. 

Il y eut ainsi compromis. Le roi cédant sur Boni- 
face, le pape lui abandonna les Templiers. Il livrait les 
vivants pour sauver un mort. Mais ce mort était la 
papauté elle-même. 

Ces arrangements faits en famille, il restait à les 
faire ' approuver par l'ÉgUse. Le concile de Vienne 
s'ouvrit le 16 octobre 1312, concile oecuménique, où 
siégèrent plus de trois cents évêques ; mais il fut plus 
solennel encore par la gravité des matières que par le 
nombre des assistants. 

D'abord on devait parler de la délivrance des saints 
lieux. Tout concile en parlait; chaque prince prenait 
la croix, et tous restaient chez eux. Ce n'était qu'un 
moyen de tirer de l'argenté 



tique et plus honteuse aux Françai.-^. que deux chevaliers catalans 
jetèrent le gant, et s'offrirent pour défendre en combat l'innocence 
de Eoniface. Villani, 1. IX, c. xxii, p. 4:54. 

* La pièce suivante, trouvée à l'abbaye des dames de Long- 
champ, est un échantillon des merveilleux récits par lesquels on 
tâchait de réchauffer le zèle du peuple pour la croisade : « A tre? 
sainte dame de la réal lingniée des Françoiz, Jehenne, Royne de 
Jérusalem et de Cécile, notre trez honorable coubine, Hue roy de 
Cypre, tous ses boz désirs emprospérité venir. Esjouissez vous et 
elessiez avecquez nous et avecques les autrez cre.:tienz portans le 
sjngne de la croix, qui i:)our la reverance de Dieu et la venjancQ 



DESTRUCTION DE L'ORDRE DU TEMPLE. 81 

Le concile avait à régler deux grandes affaires, 
celle de Boniface et celle du Temple. Dès le mois de 
novembre, neuf chevaliers se présentèrent aux pré- 
lats, s'offrant bravement à défendre l'ordre, et décla- 



du trez doulz Jhesucrist qui pour nous sauver voult estre en l'au- 
tel de la crois sacrefiez, se combatent contre la trez mescréant 
gents des Turz. Eslevez au ciel le cri de vous voiz au plus haut 
que vous pourrez et criez ensemble et faitez crier en rendant gra- 
cez et loangez sanz jamez cesser à la benoite Trinité et à la très 
glorieuse Vierge Marie de si sollempnel si grant et singullier bé- 
néfice qui onques maiz tel dus quez à liore, ne fu ouis, lequel je 
faiz savoir. Quar le xxiiii jours de juing, nous avecquez les au- 
trez crestienz signés du singne de la croiz, estions assemblez en 
un plain entre Smirme et haut lieu, là ou estoit Tost et l'assem- 
blée trez fort et trez puissant des Turz prez de xii. c. mille, et 
nous crestiens environ ce. mille, meuz et animez de la vertu di- 
vine, comansamez à si vigreusement combattre et si grant multi- 
tudez Turz mettre à mort, que environ de heure de vesprez nous 
feusmez tant lassez et tant afoibloiez que nous n'en poyons plus. 
Mais tous clieux à terre atandions la mort et le loier de notre mar- 
tire, pour ce que dez Turz avait encore moult deschiellez qui en- 
core point ne sestoient combatu ne sestoient de rienz travaillez et 
venoient contre nous, aussi désiraux de boire notre sanc comme 
chienz sont désiraux de boire le sanc des lievrez. Et beu l'eus- 
sent, si la trez haute doulceur du ciel ne eust aultrement pourveu. 
Maiz quant les chevaliers de Jhesucrist se regardèrent que il es- 
toient venuz à tel point de la bataille, si commencierent de cuer 
ensemble à crier à voiz enroueez de leur grant labeur et de leur 
grant feblesce : très doulz fils de la trèz doulze Vierge Marie, 
qui pour nous racheter vousiz e&tre crucitîez, donne nous ferme 
espérance et vieillez noz cuers si en vous conlermer que nous 
pussions par l'amour de ton glorieux non le loier de martire rece- 
voir, que pluz ne nous poonz deflfandre de cez chiens met-creanz. 
Et ainsi comme nous Cbtienz en oraison en pleurs et en larmez, en 
criant ala&sez vois enroueez, et la mort trez amere atendanz, sou- 
dainement devant noz tentez apparut buz un trez blanc cheval si 
trez haut que nulle beste de si grant hauteur nest. Unz homs en 
T. IV. 6 



8-2 HISTOIRE DE FRANCE. 

rant qiio quinzo cents ou deux mille des leurs étaient à 
Lyon ou dans les raontag^nes voisines, tout prêts à les 
soutenir. Effrayé de cette déclaration, ou plutôt de 

ta main portant baniere en cliani[) plus blanche que nulle rienz à 
une croiz merveille plus rouge que sanc, et ebtoit vestu de peuz 
de charnel, et avoit trez grant et trez longue barbe et de maigre 
face clere et reluisant comme le soleil, qui cria a clere et haute 
voiz : «0 les genz de Jhesucrist, ne vous doublez. Veci la ma- 
]oAé divine qui vous a ouver lez cielx et vouz envoie aide invi- 
sible; levez suz et vouz reconfortez et prenez de la viande et 
venez vigreusement avecquez moi combattre, ne ne vouz doubtez 
de rienz. Quar des Turz vous aurez victoire et peu mourronz de 
vouz et ceulz qui de vouz mourront auront la vie perdurable. » 
Et adonc nous nouz levamez touz, ;-i l'econfortez et aussi comme 
se nous ne nous feussienz onquez combatuz et soudainement nous 
a.-silomez (assaillimes) les Turz de très grand cuer et nous eom- 
batinez toutez nuit, et si ne poons paz bien vraiement dire nuit, 
car la lune non pas comme lune, maiz comme le soleil resplan- 
dibsant. Et le jour venu, les Turz qui demeurez estoient s''en- 
Ibuirent si que pluz ne lez veismez et aussi par l'aide de Dieu nous 
eumez victoire de la bataille, et de matin nous nous sentienz plus 
for.-, que nous ne faisienz au commencement de la première ba- 
taille. Si feimez chanter une messe en lonneur de la benoite Tri- 
nité et de la benoite Vierge Marie, et dévotement priamez Dieu 
que il nous vousit octroier grâce que les corps des fcainz martirs 
nou.5 pui&sienz reconnoistre des corps aux mescreanz. Et adonc 
celui qui devant nous avoit aparut nous dit : « Vous aurez ce 
que vous avez demandé et plus grant chose fera Dieu pour vous, 
se fermement en vraie foy persévérez. » Adonc de notre propre 
bouche li demandamez : « Sire, di nous qui es tu, qui si granz 
choses as f^^it pour nous, pourquoy nous puissionz au pueple cres- 
tien ton non juaaifester. » Et il respondi : «Je suis celui qui 
dist : Eece agnus Dei, Ecce qui tollit peccata mundi, Celui de oui 
aujourduy vous célébrez la feste. » Et ce dit, plus ne le veismez 
mais de lui nous demoura si très-grant et si très-soueve oudeur 
que ce jour et la nuit ensuivant nous en feumez parfaitement 
soustenus recréez et repuez sans autre soutenance de viande cor- 
porelle. Et en caste si parfaite récréation nous ordenemez de 



DESTRUCTION DE L'ORDRE DU TEMPDE. 83 

l'intérêt quiuspirait le dévouement des neuf, le pape 
les lit arrêter ' . 

Dès lors, il n'osa plus rassembler le concile. 11 tint 
les évêques inactifs tout l'hiver dans cette ville étran- 
gère, loin de leur pays et de leurs affaires, espérant 
sans doute les vaincre par l'ennui, et les pratiquant un 
à un. 

querre et dénombrer lez corps dez sainz martirs et quant nous 
veinmez au lieu nous trouvasmes au chief de chaccun corps dez 
crestienz un lonc fut sanz wranchez (branches) qui avoit au cou- 
pel une trez blanche fleur ronde comme une oiste (hostie) que Ton 
consacre, et en celle fleur avoit escript de lettrez dor : Je suis 
crestien. Et adonc nous lez sejjaramez dez corps dez me^creanz, 
en merciant le souverain Seingneur. Et ainsi comme nous vou- 
lienz suz lez corps faire dire Tofflce dez mors, cy comme lez 
crestienz ont accoustume à faire, lez voix du ciel sanz nombre 
entonnèrent et levèrent un chans de si très doulce mélodie que il 
sembloit a chaccun de nous que nous feussienz en possession de la 
vie perdurabie, et par III foiz chantèrent ce verset : Venite, be- 
nedicti Patris mei, etc. Venez lez benoiz fllz de liion Père, et vous 
metez en possession du royaume qui vouz est aplie dez le com- 
mencement du monde. Et adonc nous ensevelismez lez corps, c'est 
a savoir III mille et cinquante et II, jouste la cite de Tesbayde 
qui fu jadiz une cite singulière, laquelle, avuecquez le pays dileuc 
environ, nous tenonz pour nous et pour loiaux crestienz. Et est 
ce pays tant plaisant et delitable et plantureux que nul bon 
crestien qui soit la, ne se puet doubter que il ne puist bien vivre , 
et trouver sa soustenance. Et les charoingnez des corps des ' 
mescreanz cy, comme nous les poimez nombrer, furent pluz de 
LxxiiiM. Si avonz espérance que le temps est présent venu que la 
parole de FEuvangele seravereflée qui dit qu'il sera une bergerie 
et un pasteur, c'est-à-dire que toutez manières de gent seront 
d'une foy emsemblez en la maison et lobediance de S^ église dont 
Jhefeucrist sera pasteur. Qui est benedictus in secula seculorum. 
Amen. Et avint cedit miracle en lan de grâce mil ccc. et XLVii. 
Archives, Section /ùsi., M. 105. 
* V. la lettre de Clément V au roi de France, 11 nov. )311. 



84 HISTOIRE DE FRANCE. 

Le concile avait encore un objet, la répression des 
mystiques, béghards et franciscains spirituels. Ce fut 
une triste chose de voir devant le pape de Philippe le 
Bel, aux genoux de Bertrand de Gott, le pieux et en- 
thousiaste Ubertino, le premier auteur connu d'une 
Imitation de Jésus-Christs Toute la grâce qu'il de- 
mandait pour lui et ses frères , les" Franciscains réfor- 
més, c'était qu'on ne les forçat pas de rentrer dans les 
couvents trop relcàchés, trop riches, où ils ne se trou- 
vaient pas assez pauvres à leur gré. 

L'Imitation, pour ces mystiques, c'était la charité et 
la pauvreté. Dans l'ouvrage le plus populaire de ce 
temps, dans la Légende dorée, un saint donne tout ce 



' L' Imitation de Jésus-Christ est le sujet commun d'une foule 
de livres au xiv« siècle. Le livre que nous connaissons sous ce 
titre est venu le dernier ; c'est le plus raisonnable de tous, mais 
non peut-êti-e le plus éloquent. « Nihil in hoc libre intendit nisi 
.Tesus Chinsti notitia et dilectio viscerosa et imitatoria vita. » Ar- 
bor Vitas cruciflxi Jesu, Prolog. I, I. — Plusieurs passages res- 
pirent un amour exalté : « mon âme, fonds et résous-toi toute 
en larmes, en songeant à la vie dure du cher petit Jésus et de la 
tendre Vierge sa mère. Vois comme ils se crucifient, et de leur 
compassion mutuelle et de celle qu'ils ont pour nous. Ah ! si tu 
pouvais faire de toi un lit pour Jésus fatigué qui couche sur la 
terre... Si tu pouvais de tes larmes abondantes leur faire un breu- 
vage rafraîchissant ; pèlerins altérés, ils ne trouvent rien à boire. 
— Il y a deux saveurs dans l'amour: l'une si douce dans la pré- 
sence de l'objet aimé : comme Jéisus le fit goûter à sa mère tandis 
qu'elle était avec lui, le serrait et le baisait. L'autre saveur est 
amère, dans l'absence et le regret. L'âme défaille-en toi, pas&e en 
Lui: elle' erre autour, cherchant ce qu'elle aime et demandant 
secours à toute créature. (Ainsi la Vierge cherchait le petit Jé^us 
or.5qu'il enseignait dans le Temple.) Ubert, de Casali, Arbor Vitas 
cruciflxi Jesu, lib. V, c. vi-viii, in-4°. 



DESTRUCTION DE L'ORDRE DU TEMPLE. 8:; 

qu'il a, sa chemise même; il ne garde que son Évan- 
gile. Mais un pauvre survenant encore, le saint donne 
l'Évangile'... 

La pauvreté, sœur de la charité, était alors l'idéal 
des Franciscains"-. Ils aspiraient à ne rien posséder. 
Mais cela n'est pas si facile que l'on croit. Ils men- 
diaient, ils recevaient; le pain même reçu pour un jour, 
n'est-ce pas une possession? Et quand les aliments 
étaient assimilés, mêlés à leur chair, pouvait-on dire 
qu'ils ne fussent à eux? Plusieurs s'obstinaient à le 
nier ^ Bizarre effort pour échapper vivant aux condi- 
tions de la vie. 

Cela pouvait paraître sublime ou risible; mais au 
premier coup d'œil, on n'en voyait pas le danger. Ce- 
pendant, faire de la pauvreté absolue la loi de l'homme, 
n'est-ce pas condamner la propriété? précisément 
comme, à la même époque, les doctrines de fraternité 
idéale et d'amour sans borne annulaient le mariage, 
cette autre base de la société civile. 

A mesure que l'autorité s'en allait, que le prêtre 

* Selon quelques-uns, la Passion était mieux représentée dans 
Taumône que dans le sacrifice : « Quod opus misericordias plus 
placet Deo, quam sacriflcium altaris. Quod in eleemosyna magis 
repraesentatui^ Passio Christi quam in sacriflcio Christi. » Erreurs 
condamnées à Tarragone, ap. d'Argentré, I, 271. 

* Dante célèbre le mariage de la pauvreté et de saint François. 
Ubertino dit ce mot : « La lampe de la foi, la pauvreté... » 

^ Voyez Ubertino de Casali, dans son chapitre : Jésus 'pro nohis 
indigens. « Habentes dicit (apostolus) non quantum ad proprie- 
tatem dominii sed quantum ad facultatem uteudi, per quem mo- 
dum dicimur esse quod utimur, etiam si non sit nobis proprium, 
sed gratis aliunde collatum. » Ubert de Casali, Arbor. Vitaî, 1. II, 

C. XI. 



«« HISTOIRE DE FRANCE. 

tombait dans l'esprit des peuples, la religion, n'étant 
plus contenue dans les formes, se répandait en mysti- 
cisme ^ 

Les Petits Frères (fraticelli) mettaient en commun 
les biens et les femmes. A l'aurore de l'âge de cha- 
rité, disaient-ils, on no pouvait rien garder pour soi. 
Dans l'Italie, où l'imagination est impatiente, au Pié- 
mont, pays d'énergie, ils entreprirent de fonder sur 
une montagne ^ la première cité vraiment fraternelle. 
Ils y soutinrent un siège sous leur chef, le brave et 
éloquent Dulcino. Sans doute, il y avait quelque chose 
en cet homme : lorsq^u'il fut pris et déchiré avec des 
tenailles ardentes, sa belle Margareta refusa tous les 
chevaliers qui voulaient la sauver en l'épousant, et 
aima mieux partager cet effroyable supplice. 

Les femmes tiennent une grande place dans l'histoire 
de la religion à cette époque. Les grands saints sont 
des femmes : sainte Brigitte et sainte Catherine de 
Sienne. Les grands hérétiques sont aussi des femmes. 
En 1310, en 1315, on voit, selon le continuateur de 
"Nangis, des femmes d'Allemagne ou des Pays-lJas 



' Ceux qu'on avait nommés les priants (begliards) défendaient 
la prière comme inutile : « Où est l'esprit, disaient-ils, là est la 
liberté. » — « Non sunt humanse subjecti obedientjse, nec ad ali- 
qua prsecepta Ecclesiœ obligantur, quia, ut asserunt, ubi spiritus 
(loniini, ibi libertas. » Glementin, 1. V, tit. 3, e. m. D'Argentré, 
I, 27 (i. 

* Montagne appelée depuis Monte Gazari. Il y vint beaucoui) de 
croisés de Verceil et de Novarre, de toute la Lombardie, do 
Vienne, de Savoie, de Provence et de France. Des femmes se co- 
tisèrent et envoyèrent cinq ceîits Balistarii contre ces hérétiques. 
(Benv. d'Imola.'i 



DESTRUCTION DE L'ORDRE DU TE.^iPIJ'l. K7 

enseigner que l'àme anéantie dans ramour <J a Créateur 
peut laisser faire le corps, sans plus s'en soucier. Déjà 
(1300) une Anglaise était venue eu Frauctî. persuadée 
qu'elle était le Saint-Esprit incarné pour la i édemption 
des femmes ; on la croyait volontiers ; elld était belle 
et de doux langage ^ 

Le mysticisme des Franciscains n'était ^uère moins 
alarmante Le pape devait condamner lour trop rigou- 
reuse logique, leur charité, leur pauvi'eié absolue. 
L'idéal devait être condamné, l'idéal des vertus chré- 
tiennes ! 

Chose dure et odieuse à dire ! combien plus cho- 
quante encore, quand la condamnation partait de la 
bouche d'un Clément V ou d'un Jean XXll. Quelque 
morte que pût être la conscience de ces papes, ne 
devaient-ils pas se troubler et souffrir en eux-mêmes, 
quand il leur fallait juger, proscrire, ces malheureux 
sectaires, cette folle sainteté, dont tout le crime était 
de vouloir être pauvres, de jeûner, de pleurer d'amour, 



* « Venit de- Anglia virgo décora valde pariterque t'acunda, di- 
cens Spiritum sanctum incarnatum in redemptionem mulierum, 
et baptizavit mulieres, in nomine Patris, Filii ac *sui. » Annal. Do- 
minican. Colmar. ap. Urstitium. P. 2, f° 33. 

'^ Eux aussi avaient prêché que l'âge d'amour commençait. De- 
puis la venue du Christ jusqu'à son retour devaient s'écouler sept 
âges, « le sixième, âge de rénovation évangélique, d'extirpation 
de la secte antichrétienne sous les pauvres volontaires, ne possé- 
dant rien en cette vie. Cet âge avait commencé à saint François, 
l'homme séraphique, l'ange du sixième sceau de l'Apocalypse. — 
11 semblait qu'il fût comme une nouvelle incarnation de Jésus 
'Jetus Franciscum generans), et sa règle comme un nouvel Évan- 
gile... (Ubertino). 



88 HISTOIRE DE FRANCE. 

de s'en aller pieds nus par le monde, de jouer, inno- 
cents comédiens, le drame suranné de Jésus ' ? 

L'affaire des Templiers fut reprise au printemps. Le 
roi mit la main sur Lyon, leur asile. Les bourgeois 
l'avaient appelé contre leur archevêque ; cette ville 
impériale était délaissée de l'Empire, et elle convenait 
trop bien au roi, non-seulement comme le nœud de la 
Saône et du Rhône, la pointe de la France à l'Est, la 
tête de route vers les Alpes ou la Provence, mais sur- 
tout comme asile de mécontents, comm.e nid d'héré- 
tiques. Philippe y tint une assemblée de notables. Puis 
il vint au concile avec ses fils, ses princes et un grand 
cortège de gens armés; il siégea à côté du pape, un 
peu au-dessous. 

Jusque-là, les évêques s'étaient montrés peu dociles : 
ils s'obstinaient à vouloir entendre la défense des Tem- 
pliers. Les prélats d'Italie, moins un seul ; ceux d'Es- 
pagne, ceux d'Allemagne et de Danemark ; ceux d'An- 
gleterre, d'Ecosse et d'Irlande; les Français même, 
sujets de Philippe (sauf les archevêques de Reims, de 
Sens et de Rouen), déclarèrent qu'ils ne pouvaient 
condamner sans entendre'. 

Il fallut donc qu'après avoir assemblé le concile, le 



* Ubertino, dans son désir de o'eprésenter l'Évangile, assure 
qu'il en avait senti et revêtu spirituellement tous les person- 
nages, qu'il se iîgurait être, tantôt le t^crviteur ou le frère du Sau- 
veur, tantôt le bœuf, l'âne ou le foin, quelquefois le petit Jésus. 
Il assistait au supplice, se croyant la pécheresse Madeleine; puis 
il devenait Jésus sur la croix et criant à son père. Enfin l'esprit 
l'enlçvait dans la gloire de l'Ascensjion. 

* Walsingham. 



DESTRUCTION DE L'ORDRE DU TExMPLE 89 

pape s'en passât. Il assembla ses évoques les plus 
sûrs, et quelques cardinaux, et dans ce consistoire, il 
abolit l'ordre, de son autorité pontificale ^ L'abolition 
fut prononcée ensuite, en présence du roi et du con- 
cile. Aucune réclamation ne s'éleva. 

Il faut avouer que ce procès n'était pas de ceux 
qu'on peut juger. Il embrassait l'Europe entière; les 
dépositions étaient par milliers, les pièces innom- 
brables ; les procédures avaient différé dans les diffé- 
rents États. La seule chose certaine, c'est que l'ordre 
était désormais inutile, et de plus dangereux. Quelque 
peu honorables qu'aient été ses secrets motifs, le pape 
agit sensément. Il déclare dans sa bulle explicative, 
que les informations ne sont pas assez sûres, qu'il n'a 
pas le droit de juger, mais que l'ordre est suspect : 
ordinem iialde suspectum-. Clément XIV n'agit pas 
autrement à l'égard des Jésuites. 



* La plupart des historiens ont cru que Tordre avait été jugé 
par le concile ; la bulle d'abolition n'a été imprimée pour la pre- 
mière fois que trois siècles après, en 1606. — « Multis vocatis 
prselatis cum cardinalibus in privato consistorio, ordinem Tem- 
plariorum cassavit. Tertia autem die aprilis 1312, fuit secunda 
sessio concilii, et preedictd cassatio coram omnibus publicata est 
(Quint. Vita Clem. V)... prsesente rege Franeiœ Philippe cum 
tribus lîliis suis, cui negotium erat cordi. » (Tert. Vita Clem. V.) 

^ « Quod ips8e confessiones ordinem valde suspectum redde- 
bant... non per modum definitivœ sententise, cùm tàm super hoc, 
secundùm inquisitiones et processus pr?edictos, non possemus 
ferre de jure, sed per viam provisionis et ordinationis aposto- 
licas... » Reg. anni VII Dom. Clem. V, Rayn., 19w. On ne peut 
nier toutefois qu'il n'y eût aussi beaucoup de complaisance et de 
servilité à l'égard du roi de France. C'était l'opinion du temps... 
« Et sicut audivi ab uno qui fuit examinator causae et testium, 



90 HISTOIRE DE FRANCE. 

Clément V s'efforça ainsi de couvrir rhonneur de 
l'Eglise. Il falsifia secrètement les registres de Boni- 
face ' , mais il ne révoqua par-devant le concile qu'une 
seule de ses bulles {Clericis laïcos), celle qai ne touchait 
point la doctrine, mais qui empêchait le roi de prendre 
l'argent du clergé. 

Ainsi, ces grandes querelles d'idées et de principes 
retombèrent aux questions d'argent. Les biens du 
Temple devaient être employés à la délivrance de la 
Terre sainte, et donnés aux Hospitaliers-. On accusa 
même cet ordre d'avoir acheté l'abolition du Temple. 
S'il le fit, il fut bien trompé. Un historien assure qu'il 
en fut plutôt appauvri. 

Jean XXII se plaignait, en 1.316, de ce que le roi 
se payait de la garde des Templiers, en saisissant les 
biens mêmes des Hospitaliers ^ En 1317, ils furent 
trop heureux de donner quittance finale aux admi- 
nistrateurs royaux des biens du Temple. Le pape 
s'affligeait, en 1309, de n'avoir encore qu'un peu de 

(lestructus fuit (ordo) contra jubtitiam. Et mihi dixit quod ipse 
Clemens protulit hoc : Et bi non per viam jubtiti» potest destrui, 
debtruatur tamen per viam expedientise, ne bcandalizetur charus 
filiu.s nobter rex Francise. » Albericut; à Rosate. 

' On trouve aujourd'hui en blanc, dans ces registres, les pages 
qui ont été raturées très-adroitement. 

* Cependant en Aragon, Jean XXII à la prière du roi applique 
les biens du Temple non aux Hospitaliers, mais au nouvel ordre 
de Monteza (monastère fortifié du royaume de Valence, dépen- 
dance de Calatrava'i. 

» Per captionem bonorum quondum ordinis tempii jam miserunt 
l)er omnes domos ip.-ius Hospitalis certos executores qui vendunt 
et distrahunt pro libito bona Hospitalis... » Lettre de Jean XXII, 
XVkal.jun. 131G, Rayn., 2o, 



DESTRUCTION DE L'ORDRE DU TEMPLE. 91 

mobilier, pas même de quoi couvrir les frais. Mais il 
n'eut pas finalement à se plaindre '. 

Restait une triste partie de la succession du Tem-. 
pie, la plus embarrassante. Je parle des prisonniers 
que le roi gardait à Paris, particulièrement du grand 
maître. Écoutons, sur ce tragique événement, le récit 
de l'historien anonyme, du continuateur de Guillaume 
de Nangis : 

« Le grand maître du ci-devant ordre du Temple et 
trois autres Templiers, le Visitateur de France, les 
maîtres de Normandie et d'Aquitaine, sur lesquels le 
pape s'était réservé de prononcer définitivement ^ 
comparurent par-devant l'archevêque de Sens, et une 
assemblée d'autres prélats et docteurs en droit divin 
et en droit canon, convoqués spécialement dans ce 
but à Paris sur l'ordre du pape, par l'évêque d'Albano 
et deux autres cardinaux légats. Comme les quatre 
susdits avouaient les crimes dont ils étaient chargés, 
publiquement et solennellement, et qu'ils persévéraient 
dans cet aveu et paraissaient vouloir y persévérer j us- 
qu'à la fin, après mûre délibération du conseil, sur la 
place du parvis de Notre-Dame, le lundi après la Saint- 
Grégoire, ils furent condamnés à être emprisonnés 
pour toujours et murés. Mais comme les cardinaux 
croyaient avoir mis fin à l'aftaire, voilà que tout à 



' « Modica bona mohilia... quas ad sumptiis et expensas... sufli- 
cere minime potuerunt. » Avignon, mai 1309. — Cependant le roi 
de ISaples, Cliarles II, lui avait cédé la moitié des meubles que les 
Templiers possédaient en Provence. 

* « ... Personas reservatas ut nosti,... vivae vocis oraculo... » 
1310, nov. Archives. 



9^ HISTOIRE DE FRANCE. 

coup, sans qivoii put s'y attendre, deux des condamnés, 
le maître d'Outre-mer et le maître d^ Normandie, se 
défendent opiniâtrement contre le cardinal qui venait 
de parler et contre l'archevêque de Sens, en reviennent 
à renier leur confession et tous leurs aveux précé- 
dents, sans garder de mesure, au grand étonnement 
de tous. Les cardinaux les remirent au prévôt de 
Paris, qui se trouvait présent, pour les garder jusqu'à 
ce qu'ils en eussent plus pleinement délibéré le lende- 
main. Mais dès que le bruit en vint aux oreilles du 
roi, qui était alors dans son palais royal, ayant com- 
muniqué avec les siens, sans appeler les clercs, par un 
avis prudent, vers le soir du même jour, il les fit 
brûler tous deux sur le même bûcher dans une petite 
île de la Seine, entre le Jardin royal et l'Église des 
Frères Ermites de Saint-Augustin. Ils parurent sou- 
tenir les flammes avec tant de fermeté et de résolu- 
tion, que la constance de leur mort et leurs dénéga- 
tions finales frappèrent la multitude d'admiration et 
de stupeur. Les deux autres furent enfermés, comme 
le portait leur sentence'.» 



* Cont. G. de Nangis, p. 67. Il nous reste encore un acte au- 
thentique où cette exécution se trouve indirectement constatée 
dans un registre du parlement de l'année 1313 : « Cum nuper Pa- 
risius in insula existente in fluvio Sequanse justa pointam jardinii 
nostri, inter dictum jardinium nostrum ex una parte dicti fluvii, 
et domum religiosorum virorum nostrum S. Auguttini Parisius ex 
altéra parte dicti fluvii, execulio facta fuerit de àuobus homini- 
lus qui quondam tenvplarii extiiarunt, m insula prœdicla com- 
bustis; et abbas et conventus S. Germani de Pratis Parisius, di- 
centes se esse in saisi na liabendia omnimodam altam et bassam 
justitiam in insula pFccdicta... Kos nolumus... quod juri prœdic- 



DESTRUCTION DE L'ORDRE DU TEMPLE. 93 

Cette exécution, à l'insu des juges, fut évidemment 
un assassinat. Le roi, qui, en 1310, avait au moins 
réuni un concile pour taire périr les cinquante-quatre, 
dédaigna ici toute apparence de droit et n'employa 
que la force. Il n'avait pas même ici l'excuse du dan- 
ger, la raison d'Etat, celle du Sahis populi, qu'il inscri- 
vait sur ses monnaies '. Non, il considéra la dénégation 
du grand maître comme un outrage personnel, une in- 
sulte à la royauté, tant compromise dans cette affaire. 
Il le frappa sans doute comme re^im Icesœ majesialis ^ 

Maintenant comment expliquer les variations du 
grand maître et sa dénégation finale? Ne semble-t-il 
pas que, par fidélité chevaleresque, par orgueil mili- 
taire, il ait couvert à tout prix l'orgueil de l'ordre? 
que la siq^rhe du Temple se soit réveillée au dernier 
moment? que le vieux chevalier, laissé sur la brèche 
comme dernier défenseur, ait voulu, au péril de son 
âme, rendre à jamais impossible le jugement de l'ave- 
nir sur cette obscure question? 

On peut dire aussi que les crimes reprochés à l'or- 



torum... prc<?,iudicimu aliquod generetur. » Olim. Parliam, III, 
folio GXLVi, 13 mars 1313 (1314). 

'■ Il y a des monnaies de Philippe le Bel qui représentent la Sa- 
lutalion angélique, avec cette légende : Salus populi. 

* « Comment qualifier les paroles de Dupuy : Les grands prin- 
ces ont je ne scay quel malheur qui accompagne leurs plus belles 
et généreuses actions, qu'elles sont le plus souvent tirées à contre 
sens, et prises en mauvaise part, par ceux qui ignorent l'origine 
de& choses, et qui se sont trouvez intéressez dans les partis, puis- 
sant^ ennem.is de la vérité, en leur donnant des niotitV et de^ tins 
vitieu&es, au lieu que le zèle à la vertu y prend d'ordinaire la 
meilleure part. » Dupuy, n. 1. 



9i HISTOIRE DE FRANCE. 

dre étaient particuliers à telle province du Temple, à 
telle maison, que l'ordre en était innocent ; que Jac- 
ques Molay, après avoir avoué comme homme, et par 
humilité, put nier comme grand maître. 

Mais il y a autre chose à dire. Le principal chef 
d'accusation, le reniement \ reposait sur une équi- 
voque. Ils pouvaient avouer qu'ils avaient renié, sans 
être en effet apostats. Ce reniement, plusieurs le d(';- 
clarèrent, était symbolique; c'était une imitation du 
reniement de saint Pierre, une de ces pieuses comé- 
dies dont l'Église antique entourait les actes les plus 



' Ce reniement fait penser au mot : Offrez à Dieu votre incré- 
dulité. — Dans toute initiation, le récipiendaire est présenté 
comme un vaurien, afin que Tinitiation ait tont l'honneur de sa ré- 
génération morale. Voyez Vi7iitiation des iomieliers allemands 
(notes de Tlntrod. à l'hist. univ.) : « Tout à l'heure, dit le parrain 
de l'apprenti, je vous amenais une peaîc de chèvre, un meurtiier 
de cerceaux, un gâte-bois, un batteur de pavés, traître aux 
maîtres et aux compagnons; maintenant j'espère... etc. » — V. 
plus haut, t. II, livre III et livre IV, ch. ix, les cérémonies gro- 
tesques et la fête des idiots, fatuorum : « Le peuple élevait la 
voix..., il entrait, innombrable, tumultueux, par tous les vomi- 
toires de la cathédrale, avec sa grande voix confuse, géant en- 
fant, comme le saint Christophe de la légende, brut, ignorant, 
passionné, mais docile, implorant l'initiation, demandant à porter 
le Christ sur ses épaules colossales. Il entrait, amenant dans 
l'Église le hideux dragon du péché, il le traînait, soûlé de vic- 
tuailles, aux pieds du Sauveur, sous le coup de la prière qui doit 
l'immoler. Quelquefois aussi, reconnaissant que la bobtiaUté était 
en lui-même, il exposait dans des extravagances symboliques sa 
misère, son infirmité. C'est ce qu'on appelait la fête des idiots, 
fatuorum. Cette imitation de l'orgie païenne, tolérée par le chris- 
tianisme, comme Tadieu de l'homme à la sensualité qu'il abjurait, 
se reproduisait aux fêtes de l'enfance du Chri&t, à la Circoucibion, 
aux Rois, aux Saints-Innocents. » 



DESTRUCTION DE L'ORDRE DU TEMPLE. 95 

sérieux de la religion ^ mais dont la tradition com- 
mençait à se perdre au xiv*^ siècle. Que cette cérémo- 
nie ait été quelquefois accomplie avec une légèreté 
coupable, ou même avec une dérision impie, c'était le 
crime de quelques-uns et non la règle de l'ordre. 



• Un des témoins dépose que, comme il se refusait à renier Dieu 
et à cracher sur la croix, Raynaud de Brignolles, qui le recevait, 
lui dit en riant : « Sois tranquille, ce n'e^t qu'une farce. Non cu- 
res, quia non ebt nisi quœdam trufa. » (Rayn.) Le précepteur 
d'Aquitaine dans son importante déposition, que nous transcrirons 
en partie, nous a conservé, avec le récit d'une cérémonie de ce 
genre, une tradition sur son origine. — Celui qui le recevait, 
l'ayant revêtu du manteau de l'Ordre, lui montra sur un missel 
un crucifix et lui dit d'abjurer le Christ, attaché en croix. Et lui 
tout effrayé le refusa s'écriant : Hélas! mon Dieu, pourquoi le 
ferais-je? Je ne le ferai aucunement. — Fais-le sans crainte, lui 
répondit l'autre. Je jure sur mon âme que tu n'en éprouver.^.s au- 
cun dommage en ton âme et ta conscience ; car c'est une cérémonie 
de l'Ordre, introduite par un mauvais grand maître, qui se trou- 
vait captif d'un soudan, et ne put obtenir sa liberté qu'en jurant 
de faire ainsi abjurer le Christ â tous ceux qui seraient reçus à 
l'avenir; et cela fut toujours observé, c'est pourquoi tu peux bien 
le faire. Et alors le déposant ne le voulut faire, mais plutôt y con 
tredit, et il demanda où était son oncle et les autres bonnes gens 
qui l'avaient conduit là. Mais l'autre lui répondit : Ils sont partis, 
et il faut que tu fasses ce que je te prescris. Et il ne le voulut 
encore faire. Voyant sa résistance, le chevalier lui dit encore : Si 
tu voulais me jurer sur les saints Évangiles de Dieu que tu diras 
à tous les frères de l'Ordre que tu as fait ce que je t'ai prescrit, 
je t'en ferais grâce. Et le déposant le promit et jura. Et alors il 
lui en fit grâce, sauf toutefois que couvrant de sa main le crucifix, 
il le fit cracher sur sa main... Interrogé s'il a ordonné quelques 
frères, il dit qu'il en fit peu de sa main, à cause de cette irrévé- 
rence qu'il fallait commettre en leur réception... Il dit toutefois 
qu'il avait fait cinq chevaliers. Et interrogé s'il leur avait fait ab- 
jurer le Christ, il affirma sous serment qu'il les avait ménagés de 
la même manière qu'on l'avait ménagé... Et un jour qu'il était 



96 HISTOIRE DE FRANCE. 

Cette accusation est pourtant ce qui perdit le Tem- 
ple, Ce ne fut pas seulement l'infamie des mœurs; elle 
n'était pas générale '. Ce ne fut pas l'hérésie, les doc- 
trines gnostiques; vraisemblablement les chevaliers 
s'ocupaient peu de dogme. 

La vraie cause de leur ruine, celle qui mit tout le 
)eup]e contre eux, qui ne leur laissa pas un défen- 
deur parmi tant de familles nobles auxquelles ils ap- 
partenaient, ce fut cette monstrueuse accusation 
d'avoir renié et craché sur la croix. Cette accusation 
est justement celle qui fut avouée du plus grand 
nombre. La simple énonciatiou du fait éloignait d'eux 



dans la chapelle pour entendre la messe... le frère Bernard lui 
dit : Seigneur, certaine trame s'ourdit contre vous : on a déjà ré- 
digé un écrit dans lequel on mande au grand maître et aux autres 
que dans la réception des frères de l'Ordre vous n"observez pas 
les formes que vous devez observer... Et le déposant pensa que 
c'était pour avoir usé de ménagements envers ces chevaliers. — 
Adjuré de dire d'où venait cet aveuglement étrange de renier le 
Christ et de cracher sur la croix, il répondit sous serment : 
« Certains de l'Ordre disent que ce fut un ordre da ce grand 
maitre captif du Soudan comme on l'a dit. D'autres, que c'est une 
des mauvaises introductions et statuts de frère Procelin, autrefois 
grand maître ; d'autres, de détestables statuts et doctrines de frère 
Thomas Bernard, jadis grand maître; d'autres, que c'est à Vimi- 
tation en mémoire^ de saint Pierre, qui replia trois fois le Christ. » 
Dupuy, p. 314-316. Si l'absence de torture, et Içs efforts de l'accusé 
pour atténuer le fait, mettent ce fait hors de doute, ses scrupules, 
ses ménagements, les traditions diverses quïl accumule avant 
d'arriver à l'origine symbolique, prouvent non moins sûrement 
qu'on avait perdu la signification du symbole. 

' Pourtant mes études pour le 2^ volume du procès m'ont livré 
des actes accablants. C'étaient les mœurs de l'Église, prêtres et 
moines. V. le cartulaire de Saint-Bertin pour le xi^ et le xii« siè- 
cles, Eudes Rigaud pour le xin«. (1860.) 



•DESTRUCTION DE L'ORDRE DU TEMPLE. 97 

tout le monde; chacun se signait et ne voulait plus 
^:ion entendre. 

Ainsi l'ordre qui avait représenté au plus haut degré 
é génie symbolique du moyen âge mourut d'un sym- 
)ole non compris ^ 

Cet événement n'est qu'un épisode de la guerre 
éternelle que soutiennent l'un contre l'autre l'esprit et 

* Origines du droit, page cxviii : 

« Le symboli:-me féodal n'eut point en France la riche efflo- 
rej^cence poétique qui le caractérise en Allemagne. La France est 
une province romaine, une terre d'église. Dans ses âges barbares, 
elle conserve toujours des habitudes logiques. La poésie féodale 
naquit au sein de la prose. 

« Cette poésie trouvait dans l'élément primitif, dans la race 
même, quelque chose de plus hostile encore. Nos Gaulois, dans 
leurs invasions d'Italie et de Grèce, apparaissent déjà comme un 
peuple railleur. On sait qu'au majestueux aspect du vieux Ro- 
main ciégeant sur sa chaise curule, le soldat de Brennus trouva 
plaisant de lui toucher la barbe. La France a touché ainsi fami- 
lièrement toute poésie. 

« Malgré l'abattement des misères, malgré la grande tristesse 
que le chri,stianisme répandait sur le moyen âge, l'ironie perce 
de bonne heure. Dès le xii^ siècle, Guilbert de Nogent nous 
montre les gens d'Amiens, les cabaretiers et les bouchers, se 
mettant sur leur porte, quand leur comte, sur son gros cheval, 
caracolait dans les rues, et tous effarouchant lie leurs risées la 
bête féodale. 

« Le symbolisme armoriai, ses riches couleurs, ses belles de- 
vises, n'imposaient probablement pas beaucoup à de telles gens. 
La pantomime juridique des actes féodaux faisait rire le bour- 
geois sous cape. 

« Ne croyez pas trop à la simplesse du peuple de ces temps-là, 
à la naïveté de cette ion7ie meille langue. Les renards royaux, 
qui s'affublèrent de si blanche et si douce hermine pour sur- 
prendre les lions, les aigles féodaux, tuaient, comme tuait le 
sphinx, par l'énigme et par l'équivoque. » 

T. IV. 7 



98 HISTOIRE DE FRANCE. 

la lettre, la poésie et la prose. Pden n'est cruel, ingrat, 
comme la prose, au moment où elle méconnaît les 
vieilles et vénérables formes poétiques, dans lesquelles 
elle a grandi. 

Le symbolisme occulte et suspect du Temple n'avait 
rien à espérer au moment où le symbolisme pontifical, 
jusque-là révéré du monde entier, était lui-mOme sans 
pouvoir. 

La poésie mystique de VUnam sanclam, qui eût 
fait tressaillir tout le xii^ siècle, ne disait plus rien aux 
contemporains de Pierre Flotte et de Nogaret. Ni la 
colombe, ni Varclie, ni la timiqiie sans couture, tous ces 
innocents symboles ne pouvaient plus défendre la pa- 
pauté. Le glaive spirituel était émoussé. Un âge pro- 
saïque et froid commençait, qui n'en sentait plus le 
tranchant '. 

Ce qu'il y a de tragique ici, c'est que l'Église est 
tuée par l'Église. 

Boni face est moins frappé par le gantelet de Colonna 
que par les adhésions des gallicans à l'appel de Phi- 
lippe le Bel. 

Le Temple est poursuivi par les inquisiteurs, aboli 
par le pape; les dépositions les plus graves contre 
les Templiers sont celles des prêtres -. Nul doute que 



' « Una est columba mea, perfecta mea, uua est matri ^.ua?.., 
Una nempe fuit diluvii tempore arca Noë... Hsec est tunica illa 
Domini inconsutilis... Dicentibus Apostolis : Ecce gladii duo 
hic... » preuves du différend, p. Î53. — « Qu'elle est forte cette 
Église, et que redoutable est le glaive... » Bossuet, Orai.son 
funèbre de Le Tellier. 

* Et aussi, je crois, des frères servants, La plupart des deus 



j^ESTRUCTION DE L'ORDRE DU TEMPLE, 99 

le pouvoir d'absoudre, qu'usurpaient les chefs de 
l'ordre, ne leur ait fait des ecclésiastiques d'irrécon- 
ciliables ennemis K 

Quelle fut sur les hommes d'alors l'impression de ce 
grand suicide de l'Église, les inconsolables tristesses 
de Dante le disent assez. Tout ce qu'on avait cru ou 
révéré, papauté, chevalerie, croisade, tout semblait 
finir. 

Le moyen âge est déjà une seconde antiquité qu'il 
faut avec Dante chercher chez les morts. Le der- 



cents témoins interrogés par la commission pontificale sont quali- 
fiés servants, servientes. 

• C'est un des faits qui par l'accord de tous les témoignageà 
avait été placé en Angleterre dans la catégorie des points irrécu- 
sables. « Articuli qui videbantur probati. » 

Tantôt les chefs renvoyaient à absoudre au frère chapelain, 
sans confession : « Praecipit fratri capellano eum absolvere a 
peccatis suis quamvis frater capellanus eam confessionem non 
audierat, » p. 377, col. 2, 367. 

Tantôt ils les ab. oivaient eux-mêmes, quoique laïcs :... « Quod 
et credebant et Ucebatur eis quod magnus magister ordi- 
nis poterat eos ab.-oivere a peccatis suis. Item quod visitator. 
Item quod praeceptores quorum multi erant laici, » 338, 22 test. 
« Quod... templarii laici suos homines absolvebant. » Goncil. 
Brit., II, 360. 

« Quod facit generalem abi^olutionem de peccatis quœ nolunt 
conflteri propter erubescentiam carnis... quod credebant quod de 
peccatis capitulo recognitis, de quibus ibidem fuerat ab^olutio nor 
oportebat conflteri sacerdoti... quod de mortalibus non debeban 
conflteri nisi in capitulo, et de venialibus taiitum sacerdoti x 
(S tebte&) 338, col. 1. 

Même accord dans les dépositions des templiers d'Ecosse : « In- 
feriores clerici yel laïci posbunt ab.uolvere fratres sibi bubditos, >^ 
p. 381, col. 1, premier témoin. De même le 41^ témoin. Gonc 
Brit. 14, p. 382. 



^^XQ HISTOIRE DE FRANCE. 

nier poète de l'âge symbolique^ vit assez pour pouvoir 
lire la prosaïque allégorie du Roman de la Rose. L'allé- 
gorie tue le symbole, la prose la poésie. 

1 M Fauriel a fort bien établi que le grand poète théologien ne 
fut iamais populaire en Italie. Les Italiens du xiv^ siècle, hommes 
,1'alTaires, et qui succédaient aux Juifs, furent antidante.ques. 





CHAPITRE V 

Suite du règne de Philippe le Bel. Ses trois lils. 
Institutions. I?.li-i3:28, 



Procès. 



La fin du procès du Temple fut le commencemeut de 
vingt autres. Les premières années du xive siècle ne 
sont qu'un long procès. Ces hideuses tragédies avaient 
troublé les imaginations, effarouché les âmes. Il y eut 
comme une épidémie de crimes. Des supplices atroces, 
obscènes, qui étaient eux-mêmes des crimes, les punis- 
saient et les provoquaient. 

Mais les crimes eussent-ils manqué, ce gouverne- 



iO-2 HISTOIRE DE FRANCE. 

meut de robe longue, de jugeurs, ue pouvait s'arrêter 
aisément, une fois en train de juger. L'humeur mili- 
tante des gens du roi, si terriblement éveillée par leurs 
/jampagnes contre Boniface et contre le Temple, ne 
pouvait plus se passer de guerre. Leur guerre, leur 
passion, c'était un grand procès, un grand et terrible ; 
procès, des crimes affreux, étranges, punis dignement 
par de grands supplices. Rien n'y manquait, si le cou- 
pable était un personnage. Le populaire apprenait alors 
à révérer la robe ; le bourgeois enseignait à ses enfants 
à ôter le chaperon devant Messires, à s'écarter devant 
leur mule, lorsqu'au soir, par les petites rues de la Cité, 
ils revenaient attardés de quelque fameux jugement'. 

Les accusations vinrent en foule; ils n'eurent point 
à se plaindre : empoisonnements, adultères, faux, sor- 
cellerie surtout. Cette dernière était mêlée à toutes; 
elle en faisait l'attrait et l'horreur. Le juge frissonnait 
sur son siège lorsqu'il apportait au tribunal les pièces 
de conviction, philtres, amulettes, crapauds, chats 
noirs, images percées d'aiguilles... Il y avait en ces 
causes une violente curiosité, un acre plaisir de ven- 
geance et de peur. On ne s'en rasr^Msiait pas. Plus on 
brûlait, plus il en venait. 

On croirait volontiers que ce temps est le règne du 
Diable, n'étaient les belles ordonnances qui y appa- 
raissent par intervalles, et y font comme la part de 
Dieu... L'homme est violemment disputé par les deux 
puissances. On croit assister au drame de Bartole : 
l'homme par-devant Jésus, le Diable demandeur, la 

• Y. la mort du président Minart. 



SUITE DU REGNE DE PHILIPPE LE BEL. -103 

Vierge défendeur. Le Diable réclame l'homme comme 
sa chose, alléguant la longue possessmi. La Vierge 
prouve qu'il n'y a pas prescription, et montre que 
l'autre abuse des textes ^ 

La Vierge a forte partie à cette époque. Le Diable 
est lui-même du siècle; il en réunit les caractères, les 
mauvaises industries. Il tient du juif et de l'alchi- 
miste, du scolastique et du légiste. 

La diablerie, comme science, avait dès lors peu de 
progrès à faire. Elle se formait comme art. La démo- 
nologie enfantait la sorcellerie. Il ne suffisait pas de 
pouvoir distinguer et classer des légions de diables, 
d'en savoir les noms, les professions, les tempéra- 
ments^; il fallait apprendre à les faire servir aux 
usages de l'homme. Jusque-là on avait étudié les 
moyens de les chasser; on chercha désormais ceux de 
les faire venir. Cet effroyable peuple de tentateurs 



' Rien de plus fréquent dans les hagiographes que cette lutte 
pour l'âme convertie, ou plutôt ce procès dmulé où le Diable vient 
malgré lui rendre témoignage à la puissance du repentir. — On 
connaît la fameuse légende de Dagobert. César d'Heisterbach 
cite une pareille histoire d'un usurier converti. Que le débat fût 
visible ou non, c'était toujours la formule : « Si quis decedat con- 
tritus et confessus, licet non satisfecerit de peccatis confessis, 
tamen boni angeli confortant ipsum contra incursum daemonurj 
dicentes... Quibus maligni spiritus... Mox advenit Virgo Maria 
alloquens dsemoncs..., etc. » Herm. Corn. clir. ap. Eccard. m, 
a3vi, t. II, p. 11. 

* « Agnei, lueifugi, etc. » M. Psellus. Cet auteur byzantm est 
du xi^ siècle. Édid. Gaulrainus. 1615, in-12. — Bodin, dans son 
livre De Prasstigiis, imprimé à Bâle, 1578, a dressé l'inventaire 
de la monarchie diabolique avec les noms et surnoms de 72 princes 
et de 7, 4 Ou. 026 diables. 



104 HISTOIRE DE FRANCE. 

s'accrut sans mesure. Chaque clan d'Ecosse, chaque 
grande maison de France , d'Allemagne , chaque 
homme presque avait le sien. Ils accueillaient toutes 
les demandes secrètes qu'on ne peut faire à Dieu, écou- 
taient tout ce qu'on n'ose dire^.. On les trouvait par- 
tout ^ Leur vol de chauve-souris obscurcissait presque 
la lumière et le jour de Dieu. On les avait vus enlever 
en plein jour un hoanne qui venait de communier, et 
qui se faisait garder par ses amis, cierges allumés ^ 

Le premier de ces vilains procès de sorcelleries , où 
il n'y avait des deux côtés que malhonnêtes gens, est 
celui de Guichard, évèque de Troyes, accusé d'avoir, 
par engin et maléfice, procuré la mort de la femme 
le Philippe le Bel. Cette mauvaise femme, qui avait 
recommandé regorgement des Flamands (voyez plus 
haut), est celle aussi qui, selon une tradition plus célè- 
bre que sûre, se faisait amener, la nuit, des étudiants 
à la tour de Nesle, pour les faire jeter à l'eau quand 
elle s'en était servie. Reine de son chef pour la Na- 
varre, comtesse de Champagne, elle en voulait à 
l'évèque, qui pour finance avait sauvé un homme 

' La sorcellerie nait surtout des misères de ce temps si mani- 
chéen. Des monastères elle avait passé dans les campagnes. Voir 
sur le Diable, TAn 1000, tome II; sur les sorcières, llenaibbance, 
Introduction ; sur le sabbat au moyen âge, tome XI de cette his- 
toire, ch. XVII et XVIII. Le sabbat au moyen âge est une ré- 
volte nocturne de serfs contre le Dieu du i)rèU'e et du seigneur, 
(1860.) 

^ Plusieurs furent accu&és d'en avoir vendu en bouteilles. « Plût 
à Dieu, dit térieusement Leloyer, que cette denrée fût moins 
commune dans le commerce 1 » 

* Mem. de LulLer, t. III. 



SUITE DU RÉGNE DE PHILIPPE LE UEL. pj.i 

qu'elle haïssait. Elle faisait ce qu'elle pouvait pour nii- 
Lcr Guichai'd. D'abord, elle l'avait fait chasser du conseil 
et forcé de résider en Champagne. Puis elle avait dit 
qu'elle perdrait son comté de Champagne, ou lui son 
évêchj. Elle le poursuivait pour je ne sais quelle resti- 
tution. Guichard demanda d'abord h. une sorcière un 
moyen de se faire aimer de la reine, puis un moyen de 
la faire mourir. Il alla, dit-on, la nuit chez un ermite 
pour maléficier la reine et YenmiUer. On fit une reine 
de cire, avec l'assistance d'une sage-femme; on la 
baptisa Jeanne, avec parrain et marraine, et ou la 
piqua d'aiguilles. Cependant la vraie Jeanne ne mourait 
pas. L'évoque revint plus d'une fois à l'ermitage, espé- 
rant Vy mieux prendre. L'ermite eut peur, se sauva 
et div Jout. La reine mourut peu après. Mais soit qu'on 
ne pût rien prouver, soit que Guichard eût trop d'amis 
en cour, son affaire traîna. On le retint en prison'. 

Le Diable, entre autres métiers, faisait celui d'entre- 
metteur. Un moine, dii-on, trouva moyen par lui de 
salir toute la maison de Philippe le Bel. Les trois 
princesses ses belles-filles, épouses de ses trois fils, 
furent dénoncées et saisies ^ On arrêta en même 
temps deux frères, deux chevaliers normands qui 
étaient attachés au service des princesses. Ces malheu- 
reux avouèrent dans les tortures que, depuis troi:^ 

' La dénonciation avait été tfautant mieux accueillie que G'ii- 
cliard passait pour être tîls d'un démon, d'un incube. /IrcAiïfi-. 
section Jiisi. J. 433. 

* Marguerite, fille du duc de Bourgogne; Jeanne et Blanche 
filles du comte de Bourgogne (Franche-Comté). « Mulicrculi.-^... 
adhuc astate juvenculiîs. » Contin. L de Nangis. 



lOG HISTOIRE DE FRANCE. 

ans, ils péchaient avec leurs jeunes maîtresses « et 
même dans les pins saints jours '. » La pieuse confiance 
du moyen âge, qui ne craignait pas d'enfermer une 
grande dame avec ses chevaliers dans l'enceinte d'un 
château, d'une étroite tour, le vasselage qui laisait 
aux jeunes hommes un devoir féodal des soins les plus 
doux, était une dangereuse épreuve pour la nature 
humaine, quand la religion faiblissait ^ Le Petit Jehan 
de Saintré, ce conte ou cette histoire du temps de 
Charles VI, ne dit que trop bien tout cela. 

Que la faute fût réelle ou non, la punition fut atroce. 
Les deux chevaliers , amenés sur la place du Martroi, 
près l'orme Saint-Gervais , y furent écorchés vifs, 

' « Pluribus locis et temporibus sacrosanctis. » 
* Jean de Meung Clopinel, qui, dit-on, par ordre de Philippe le 
Bel, allongea de dix-huit mille vers le trop long Roman de la 
Pvose, exprime brutalement ce quïl pense des dames de ce siècle. 
On conte que ces dames, pour venger leur réputation d'honneur 
et de modestie, attendirent le poète, verges en main, et qu'elles 
voulaient le fouetter II aurait échappé en demandant pour grâce 
unique que la plus outragée frappât la première. — « Prudes 
femmes par saint Denis. Autant en est que de Phénix, etc. » — 
Lui-même au reste avait pris soin de les justifier par les doctrines 
qu'il prêche dans son livre. Ce n'est pas moijis que la communauté 
des femmes : 

Car nature n'est pas si sotte... 

Ains vous a fait, beau lils, n'en cloubtes, 

Toutes pour tous, et tous pour toutes, 

Chascune pour chascun commune 

Et chascun commun pour chascune. 

Roman de la Rose, V, M, 6j3. Ed. lT'2o-7. 
Cet insipide ouvrage, qui n'a pour lui que le jargon de la ga- 
lanterie du temps, et l'obscénité de la fin, semble la profession de 
foi du sensualisme grossier qui régne au xiv-' siècle. Jean Moîinet 
l'a moralisé et mis en prose 



SUITE DU RÈGNE DE PHILIPPE LE BEL. 107 

châtrés, décapités, pendus par les aisselles. De même 
que les prêtres cherchaient, pour venger Dieu, des 
supplices infinis, le roi, ce nouveau dieu du monde, 
ue trouvait point de peines assez grandes pour satis- 
faire à sa majesté outragée. Deux victimes ne suffirent 
pas. On chercha des complices. On prit un huissier du 
palais, puis une foule d'autres, hommes ou femmes, 
nobles ou roturiers; les uns furent jetés à la Seine, les 
autres mis à mort secrètement. 

Des trois princesses , une seule échappa. Philippe le 
Long, son mari, n'avait garde de la trouver coupable ; 
il lui aurait fallu rendre la Franche-Comté qu'elle lui 
avait apportée en dot. Pour les deux autres, Margue- 
rite et Blanche, épouses de Louis le Hutin et de Charles 
le Bel, elles furent honteusement tondues et jetées 
dans un château fort. Louis, à son avènement fit 
étrangler la sienne (15 avril 1315), afin de pouvoir se 
remarier. Blanche, restée seule en prison, fut bien plus 
malheureuse ^ 



* Elle fut, dit brutalement le moine historien, engrostée par 
son geôlier ou pai' d'autres. — D'après ce qu'on sait des princes 
de ce temps, on croirait ai&ément que la pauvre créature, dont la 
première faiblesse n'était pas bien-prouvée, fut mise à la discré- 
fjon d'un homme chargé de l'avilir. — « Blancha vero carcere 
jmanens, a serviente quodam ejus custodiae deputato dicebatur 
imprsegnata fuisse quam a proprio comité diceretur, vel ab aliis 
impraegnata. » Cent. G. de N., p. 70. Il paste outre avec une 
cruelle insouciance ; peut-être aussi n'ose-t-il en dire davantage. 
— Cette horrible aventure des belles-filles de Philippe le Bel a 
peut-être donné lieu, par un malentendu, à la tradition relative à 
la femme de ce prince, Jeanne de îsavarre, et à l'hôtel de Tsesle. 
Aucun témoignage anmen n'appuie cette tradition. Voyez Bayle, 
article Buridan. La tradition serait toutefois moins vraisemblable 



lus HISTOIRE DE ERAN'CE. 

Uue fois dans cette voie de crimes, l'essor étant 
donné aux imaginations, toute mort passe pour empoi- 
sonnement ou maléfice. La femme du roi est empoi- 
sonnée, sa sœur aussi. L'empereur Henri VII le sera 
dans l'hostie . Le comte de Flandre manque de l'être 
par son fils. Philippe le Bel l'est, dit-on, par ses mi- 
nistres, par ceux qui perdaient le plus à sa mort, et 
non-seulement Philippe, mais son père, mort trente 
ans auparavant. On remonterait volontiers plus haut 
pour trouver des crimes'. 

Tous ces bruits effrayaient le peuple. Il aurait voulu 
apaiser Dieu et faire pénitence. Entre les lamines et 
les banqueroutes des monnaies, entre les vexations du 
diable et les supplices du roi , ils s'en allaient par les 
villes, pleurant , hurlant , en sales processions de péni- 
tents tout nus , de flagellants obscènes ; mauvaises 
dévotions qui menaient au péché. 

Tel était le triste état du monde, lorsque Phihppe et 
son pape s'en allèrent en l'autre chercher leur juge- 
ment. 

Jacques Molay les avait, dit -on, de son bûcher, 
ajournés à un an pour comparaître devant Dieu. Clé- 
ment partit le premier . Il avait peu auparavant vu en 



encore, si l'on voulait, comme Bayle, l'appliquer à l'une des 
belles-fllles du roi. Jeunes comme elles l'étaient, elles n'avaient 
pas besoin de tels moyens pour trouver des amants. Quoi qu'il en 
soit, Jeanne de Navarre paraît avoir été d'un caractère dur et 
sanguinaire. (Voyez plus haut.) Elle était reine de son chef, et 
pouvait moins ménager son époux. 

' Contin. G. de Nangis, ann. 1304, 1308, 1313, 13Ui, 1320^ 
p. oS, G), 67, (58, 70, 77, 78. 



SUITE DU RÈGNE DE PIIILU'PE L1vBI:L. . 1; ;) 

songe tout son palais en flamme. « Depuis, dit sui 
biographe, il ne fut plus gai et ne dura guèie'. » 

Sept mois après, ce fut le tour de Philippe. Il moiuut 
dans sa maison de Fontainebleau. Il est enterré - dans 
la petite église d'Avon. 

Quelques-uns le font mourir à la chasse, renversé 
par un sanglier. Dante , avec sa verve de haine, ne 
trouve pas, pour le dire, de mot assez bas : « Il mourra 
d'un coup de couenne, le faux-monnayeurM » 

Mais l'historien français, contemporain, ne parle 
point de cet accident. Il dit que Philippe s'éteignit, 
sans fièvre, sans mal visible, au grand étounement des 
médecins. Rien n'indiquait qu'il dût mourir sitôt; il 



' A sa mort, il demeura quelque temps comme abandonné. — 
« Gascones qui cum eo steterant, intenti circa sarcinas, videban- 
tur de sepultura corporis non curare, quia diù remansit insepul- 
tum. » Baluz., Vit. Pap. Aven., I, p. 22. 
" A côté de Monaldeschi. 
* Dante, Paradiso, c. XIX : 

Li si vedra in duol, che sopra Senna 
Induce, falseggiando la moneta 
Quel che morra di colpo di cotenim. 

Suivant plusieurs auteurs, il aurait été en eflet tué à la cliasse 
au cerf. « Il veit venir le cerf vers luy, bi sacqua s^oa e;:pée, et 
ferit son cheval des espérons, et cuida férir le cerf, et ^.on cheval 
le porta encore contre un arbre, de t>i grand'roideur, que le bon 
roy cheut à terre, et fut moult durement blecé au cueur, et lut 
porté à Gorbeil. Là, luy agreva sa maladie moult fort... » Cliio- 
nique, trad. par Sauvage, p. 110, Lyon, 1S72, in-folio. 

« Diuturnâ detentus intirmitate, cujus causa medicis erat inco- 
gnita, non solum ipbis, sed et aliis multi stuporis matcriam et 
admirationis induxit, prœsertim cum inflrmitatis aut mortis peri- 
culum nec pulsus o^tenileret nec urina. » Gontin. G. de Nangis, 
fol. 69, 



110 HISTOIRE DE FRANCE. 

n'avait que quarante-six ans. Cette belle et muette 
figure avait paru impassible au milieu de tant d'évé- 
nements» Se crut-il secrètement frappé par la malé- 
diction de Boniface on du grand maître? ou bien plutôt 
le fut-il par la confédération des grands du royaume, 
qui se forma contre lui l'année même de sa mort ? Les 
barons et les nobles l'avaient suivi à l'aveugle contre 
le pape ; ils n'avaient pas fait entendre un mot en 
faveur de leurs frères, des cadets de la noblesse ; je 
parle des Templiers. Les atteintes portées à leurs 
droits de justice et de monnaie leur firent perdre pa- 
tience. Au fond, le roi des légistes, l'ennemi de la 
féodalité, n'avait pas d'autre force militaire à lui 
opposer que la force féodale. C'était un cercle vi- 
cieux d'où il ne pouvait plus sortir. La mort le tira 
d'affaire. 

Quelle part eût-il réellement aux grands événements 
de son règne, on l'ignore. Seulement, 'on le voit par- 
courir sans cesse le royaume. Il ne se fait rien de 
grand en bien ou en mal , qu'il n'y soit en personne : 
à Courtrai et à Mons-en-Puelle (1302, 1304), à Saint- 
Jean-d'Angély, à Lyon (1305), à Poitiers et à Vienne 
(1308, 1313). 

Ce prince paraît avoir été rangé et régulier. Nulle 
trace de dépense privée. Il comptait avec son trésorier 
tous les vingt-cinq jours. 

Fils d'une Espagnole, élevé par le dominicain Egidio 
de Rome, de la maison de Colonna, il eut quelque 
chose du sombre esprit de saint Dominique, comme 
saint Louis la douceur mystique de l'ordre de saint 
François. Egidio avait écrit pour son élève un livre 



SUITE DU REGNE DE PHILIPPE LE BEL. MI 

De regmine principum, et il n'eut pas de peine à lui 
inculquer le dogme du droit illimité des rois'. 

Philippe s'était fait traduire la Consolation de" 
Boèce, les livres de Vegèce sur l'art militaire, et les 
lettres d'Abailard et d'Héloïse ^ Les infortunes univer- 
sitaires et amoureuses du célèbre professeur, si mal- 
traité des prêtres, étaient un texte populaire au mi- 

' V,.S. yEgidii Romani, archiep. Bituricensis questio De utraque 
potestate, edidit Goldabtus, Monarchia, II, 95. Un Colonna ne pou- 
vait qu'inspirer à son élève la haine des papes. 

^ C'est l'auteur du Roman de la Rose, Jean de Meung, qui lui 
avait traduit ces livres. — La confiance que lui accordait le roi ne 
l'avait pas empêché de tracer dans le Roman de la Rose ce rude 
tableau de la royauté primitive : 

Ung grant villain entre eux esleurcnt. 

Le plus corsu de quauqu'ils furent, 

Le plus ossu, et le greigneur. 

Et le firent prince et seigneur. 

Cil jura que droit leur tiendroit. 

Se chacun en droit soy luy livre 

Des biens dont il se puisse vivre... 

De là vint le commencement 

Aux rois et princes terriens 

Selon les livi"es anciens. 

Rom, de la Rose, v. 1064. 
Il rappelle tous ses titres littéraires dans VÉpître liminaire 
qu'il a mise en tête du livre de la Consolation. « A ta royale 
« Majesté, très-noble Prince par la Grâce de Dieu, Roy des 
« François Philippe le Quart ; je Jehan de Meung qui jadis au 
« Romans de la Rose, puisque Jalousie ot mis en pribon Belacueil, 
« ay enseigné la manière du Chastel prendre, et de la Rose 
« cueillir ; et translaté de latin en françois le livre de Vegèce de 
« chevalerie, et le livre des merveilles de Hirlande : et le livre 
« des Epistres de Pierre Abeillard et Héloïse sa femme : et le 
« livre d'Aclred, de spirituelle amitié : envoyé ores Boëce de 
« Consolation, que j'ai translaté en françois, jaeoit ce qu'entendes 
« bien latin. » 



112 HISTOIRE DE FRaN'CE. 

lieu de cette grande guerre du roi contre le clergé. 
Philippe le Bel s'appuyait sur l'Université de Paris ^ ; 
il caressait cette turbulente république, et elle le sou- 
tenait. Tandis que Boniface cherchait à s'attacher les 
Mendiants, TUniversité les persécutait par son fameux 
docteur Jean Pique- Ane {Pwngensasinum^'), champion 
du roi contre le pape. Au moment oîi les Templiers 
furent arrêtés, Nogaret réunit tout le peuple universi- 
taire au Temple, maîtres et écoliers, théologiens et 
artistes, pour leur lire l'acte d'accusation. C'était une 
force que d'avoir pour soi un tel corps, et dans la ca- 
pitale. Aussi le roi ne souiïrit pas que Clément V 
érigeât les écoles d'Orléans en université, et créât uuq 
rivale à son université de Paris ^ 

Ce règne est une époque de fondation pour l'Uni- 
versité. Il s'y fonde plus de collèges que dans tout le 
XIII* siècle, et les plus célèbres collèges*. La femme 



' « En celle année s"e^meut g•ran(^llii^.:en^ion en le.s Recteur, 
niai>tres et e.seliolier.s de rUniversité de Pari^. et le prévoit dudit 
lieu ; parce que ledit prévost avoit fait pendre un clerc de ladite 
Université. Adonc cessa la lecture de toutes facultez, jusques à 
tant que ledit prévost l'amenda, et répara grandement l'offense, 
et entre autres choses fut condamné ledit prévost à le dépendre et 
le baiser. Et convint que ledit prévost allast en Avignon vers le 
pape, pour soy faire absoudre. » 1283. Nicolas Gilles. 

* Bulseus, IV, 70. Voyez dans Goldast., II, 108, Joliannis de 
Parisiis Tractatus de potestate regia et papali. 

^ Ord., I, 502. Le roi déclare qu'il n'y aura pas de professeurs 
de théologie. 

* Aux collèges de Navarre et de Montaigu, il faut ajouter le col- 
lège d'Harcourt (1280) ; la Maison du cardinal [XZOZ] ; le collège 
de Bayeux (1308). — 1314, collège de Laon; 1317, collège deNar- 
bonne; 1319, collège de Trèguier; 1317-1321, collège de Cor- 



SUITE DU RÈGNE DE PHILIPPE LE UEL. 113 

de Philippe le Bel, malgré sa mauvaise réputation, fonde 
le collège de Navarre (1304), ce séminaire de galli- 
cans, d'où sortirent d'^illy, Gerson et Bossuet. Les 
conseillers de Philippe le Bel, qui avaient aussi beau- 
coup à expier, font presque tous de semblables fonda- 
tions. L'archevêque Gilles d'Aiscelin, le faible et ser- 
vile juge des Templiers, fonda ce terrible collège, la 
plus pauvre et la plus démocratique des écoles univer- 
sitaires, ce Mont-Aigu, oi^i l'esprit et les dents, selon 
le proverbe, étaient également aigus ^ Là, s'élevaient, 
sous l'inspiration de la famine, les pauvres écoliers, 
les pauvres maîtres ^ qui rendirent illustres le nom de 
Cappets'^^; chétive nourriture, mais amples privilèges; 
ils ne dépendaient pour la confession, ni de l'évêque 
de Paris, ni même du pape. 

Que Philippe le Bel ait été ou non un méchant 
homme ou un mauvais roi, on ne peut méconnaître eu 

nouailleà: 1320, collège du Plessis, collège des Écossais; 1329, 
collège de Marmoutiers: 1332, un nouveau collège de Narbonna 
fondé en exécution du- testament de Jeanne de Bourgogne; 1334, 
collège des Lombards; 1334, collège de Tours; 133(3, collège de 
Lizieux : 1337, collège d'Autun, etc. 

' Mons acutus, dentés acuti, ingenium acutum. 

^ Le maître sera élu entre les pauvres écoliers et par eux... 
L'élu sera appelé le ministre des pauvres. Il est fait mention dans 
ce règlement de 84 pauvres écoliers fondés en Fhonneur des 12 
apôtres et des 72 disciples. 

^ L'habit de cette société était une cape fermée par devant 
comme en portaient les maîtres es arts de la rue de Fouarre, et 
un camail aussi fermé par devant et par derrière, d'oii leur nom 
de Capètes. Les parents ne pouvaient menaecr leurs enfants 
d'un plus grand châtiment que de les faire Capotes. Felibien, I, 
526 sq. 

T. IV. 8 



iîi Histoire dk France. 

son règne la grande ère de l'ordre ci^•il en France, la 
fondation de la monarchie moderne. Saint Louis est 
encore un roi féodal. On peut mesurer d'un seul mot 
tout le chemin qui se fit de l'un à l'autre. Saint Louis 
assembla les députés des villes du Midi, Philippe le 
Bel ceux des États de France. Le premier fit des 
établissements pour ses domaines, le second des ordon- 
nances pour le royaume. L'un posa en principe la 
suprématie de la justice royale sur celles des sei- 
gneurs, l'appel au roi ; il essaya de modérer les 
guerres privées par la quarantaine et Vassnrcmciit. 
Sous Philippe le Bel, l'appel au roi se trouve si bien 
établi, que le plus indépendant des grands feudataires, 
le duc de Bretagne, demande, comme grâce singulière, 
d'en être exemptée Le Parlement de Paris écrit pour 
le roi au plus éloigné des barons, au comte de Com- 
minges, ce petit roi des hautes Pyrénées, les paroles 
suivantes qui, un siècle plus tôt, n'eussent pas même 
été comprises : « Dans tout le royaume, la connais- 
sauce et la punition du port d'armes n'appartient qu'à 



nous 



Au commencement de ce règne, la tendance nou- 
velle s'annonce fortement. Le roi veut exclure les prê- 
tres de la justice et des charges municipales^. 11 pro- 

»Ord., I, 329. 

* Olim Parliameiiti. 

' « Omnes in regno Francias tempera tam juridictionem haben- 
tes, baillivum. praspositum et servientes laicos et nuUatenus cle- 
ricos instituant, M, si ibi délinquant, buperiores sui po&feint anim- 
advertere in eosdem. Et si alicjui clerici sint in priedictis olflciis, 
amoveantur. » Ord., I, 316. Années 1287-1288. 



SUITE DIT RÈGNE DE PHILIPPE LE BEL. 115 

tége les juifs ^ et les hérétiques, il augmente la taxe 
royale sur les amortissements, sur les acquisitions 
d'immeubles par les églises ^ II défend les guerres pri- 
vées, les tournois. Cette défense motivée sur le besoin 
que le roi a de ses hommes pour la guerre de Flandre, 
est souvent répétée ; une fois même, le roi ordonne à 
ses prévôts d'arrêter ceux qui vont aux tournois. A 
chaque campagne, il lui fallait faire la 'presse, et réunir 
malgré elle cette indolente chevalerie qui se souciait 
peu des affaires du roi et du royaume^. 

Ce gouvernement ennemi île la féodalité et des prê- 
tres, n'avait pas d'autre force militaire que les sei- 
gneurs, ni guère d'argent que par l'Église. De là plu- 
sieurs contradictions, plus d'un pas en arrière. 

En 1287, le roi permet aux nobles de poursuivre 

« Non capiautur aut incarcerentur ail mamlatum aliquoruui 
patrum, fratrum alicujus ordinis vel aliorum. quociinque faiigaii- 
turofflcio. » Ord., I, 317. 

^ Ord., I, Ij22. On y distingue les tieis (iu roi, lo,~. arrierc-Ueis, 
lea aïeux. Dans tous les cas, la taxe royale pour V> ;ui|ui,-itions à 
titre onéreux o>t le double de la taxe des ac({uisitioii^. à titre gra- 
tuit. On crai;anail plus les achats que les donations. 

^ « Ad instar :;inc(i Ludovici, eximii confe^horis... guerras... 
i)(,'lla..., provocatioiies etiam ad duoUuni... durantibus guerris 
nofctris, expresse inhibemus. » Ord., 1, ,390, Coni'. p. 328. Ann. 
12!)(), p. 344. Ann. 13ii2, p. 349. Ann. 1314, juillet. — « Quatenus 
omnes et singulos nobiles... capias et arrestes, capiqùe et arres- 
tari facias, et tamdiu in arresto teneri, donec anobismandatum.» 
Ord., I, 42i (Ann. 1304). 

En 1302, ordre au bailli d'Amiens d'envoyer à la guerre de 
Flandre, tous ceux qui auront plus de 100 livres en meubles et 
200 en immeubles : les autres devaient être épargnés. Ord., I, 
345. Mais Tannée suivante (29 mai) il fut ordonné que tout ro- 
turier qui aurait cinquante livres en meubles ou vingt en im- 



116 HISTOIRE DE FRANCE. 

leurs serfs fugitifs dans les villes. Peut-être en effet 
était-il besoin de ralentir ce grand mouvement du 
peuple vers les villes, d'empêcher la désertion des 
campagnes ^ Les villes auraient tout absorbé; la terre 
serait restée déserte, comme il arriva dans l'empire 
romain. 

En 1290, le clergé arracha au roi une charte exor- 
bitante, inexécutable, qui eût tué la royauté. Les 
principaux articles étaient que les prélats jugeraient 
des testaments, des legs, des douaires, que les baillis et 
gens du roi ne demeureraient pas sur terres d'église, 
que les évoques seuls pourraient arrêter les ecclésias- 
tiques, que les clercs ne plaideraient point en cour 
laïque pour les actions personnelles, quand même ils 
y seraient obligés par lettres du roi (c'était l'impunité 
des prêtres) ; que les prélats ne payeraient pas pour 
les biens acquis à leurs églises ; que les juges locaux 
ne connaîtraient point des dîmes, c'est-à-dire que le 
clergé jugerait seul les abus fiscaux du clergé. 

En 1*291, Philippe le Bel avait violemment attaqué 
la tyrannie de l'inquisition dans le Midi. En 1298, au 
commencement de la guerre contre le pape, il seconde 
l'intolérance des évoques, il ordonne aux seigneurs 

meubles, contribuerait de sa personne ou de son argent. Ord., 
I, 373. 

* C'étaient "des formalités analogues à celles qu'on impose au- 
"ourd'hui à l'étranger qui veut devenir Français; autorisation du 
prévofc-t ou maire, domicile établi par l'achat « pour raison do la 
bourgeoisie d'une maison dedenz an et iour, de la value de 
soixante sols parisis au moins ; signification au seigneur dessdubs 
cui il iert partis; » résidence obligatoire de la Toussaint ù la 
Saint-Jean, etc. Ord., I, 314. 



SUITE DU REGNE DE PHILIITL LE DEL. U7 

et aux juges royaux, de leur livrer les hérétiques, 
pour qu'ils les condamnent et les punissent sans appel. 
L'année suivante, il promet que les baillis ne vexeront 
plus les églises de saisies violentes ; ils ne saisiront 
qu'un manoir à la fois, etc. '. 

11 fallait aussi satisfaire les nobles. Il leur accorda 
une ordonnance contre leurs créanciers, contre les 
usuriers juifs. Il garantit leur droit de chasse. Les 
collecteurs royaux n'exploiteront plus les successions 
des bâtards et des aubains sur les terres des seigneurs 
haut-justiciers : « A moins, ajoute prudemment le roi, 
f^uil ne soit constalé ^mr idobie personne (juc nous avons 
bon xlroit de 2iercevoir' . » 

' Ord., I, p. 318... « Quod bona mobilia clericorum capi vel 
ju&ticiain non posoint... per justiciam iiecularem... Cay^ae ordina- 
riœ prselatorum in parliamentis tantunimodo agitcntur... nec ad 
senescallos aut baillivos... liccat appellare... Non impediantur a 
taillis..., etc.» 

« Baillivis... injungimus... diocesanis cpiscopis, et inquisito- 
ribus... pareant, et intendant in hîereticorum investigatione, cap- 
tione... condemnatos sibi relictos btatim rocipiant, indilate anim- 
adverteione débita puniendos... non obatantlbus appellationibus. » 
Ord., I, p. 330, ann. 1298. 

Mandement adressé aux baillis de la Tor.raine et du Maine 
pour leur commander le respect des ecclésiastiques. Lettres ac- 
cordées aux évéquos de Normandie contre les oppressions des 
baillis, vicomtes, etc. Ord., I, 331, 334. Ordonnance sem- 
blable en faveur des églises du Languedoc, 8 mai 13U2, ibid., 
piige 340. 

* « Contra usurarum voraginem... volumus ut débita quantum 
ad sortem primariam plenarie pertolvantur, quod vero ultra tor- 
tem fuerit legaliter penitus rernittendo. » Ord., I, 33 i. 

« ISibi prius per aiiquem idoneum virum, quem. ad hoc speckili- 
ter de'pukiveriimis... con^titerit, quod nos sumus in bona saibina 
percipiendi... » Ord., I, 338-339. 



118 HISTOIRE Dl-; FRANCE. 

En 1302, après la défaite de Courtrai, le roi osa 
i;caiicoiip. Il prit pour la monnaie, la moitié de toute 
vaisselle d'argent ' (les baillis et gens du roi devaient 
donner tout) ; il saisit le temporel des prélats partis 
pour Rome'-'; enfin il imposa les nobles battus et humi- 
li(-:s à Courtrai : le moment était bon pour les faire 
payer ^' . 

En 1303, pendant la crise, lorsque Nogaret eut 
accusé Boniface (12 mars), lorsque rexcoummnication 
pouvait d'un moment à l'autre tomber sur la iète du 
roi, il promit tout ce qu'on voulut. Dans son ordon- 
nai ce de réforme (fin mars), il s'engageait envers les 
nobles et prélats, à ne rien acquérir sur leurs terres*. 

• « Signifiez à tous, par cri général, san.s faire mention de pré- 
lats ni de barons, ce^st à savoir que tonte;:; manières de gens 
apportent la moitié de leur vai;:>^ellc!uent d'argent blanc. » Ord., 
I,'317. 

■^L'irritation semble avoir été grande coalrc les prêtres: le roi 
est obligé de défendre aux Normands de crier Haro sur les clercs. 
(Ord., I, :vi8.) — « >;ounuili prœlati, abbates, priores..., inbibi- 
tione nostra spreta... ab regno egredi... îsolentes igitur ob ip.^a- 
rum absentiam personarum bona earum dissipari et potius ea cu- 
pientes conservari... mandanius, etc. » Ord., I, 349. 

» Ord., fin 1302. 

* Le roi déclare qu'en réformation de son royaume, il prend les 
églises sous sa protection, et entend les faire jouir de leurs fran- 
chises ou privilèges comme au temps de son aïeul saint Louis. En 
conséquence, sïl lui arrive de prononcer quelque saisie sur un 
prêtre, son bailli ne devra y procéder qu'après mûre enquête, et 
la saisie ne dépassera jamais le taux de l'amende. On recherchera 
par tout le royaume les bonnes coutumes qui existaient au temps 
de saint Louis p 'Ur les rétablir. Si les prélats ou barons ont au 
Parlement quelque affaire, ils seront traités honnêtement, expé- 
diés promptement. »■ (Ord., I, 337.) 



SUITE DU RÈGNE DE PHILIPPE LE LEL. 119 

Toutefois il y mettait encore une réserve qui annulait 
tout : « Sinon en cas qui touche notre droit royal ' . » 
Dans la même ordonnance, se trouvait un règlement 
relatif au Parlement; parmi les privilèges, l'organisa- 



' « Nibi in cabu pertinente ad jus nostrum regiiim... » Il ajou- 
tait pourtant que le fief acquis ainsi par forfaiture serait dans 
l'an et jour remis hors sa main à une personne convenable qui 
desservît le flef. Mais il se réservait encore cette alternative : « Ou 
nous donnerons au maître du flef récompense suffisante et raison- 
nable. » Ord., I, 3S8. 

La plus grande partie de cette ordonnance de réforme concerne 
les baillis et autres officiers royaux, et tend à prévenir les abus 
de pouvoir. Nommés par le grand conseil (14), ils ne pourront 
faire partie de cette assemblée (16). Ils ne pourront avoir pour 
provùta ou lieutenants leurs parents ou alliés, ni remplir cette 
charge dans le lieu de leur naissance (27), ni s'attacher par ma- 
riage ou achat dïniUioubles au pays de leur Juridiction, mesure 
de garantie imitée àa^ Romains, mais étendue aux enfant&, sœurs, 
nièces et neveu:: ■'■ (.;:■• ;!•■.',- royaux (50-51). L'ordonnance réglait 
le temps de leur,-: ;i. i M ^^ jii), dont chacune, en finissant, devait 
préci: er le comnieiicouient de la suivante; elle po,:ait les limites 
do leur ressort entre eux ((jO), de leur compétence entre les jus- 
tices des pi'élats et ile,s barons (25), et les limites de leurs pouvoirs 
sur les justiciables. Ils ne pouvaient tenir aucun en prison pour 
dettes, à moins qu'il n'y eût sur lui contrainte par corps^ par 
lettres passées sous le scel royal (52). 

La même ordonnance leur défendait de recevoir à titre de 
don ou de prêt (40-43) ni pour eux ni pour leurs enfants (41) (ils 
ne pourront recevoir de vin, nisi in barillis, seu boutellis vel 
potis). et ils ne pourront vendre le surplus, ni donner rien aux 
membres du grand, conseil, leurs juges (44), ni prendre des 
baillis inférieurs leurs comptables (48). La nomination à ces 
charges devait se faire par eux avec les plus grandes précau- 
tions (56' ; le roi continue à en exclure les clercs ; il met ceux-ci 
en afesez mauvaise compagnie : « iNon clerici, non usurarii, non 
infâmes, nec su^pecti circa oppressiones subjectorum» (19). Ord., 
IL 357-367. 



120 HISTOIRE DE FRANCE. 

tion du corps qui devait détruire privilèges et privi- 
légiés ^ 

Dans les années qui suivent, il laisse les évoques 
rentrer au Parlement. Toulouse recouvre sa justice 
municipale; les nobles d'Auvergne obtiennent qu'on 
respecte leurs justices, qu'on réprime les officiers du 
roi, etc. Enfin en 1306, lorsque l'émeute des monnaies 
force le roi de se réfugier au Temple, ne comptant 
plus sur les bourgeois, il rend aux nobles le gage de 
bataille, la preuve par duel, au défaut de témoins ^ 

' ^ul doute que le Parlement ne remonte plufe haut. On en 
trouve la première trace dans Fordonnance, dite testament de 
Philippe Auguste (1190). Si pourtant Ton considère l'importance 
toute nouvelle que le Parlement prit sous Philippe le Bel, on ne 
s "étonnera pas que la plupart des historiens l'en aient nonmié le 
fondateur. — Voyez l'important mémoire de M. Klimrath Sur les 
Oliïii et sur le Parlement. V. aussi une dissertation ms. sur l'ori- 
gine du Parlement {Archives du royaume). L'auteur anonyme, qui 
peut-être écrivait sous le chancelier Maupeou, partage l'opinion 
de M. Klimrath. 

^ Ann. 1304. Ord., I, ol7. Cette ordonnance parait être la mise 
à exécution de l'art. 62 de l'édit que nous venons d'analyser. C'est 
le règlement dadministration qui complète la loi. 

Origines du droit, livre IV, chap. vir : « Pendant tout le 
moyen âge, la jurisprudence flotte entre le duel et l'épreuve, 
selon que l'esprit militaire et sacerdotal l'emporte alternative- 
ment. 

« Le serment et les ordalies étant trop souvent suspeeto;. les 
guerriers préféraient le duel. Saint Louis et Frédéric H le défen- 
dirent dès le xiii^ siècle. 

« Une trop mauvese coustume souloit courre enchiennement, : i 
comme nous avons entendu des seigneurs de lois, car li aucuns si 
louoient campions, en tele manière que il se dévoient combatre 
par toutes les querelles que il aroient à fere ou bonnes ou nmu- 
veses. » (Beaumanoir.) — « Quand aucun a passé âge comme de 
soixante ans, ou qu'il c,vt débilité d'aucun membre, il n'est pas 



SUITE DU RÙGXE DE PHILIPPE LE DEL. 121 

La grande affaire des Templiers (1308-9) le força 
encore à lâcher la main. Il renouvela les promesses 
de 1303, régla la comptabilité des baillis, s'engagea 
à ne plus taxer les censiers des nobles, mit ordre aux 
violences des seigneurs, promit aux Parisiens de 
modérer son droit de prise et de pourvoierie, aux Bre- 
tons de faire de la bonne monnaie, aux Poitevins 
d'abattre les fours dos faux-monnayeurs. Il confirma 
les privilèges de Rouen. Tout à coup charitable et 
aumônier, il voulait employer le droit de chambel- 
lage à marier de pauvres filles nobles ; il donnait 
libéralement aux hôpitaux les pailles dont on jon- 
chait les logis royaux dans ses fréquents voyages. 

L'hypocrisie de ce gouvernement n'est en rien plus 
remarquable que dans les afî'aires des monnaies. Il 
est curieux de suivre d'année en année les mensonges, 
les tergiversations du royal faux-monnayeur ' . En 

habile à combattre. Et pour ce fut établi que s'il étoit accusé 
d'aucun cas, qui par gage de bataille se deut terminer, qu'il ponr- 
roit mettre champion qui feroit le fait pour lui, à ses périls et dé- 
pends, et pour ce fut constitué et établi homage de foy et de ser- 
vice. Et en Youloit-on anciennement plus user, que l'on ne fait, 
car on combattoifc pour plus de cas, cfu'on ne fait pour le présent... 
Et doit l'en savoir, que quand un champion faisoit gaige de ba- 
tciille pour aucun auti-e accusé d'aucun crime, se le champion 
estoit desconfit, feust par soi rendant en champ, ou autrement, 
cii pour qui il combattoit estoit pendu, et forfaisoit tous ses biens 
et meublés héritages, ainsi que la coutume déclaire, aussi bien 
comme cil propre eust été déconfit en champ; et le champion 
n'avoit nul mal et ne forfaisoit rien. » (Vieille glose sur l'ancienne 
coutume de Normandie.) 

' « Nos autem Johanna impertimus assensuni. » Ord., I, 32G. 
~ Ord., I, 429. — Ord., I, page î".!. 

i' Que nul ne rachace, no fa;.i;e recliacicr, ne trébucher, ne re- 



l'2'2 HISTOIRE DE FRANCE. 

1295, il avertit le peuple qu'il va faire une monnaie 
« où il manquera peut-être quelque chose pour le titre 
ou le poids, mais qu'il dédommagera ceux qui en 
prendront ; sa chère épouse, la reine Jeanne de Na- 
varre, veut bien qu'on y affecte les revenus de la 
Normandie. » En 1305, il fait crier par les rues à son 
de trompe, que sa nouvelle monnaie est aussi bonne 
que celle de saint Louis. Il avait ordonné plusieurs 
fois aux rnonnayeurs de tenir secrètes les falsifica- 
tions. Plus tard, il fait entendre que ses monnaies ont 
été altérées par d'autres, et ordonne de détruire les 
fours où l'on amU fait de Ut fausse monnaie. En 1310 
et 1311, craignant la comparaison des monnaies 
étrangères, il en défend l'importation. En 1312, il 
défend de peser ou d'essayer les monnaies royales. 

Nul doute qu'en tout ceci le roi ne fût convaincu de 
son droit, qu'il ne considérât comme un attribut de sa 
toute-puissance, d'augmenter à volonté la valeur des 
monnaies. Le comique, c'est de voir cette toute-puis- 
sance, cette divinité, obligée de ruser avec la méfiance 
du peuple ; la religion naissante de la royauté a déjà 
ses incrédules. 



queure uuUe monnoye queie qii'ele boit de nostre coing. » 20 jaii- 
vier 1310. Ord., I, 475. — Ord., I, 481, 16 mai 1311. 

« Que le Roi pourchace par devers ses Barons que ils se suef- 
frent de faire ouvrer jusques à onze ans, car autrement il ne peut 
pas remplir son pueble de bonne monnoie. ne son royaume. Et 
furent à accort que li Rois doint tant en or, en argent que il n'y 
preigne nul profit. » Ord., T, o48-î549. Cependant on rencontra 
tant de réhistance de la part des barons et des prélats intéressés 
qu'il fallut se contenter de leur prescrire l'aloi, le poids et la 
marque de leurs monnaies. Leblanc, p. 229. 



SUITE DU RÉGNE DE PHILIPPE LE BEL. I"23 

Enfin la royauté elle-même semble douter de soi. 
Cette fière puissance, ayant été au bout de la vio- 
lence et de la ruse, fait un aveu implicite de sa fai- 
blesse; elle en appelle à la liberté. On a vu quelles 
paroles hardies le roi se fit adresser et dans la 
fameuse supplique du pueble de France, et dans le dis- 
cours des députés des États de 1308. Mais rien n'est 
plus remarquable que les termes de l'ordonnance par 
laquelle il confirme l'affranchisse ment des serfs du 
Valois, accordé par son frère : « Attendu que toute 
créature humaine qui est formée à l'image de nostre 
Seigneui-, doit généi'nlement estre franche par droit 
naturel, et en aucuns pays de cette naturelle liberté 
ou franchise, par le joug- de la servitude qui tant est 
haineuse, soit si eflaciée et obscurcie que les hommes 
et les famés qui habitent èz lieux et pays dessusditz, 
en leur vivant sont réputés ainsi comme morts, et à la 
fin de leur douloureuse et chétive vie, si estroitement 
liés et démenés, que d;;-.s biens que Dieu leur a preste 
en cest siècle, ils ne peuvent en leur darnière volonté, 
disposer ne ordener ^ . . . » 

Ces paroles devaient sonner mal aux oreilles féo- 
dales. Elles semblaient un réquisitoire contre le ser- 
vage, contre la tyrannie des seigneurs. La plainte qui 
jamais n'avait osé s'élever, pas même à voix basse, 
voilà qu'elle éclatait et tombait d'en haut comme une 
condamnation. Le roi étant venu à bout de tous ses 
ennemis, avec l'aide des seigneurs, ne gardait plus de 
ménagement pour ceux-ci. Le 13 juin 1313, il leur 

' Ord., ann. 1311. 



124 HISTOIRE DE FRANCE. 

défendit de faire aucune monnaie jusqu'à ce qu'ils 
eussent lettres du roi qui les y autorisassent. 

Cette ordonnance combla la mesure. Quelque terreur 
que dût inspirer le roi après l'affaire du Temple, les 
grands se décidèrent à risquer tout et à prendre un 
parti. La plupart des seigneurs du Nord et de l'Est 
(Picardie, Artois, Ponthieu, Bourgogne et Forez) for- 
mèrent une confédération contre le roi : « A tous ceux 
qui verront, orront (ouïront) ces présentes lettres, li • 
nobles et li communs de Champagne, pour nous, pour 
les pays de Vermandois et pour nos alliés et adjoints 
étant dedans les points du royaume de France ; salut. 
Sachent tuis que comme très-excellent et très-puissant 
prince, notre très-cher et redouté sire, Philippe, par 
la grcàce de Dieu, roi de France, ait fait et relevé plu- 
sieurs tailles, subventions, exactions non deus, change- 
ment de monnoyes, et plusieurs aultres choses qui ont 
été faites, par quoi li nobles et li communs ont été 
moult grevés, appauvris... Et il n'apert pas qu'ils 
soient tournez en l'honneur et proufit du roy ne dou 
royalme, no en deffension dou profit commun. Des- 
quels griefs nous avons plusieurs fois requis et sup- 
plié humblement et dévotement ledit sir li roy, que ses 
choses voulist défaire et délaisser , de quoy rien n'en 
ha fait. Et encore en cette présente année courant, 
par l'an 1314, lidit nos sire le roi ha fait impositions 
non deuenient sur li nobles et li communs du royalme, 
et subventions lesquelles il s'est efforcé de lever; 
laquelle chose ne pouvons souffrir ne soutenir eu 
bonne conscience, car ainsi perdrions nos honneurs, 
franchises et libertés ; et nous et cis qui après nous 



SUITE DU RÈGNE DE PHILIPPE LE BEL. \m 

verront {vienclroni)... Avons juré et promis par nos 
serments, leaument et en bonne foy, par {jmur) nous 
et nos hoirs aux comtés d'Auxerre et de Tonnerre, 
aux nobles et aux communs desdits comtés, leurs 
alliés et adjoints, que nos, en la subvention de la pré- 
sente année, et tous autres griefs et novelletés non 
deuement faites et à faire, au temps présent et avenir, 
que li roi de France, nos sires, ou aultre, lor vou- 
dront faire, lor aiderions, et secourerons cà nos propres 
coustes et despens^ ...» 

Cet acte semblerait une réponse aux dangereuses 
paroles du roi sur le servage. Le roi dénonçait les 
seigneurs, ceux-ci le roi. 

Les deux forces qui s'étaient unies pour dépouiller 
l'Église, s'accusaient maintenant l'une l'autre par- 
devant le peuple, qui n'existait pas encore comme 
peuple, et qui ne pouvait répondre. 

Le roi, sans défense contre cette confédération, 
s'adressa aux villes. Il appela leurs députés à venir 
aviser avec lui sur le fait des monnaies (1314). Ces 
députés, dociles aux influences royales, demandèrent 
que le roi empêchât jjendanù onze ans les barons de 
faire de la monnaie, pour en fabriquer lui-même de 
bonne, sur laquelle il ne gagnerait rien. 

Philippe le Bel meurt au milieu de cette crise (1314). 
L'avènement de son fils, Louis X, si bien nommée 
Hntin (désordre, vacarme), est une réaction violente 
de l'esprit féodal, local, provincial, qui veut briser 

* Boulainvilliers. 



1-20 HISTOIRE DE FRANCE. 

l'unité faible encore, une demande de démembrement 
une réclamation du chaos ^ 

Le duc de Bretagne veut juger sans appel, l'échi- 
quier de Rouen sans appel. Amiens ne veut plus que 
les sergents du roi fassent d'ajournement chez les 
seigneurs, ni que les prévôts tirent aucun prisonnier 
de leur main. Bourgogne et Nevers exigent que le roi 
respecte la justice féodale, « qu'il n'afflge plus ses 
pannonceaux » aux tours, aux barrières des seigneurs. 

La demande commune des barons, c'est que le roi 
n'ait plus de rapport avec leurs hommes. Les nobles 
de Bourgogne se chargent de punir eux-même.^ leurs 
officiers. La Champagne et le Vermandcis intei disent 
au roi de faire assigner les vassaux inférieurs. 

Les provinces les plus éloignées l'une de l'autre, le 
Périgord, Nîmes et la Champagne, s'accordent pour se 
plaindre de ce que le roi veut taxer les censiers des 
nobles. 

Amiens voudrait que les baillis ne fissent ni empri- 
sonnement, ni saisie, qu'après condamnation. Bour- 

' Voyez comme le continuateur de Nangis cliange de langa.iie 
tout à coup, comme il devient liardi, comme il éiève la voix. Fol. 
69-70. — Oi'd., I, Sol et b92, ."Oi-oTT et a2o, o72. — Ord., I. ;i.-i9. 
8° ; o74, o« ; «34, 2o. — Ord., I, oir2, 2°. 

« Nous voullon.s et octroyons que en cas de murtre, de laire- 
cin, de rapt, de trahison et de roberie gage de bataille ^oit ouvert, 
se les cas ne pouvoient estre prouves par tesmoings. » Ord., I, 
507. « Et cxuant au gage de bataille, nous voulions que il en usent, 
si corne l'en fesoit anciennement. » Ibid., 338. 

« Le quart article qui esttiel Item, que le Roy n'acquière, ne 
s'accroisse es baronnies et chastsllenies, es /iez etriere-fiez des- 
dits noiles et rcHffiens, se n'est de leur volonté, nous leur oc- 
troyons. » - Ord., I, 372 (31); 576 (13); 564 (6). 



SUITE DU REGNE DE PHILIPPE LE BEL. 127 

gogne, Amiens, Champagne demandent unanimement 
le rétablissement du gage de bataille, du combat judi- 
ciaire. 

Le roi n'acquerra plus ni fief, ni avouerie sur les 
terres des seigneurs, en Bourgogne, Tours et Nevers, 
non plus qu'en Champagne (sauf les cas de succession 
ou de confiscation). 

Le jeune roi octroie et signe tout. Il y a seulement 
trois points où il hésite et veut ajourner. Les seigneurs 
de Bourgogne réclament contre le roi la juridiction sur 
les rivières, les chemins et les lieux consacrés. Ceux de 
Champagne doutent que le roi ait le droit de les mener 
à la guerre hors de leur province. Ceux d'Amiens, avec 
la violence picarde, requièrent sans détour que tous les 
gentilshommes imissent guerroyer les uns aux autres, ne 
donner trèues, mais chevaucher, aller, venir et estre à 
arme en guerre et for faire les uns aux autres... A ces 
demandes insolentes et absurdes, le roi répond seule- 
ment : « Nous ferons voir les registres de monseigneur 
saint Loys et bailler ausdits nobles deus bonnes per- 
sonnes, iiels comme il nous nommerons de nostre conseil, 
pour savoir et enquérir diligemment la vérité dudit 
article... » » 

La réponse était assez adroite. Ils demandaient tous 
qu'on revînt aux bonnes coutumes de saint Louis ; ils ou- 
bliaient que saint Louis s'était efforcé d'empêcher L^s 
guerres privées. Mais par ce nom de saint Louis ils 
n'entendaient autre chose que la vieille indépendance 
féodale, le contraire du gouvernement quasi-légal, vé- 
nal et tracassier de Philippe le Bel. 

Les grands détruisaient pièce à pièce tout ce gou- 



128 HISTOIRE DE FRANCE. 

vernement du feu roi. Mais ils ne le croyaient pas 
mort tant qu'ils n'avaient pas fait périr son AUer ego, 
son maire (ht -palais, Enguerrand de ^larigny, qui, 
dans les dernières années, avait été coadjuie%ir et rec- 
teur du royaîime, qui s'était laissé dresser une statue au 
Palais à côté de celle du roi. Son vrai nom était Le 
Portier; mais il acheta avec une terre le nom de Ma 
rigny. Ce Normand, iiersonn^ge gracieux ei caîUekux\ 
mais apparemment non moins silencieux que son maî- 
tre, n'a point laissé d'acte ; il semble qu'il n'ait écrit ni 
parlé. Il fit condamner les Templiers par son frère, 
qu'il avait fait tout exprès archevêque de Sens. Il eut 
sans doute la part principale aux affaires du roi avec 
les papes ; mais il s'y prit si bien qu'il passa pour avoir 
laissé Clément V échapper de Poitiers-. Le pape lui en 
sut gré probablement; et, d'autre part, il put faire 
croire au roi que le pape lui serait plus utile à Avi- 
gnon, dans une apparente indépendance, que dans une 
captivité qui eût révolté le monde chrétien. 

Ce fut au Temple, au lieu même où Marigny avait 
installé son maître pour dépouiller les Templiers, que 
le jeune roi Louis vint entendre l'accusation solennelle 
portée contre Marigny ^. L'accusateur était le frère de 
Philippe le Bel, ce violent Charles de Valois, homme 
remuant et médiocre qui se portait pour chef des ba- 



' « Gratioous, cautus et sapiens. » Cont. G. de Nangis. 

* Ses ennemis Yen accusèrent. — On disait encore qu'il avait, 
Iiour de l'argent, procuré une trêve au comte de Flandre. 

^ Les modernes ont ajouté beaucoup de circontitances sur la 
rupture de Charles de Valois et de Marigny, un démenti, un souf- 
flet, etc. 



SUITE DU REGNE DE PHILIPPE LE BEL. 129 

rons. Né si près du troue de France, il avait couru 
toute la chrétienté pour en trouver un autre, tandis 
c[uim petit chevalier de Normandie régnait à côté de 
Philippe le Bel. Il ne faut pas s'étonner s'il était en- 
ragé d'envie. 

Il n'eût pas été difficile à Marigny de se défendre, si 
l'on eût voulu l'entendre. Il n'avait rien fait, sinon 
d'être la pensée, la conscience de Philippe le Bel. 
C'était pour le jeune roi comme s'il eût jugé l'àme de 
son père. Aussi voulait-il seulement éloigner Marigny, 
le reléguer dans l'île de Chypre, et le rappeler plus 
tard. Pour le perdre, il fallut que Charles de Valois 
eut recours à la grande accusation du temps, dont 
personne ne se tirait. On découvrit, ou l'on supposa, 
que la femme ou la sœur de Marigny, pour provoquer 
sa délivrance ou maléficier le roi, avait fait faire, par 
un Jacques de Lor, certaines petites figures : « Ledit 
Jacques, jeté en prison, se pend de désespoir, et en- 
suite sa femme et les sœurs d'Enguerrand sont mises 
en prison; et Enguerrand lui-même, jugé en présence 
des chevaliers, est pendu à Paris au gibet des voleurs. 
Cependant il ne reconnut rien des susdits maléfices, et 
dit seulement que pour les exactions et les altérations 
de monnaie, il n'en avait point été le seul auteur... 
C'est pourquoi sa mort, dont beaucoup ne conçurent 
point entièrement les causes, fut matière à grande 
admiration et stupeur. » 

« Pierre de Latilly, évêque de Chàlons, soupçonné 
de la mcrt du roi de France Philippe et de son prédé- 
cesseur, fut, par ordre du roi, retenu en prison au 
nom de l'archevêque de Reims. Raoul de Presles, ave- 



180 HISTOIRE DE FRANCE. 

cat général (advocatus prsecipuus) au Parlement, éga- 
lement suspect et retenu pour semblable soupçon, fut 
enfermé dans la prison de Sainte-Geneviève à Paris, et 
torturé par divers supplices. Couime on ne pouvait ar- 
racher de sa bouche aucun aveu sur les crimes dont 
on le chargeait, quoiqu'il eût enduré les tourments 
les plus divers et les plus douloureux, on finit par le ' 
laisser aller; grande partie de ses biens, tant meubles 
qu'immeubles, ayant été ou donnés, ou perdus, ou 
pillés ' . » 

Ce n'était rien d'avoir pendu Mariguy, emprisonné 
Raoul de Presles, ruiné Nogaret, comme ils firent plus 
tard. Le légiste était plus vivaceque les barons ne 
supposait. Marigny renaît à chaque règne, et toujours 
on le tue en vain. Le vieux système, ébranlé par se- 
cousses, écrase chaque fois un ennemi. Il n'en est pas 
plus fort. Toute l'histoire de ce temps est dans le com- 
bat à mort du légiste et du baron. 

Chaque avènement se présente comme une restaura- 
tion des bons vieux us de saint Louis, comme une ex- 



* Il y eut trois Raoul de Presles : le premier, qui dépo&a en 
1309 contre les Templiers, fut impliqué dans l'affaire de Pierre de 
Latilly, et recouvra la liberté en perdant ses Liens. Louis le Hutin 
en eut des remords; par son testament, il ordonna qu'on lui 
rendît comme de raison tout ce qu'on lui avait pris. Philippe le 
Long et Charles le Bel l'anoblirent pour ses bons services. Le 
second Raoul n'est connu que par un faux, et aussi par un bâtard 
qu'il eut en prison. Ce bâtard est le plus illustre des Raoul. En 
1363, il se fit connaître de Charles V par une allégorie, intitulée 
lu, Muse. Il fut chargé par ce prince de traduire la Cité de Dieu, 
et paraît n'avoir pas été étranger à la composition du Songe du 
Vergier, 



SUITE DU REGNE DE PHILIPPE LE BEL. 13I 

piatiou du règne passé. Le nouveau roi, compagnon et 
ami des princes et des barons, commence comme pre* 
mier baron, comme hon et rude justicier , à faire pendre 
les meilleurs serviteurs de son prédécesseur. Une 
grande potence est dressée; le peuple y suit de ses 
huées l'homme du peuple, l'homme du roi, le pauvre 
roi roturier qui porte à chaque règne les péchés de la 
royauté. Après saint Louis, le barbier La Brosse ; 
après Philippe le Bel, Marigny; après Philippe le 
Long, Gérard Guecte; après Charles le Bel, le tréso- 
rier Remy... Il meurt illégalement, mais non injuste- 
ment. 11 meurt souillé des violences d'un système im- 
parfait où le mal domine encore le bien. Mais en mou- 
rant il laisse à la royauté qui le frappe ses instruments 
de puissance, au peuple qui le maudit des institutions 
d'ordre et de paix. 

Peu d'années s'étaient écoulées, que le corps de Ma- 
rigny fut respectueusement descendu de Montfaucon et 
reçut la sépulture chrétienne. Louis le Hutin légua dix 
mille livres aux fils de Marigny. Charles de Valois, 
dans sa dernière maladie, crut devoir, pour le bien de 
son âme, réhabiliter sa victime. Il fit distribuer de 
grandes aumônes, en recommandant de dire aux pau- 
vres : « Priez Dieu pour Monseigneur Enguerrand de 
Marigny et pour Monseigneur Charles de Valois. 
j La meilleure vengeance de Marigny, c'est que la 
* royauté, si forte sous lui, tomba après lui dans la plus 
déplorable faiblesse. Louis le Hutin, ayant besoin d'ar- 
gent pour la guerre de Flandre, traita comme d'égal à 
égal avec la ville de Paris. Les nobles de Champagne 
et de Picardie se hâtèrent de profiter du droit de 



132 HISTOIRE DE FRANCE. 

guerre privée qu'ils venaient de reconquérir, et firent 
la guerre à la comtesse d'Artois, sans s'inquiéter du 
jugement du roi qui lui avait adjugé ce fief. Tous les 
barons s'étaient remis à battre monnaie. Charles de 
Valois, oncle du roi, leur en donnait l'exemple. Mais 
au lieu d'en frapper seulement pour leurs terres, con- 
formément aux ordonnances de Philippe le Hardi et de 
Philippe le Bel, ils faisaient la fausse monnaie en 
grand et lui donnaient cours par tout le royaume. 

Il fallut bien alors que le roi se réveillât et revint au 
gouvernement de Marigny et de Philippe le Bel. Il 
décria les monnaies des barons (19 novembre 1315) et 
ordonna qu'elles n'auraient cours que chez eux'. Il fixa 
les rapports de la monnaie royale avec treize mon- 
naies différentes que trente et un évêques ou barons 
avaient droit de frapper sur leurs terres. Quatre-vingts 
seigneurs avaient eu ce droit du temps de saint Louis. 

Le jeune roi féodal, humanisé par le besoin d'argent, 
ne dédaigna pas de traiter avec les serfs et avec les juifs. 
La fameuse ordonnance de Louis le Hutin, pour l'affran- 
chissement des serfs de ses domaines, est entièrement 
conforme à celle de Philippe le Bel pour le Valois, que 
nous avons citée. « Comme selon le droit de nature 



• « Nous qui avons oie la grande complainte de nostre pueble 
du royaume de France, qui nous a montré comment par les mo- 
noies faites hors de nostre royaume et contrefaites à nos coings, 
et aus coings de nos barons, et par les monoies aussi de nos dits 
barons lesquelles monoies toutes ne sont pas du poids de la loy ne 
du coing anciens ne convenables, nos subgiez et nostre pueble 
sont domagiés en moult de manières et de ceuz souvent grosite- 
ment... Ordenons, etc. » Ord., I, 609-6. — Ord., I, 615 et suiv. 



SUITE DU REGNE DE PHILIPPE LE BEL. 133 

chacun doit naistre franc; et par aucuns usages et 
coustumes, qui de grant ancienneté ont esté entro- 
duites et gardées jusques cy en nostre royaume, et 
par avanture, pour le meffet de leurs prédécesseurs, 
moult de personnes de nostre commun pueple, soient 
encheûes en lien de servitudes et de diverses condi- 
tions, qui moult nous desplaît : Nous considérants que 
nostre royaume est dit, et nommé le royaume des 
Francs, et voullants que la chose en vérité soit accor- 
dant au nom, et que la condition des gents amende 
de nous et la venue de nostre nouvel gouvernement; 
par délibération de nostre grant conseil avons ordené 
et ordenons, que generaument, par tout nostre 
royaume, de tant comme il peut appartenir à nous et 
à iios successeurs, telles servitudes soient ramenées 
à franchises, et à tous cens qui de origine, ou ancien- 
neté, ou de nouvel par mariage, ou par résidence de 
lieus de serve condition, sont encheiies , ou pourroient 
eschoir ou lien de servitudes, franchise soit donnée à 
bonnes et convenables conditions ^ » 

11 est curieux de voir le fils de Phihppe le Bel vanter 
aux serfs la liberté. Mais c'est peine perdue. Le mar- 
chand a beau enfler la voix et grossir le mérite de sa 
marchandise, les pauvres serfs n'en veulent pas. Ils 
étaient trop pauvres, trop humbles, trop courbés vers 
la terre. S'ils avaient enfoui dans cette terre quelque 
mauvaise pièce de monnaie, ils n'avaient garde de l'en 
tirer pour acheter un parchemin. En vain le roi s( 
fâche de les voir méconnaître une telle grâce. Il fini 

' Ord., I, p. 383. 



134 HISTOIRE DE FRANCE. 

par ordonner aux commissaires, chargés de l'affran- 
chissement, d'estimer les biens des serfs qui aimeraient 
mieux « demeurer en la chetivilé de servitude, » et 
les taxent « si suffisamment et si grandement, comme 
la condition et richesse des personnes pourront bonne- 
ment souffrir et la nécessité de notre giiei-re le re- 
quiert. » 

C'est toutefois un grand spectacle de voir prononcer 
du haut du trône la proclamation du droit imprescrip- 
tible de tout homme à la liberté. Les serfs n'achètent 
pas, mais ils se souviendront et de cette leçon royale, 
et du dangereux appel qu'elle contient contre les sei- 
gneurs ' . 

Le règne court et obscur de Philippe le Long n'est 
guère inoins important pour le droit pul)lic de la 
France que celui même de Philippe le Bel. 

D'abord son avénernent à la couronne tranche une 
grande question. Louis le Hutin laissant sa femme en- 
ceinte, son frère Philippe est régent et curateur au 
ventre. L'enfant meurt en naissant, Philippe se f a t 
roi au préjudice d'une fille de son frère. La chose 

' A la fin de son règne si court, Louis bemble devenu l'ennemi 
(le., barons. Jamais Philippe le Bel ne leur fit réponse plus sèche 
et, ce semble, plus dérisoire que celle de son lils aux noble..- de 
Champagne (1^' décembre 131o). Ils demandaient qu'on leur expli- 
quât ce mot vague de Cas royaux, au moyen duquel le,^ juges du 
roi appelaient à eux toute affaire qu'ils voulaient. Le roi répond : 
« ÎNOus les avons éclairais en cette manière. C'cbt assavoir que la 
« Royal Majesté est entendue, es cas qui de droit, ou de ancienne 
« coutume, plient et doient appartenir à souverain Prince et à nul 
« autre. » Ord., I, 6U6. 



SUITE DU REGNE DE PHILIPPE LE DLL. VX> 

semblait d'autant plus surprenante que Philippe le 
Bel avait soutenu le droit des femmes dans lés succes- 
sions de Franche-Comté et d'Artois. Les barons 
auraient voulu que les filles fussent exclues des fieis 
et qu'elles succédassent à la couronne de France; leur 
chef, Charles de Valois, favorisait sa petite-nièce 
contre Philippe son neveu*. 

Philippe assembla les États, et gagna sa cause, qui 
au fond était bonne , par des raisons absurdes. Il allé- 
gua en sa faveur la vieille loi allemande des France- 
qui excluait les filles de la terre salique . Il soutint que 
la couronne de France était un trop noble fief pour 
tomber en quenoiiiUe, argument féodal dont l'eftet fut 
pourtant de ruiner la féodalité . Tandis que le progrès 
de l'équité civile, l'introduction du droit romain, 
ouvraient les successions aux filles, que les fiefs de- 
venaient féminins et passaient de famille en famille, 
la couronne ne sortit point de la même maison, im- 
muable au milieu de la mobilité universelle, La maison 
de France recevait du dehors la femme, l'élément mo- 
bile et variable , mais elle conservait dans la série des 
màles l'élément fixe de la famille, l'identité du paier- 
familias. La femme change de nom et de pénates. 
L'homme habitant la demeure des aïeux, reproduisant 
leur nom, est porté à suivre leurs errements. Cette 
transmission invariable de la couronne dans la ligne 

' « N'étant revenu à Paris tju'un mois après la mort de Louis X, 
il trouva son oncle, le comte de Valois, à la tête d'un parti prêt à 
lui di.-5puter la l'cgence. La bourgeoisie de Paris prit les armes 
sous la conduite de Gaucher de (Jhâtillon, et chassa les soldats du 
comte de Valois, qui s'étaient d(^jà onparé.v du Louvre. » Félibien. 



13u HISTOIRE DE Frv.ANCE. 

masculine a donné plus do suite à la politique de nos 
i^ois; elle a balancé utilement la légèreté de notre 
oublieuse nation. 

En repoussant ainsi le droit des filles au moment 
même où il triomphait peu à peu dans les fiefs, la cou 
ronne prenait ce caractère , de recevoir toujours san-j 
donner jamais. A la même époque, une révocation 
hardie de toute donation depuis saint Louis', semble 
contenir le principe de l'inaliénabilité du domaine. 
Malheureusement l'esprit féodal, qui reprit force sous 
les Valois à la faveur des guerres, provoqua de funestes 
créations d'apanages, et fonda au profit des branches 
diverses de la famille royale une féodalité princière 
aussi embarrassante pour Charles VI et Louis XI, que 
l'autre l'avait été pour Philippe le Bel. 

Cette succession contestée, cette malveillance des 
seigneurs, jette Philippe le Long dans les [voies de 
Philippe le Bel. Il flatte les villes, Paris, l'Université 
surtout, la grande puissance de Paris. Il se fait jurer 
fidélité par les nobles, en présence des maîtres de l' Uni- 
versité qui approuvent''' . 11 veut que ses bonnes villes 
^(A^vAj garnies d^ armures ; que les bourgeois aient des 
armes en lieu sûr ; il leur nomme un capitaine en clia- 
que baillie ou contrée (1316, 12 mars). Senlis, Amiens 
et le Vermandois, Caen , Rouen, Gisors , le Cotentin 
et le pays de Caux, OrMans, Sens et Troyes, sont 
spécialement désignés. 



' Le roi révoc{ue spécialement les dons faits à Guillaume Flotte, 
Nogaret, Plasian et quelques autres. Ord., I, GG7. 
* Coût. G. de Nang, 



SUITE DU UKGXK DI:; l'HlLIi'i'r: LU IJICL. l,"" 

Philippe le Long aurait voulu (dans un but, il est 
vrai, fiscal) établir l'uniformité de mesures et do 
monnaies ; mais ce grand pas ne pouvait pas se faire 
encore ^ * 

Il fait quelques efforts pour régulariser un peu la 
comptabilité. Les receveurs doivent, toute dépense 
payée, envoyer le reste au Trésor du roi, mais secrè- 
tement, et sans que jjersonne sache V heure ni le jour. Les 
baillis et sénéchaux doivent venir compter tous les ans 
à Paris. Les trésoriers compteront deux fois l'année. 
L'on spécifiera en quelle monnaie se font les payements. 
hQS jicgeuo-s des comptes jugeront de suite... El le roi 
saura combieii il a à recevoir . 

Parmi les règlements de finance, nous trouvons cet 
article : « Tous gages des chastio.nx qui ne sont en 
frontière, cessent (iw tout des-ores-eu-a,vant-. » Ce mot 



' <i Le roi avait coiriî^--""-- - -'-^-. qu'on ne se servirait dans 
son royaume que d'une mesure uniforme pour le vin, le blé et 
toutes marchandises; mais, prévenu par une maladie, il ne put 
accomplir l'œuvre qu'il avait commencée. Ledit roi proposa aussi 
que, dans tout le royaume, toutes les monnaies fussent réduites à 
une seule; et comme l'exécution d'un si grand projet exigeait de 
grands fi'ais, séduit, dit-on, par de faux conseils, il avait résolu 
d'extorquer de tous ses sujets la cinquième partie de leur bien. Il 
envoya donc pour cette affaire des députés en différents pays; 
mais les prélats et lés grands, qui avaient depuis longtemps le 
droit de faire différentes monnaies, selon les diversités des lieux 
et l'exigence des hommes, ainsi que les communautés des bonnes 
villes du royaume, n'ayant pas consenti à ce projet, les député.-; 
revinrent vers leur maître sans avoir réussi dans leur négocia- 
tion. » Cont. G. de Kang., 79. 

■' Ord., L 713-4, 029, 6".9. — Ord., I, p. 6G0 (271. — Ord., I, 
728-731. — Ord., I, 702. 



138 HISTOIRE DE FRANCE. 

contient un fait immense. La paix intérieure com- 
mence pour la France, au moins jusqu'aux guerres des 
Anglais. 

La garantie de cette paix intérieure, c'est lorgani- 
sation d'un fort pouvoir judiciaire. Le Parlement se 
constitue. Une ordonnance détermine dans quelle pro- 
portion les clercs et les laïques doivent y entrer; la 
majorité est assurée aux laïques. 

Quant aux conseillers étrange i -s aux corps et appe- 
lés temporairement, Philippe le Long répète l'exclusion 
déjà prononcée, contre les prélats, par Philippe le Bel : 
« Il n'aura nulz Prélaz députez au Parlement, car le 
Roy fait conscience de eus enipescliier au. gouvernement de 
leur experltuautez. » 

Si l'on veut savoir avec quelle vigueur agissait le 
Parlement de Paris, il faut lire, dans le continuateur 
de Nangis, l'histoire de Jordan de Lille, « seigneur 
gascon fameux par sa haute naissance, mais ignoble 
par ses brigandages... » Il n'en avait pas moins obtenu 
la nièce du pape, et par le pape le pardon du roi. Il 
n'en"usa que « pour accumuler les crimes, meurtres et 
viols, nourrissant des bandes dassassins, ami des bri- 
gands, rebelle au roi. Il aurait peut-être échappé encort\ 

Un homme du roi était venu le trouver; il le tua du 
bâton même où il portait les armes du roi, insigm.^ 
de son ministère. Appelé en jugement, il vint à Paris 
suivi d'un brillant cortège de comtes et de barons des 
plus nobles d'Aquitaine... Il n'en fut pas moirs jeté 
dans les prisons du Chàtelet, condamné à mort par les 
Maîtres du Parlement, et, la. veille de Trinité, 



SUITE DU REGNE DE PHILIPPE LE BEL. 139 

(raioé à la queue des chevaux et pendu au commun 
patibulaire ^ » 

Le Parlement, qui défend si vigoureusement riiou- 
neur du roi, est lui-même un vrai roi sous le rappoit 
judiciaire. Il porte le costume royal, la longue robe, la 
pourpre et l'hermine. Ce n'est pas, comme il semble, 
l'ombre, l'efflgie du roi; c'est plutôt sa pensée, sa 
volonté constante, immuable et vraiment royale. Le 
roi veut que la justice suive son cours : « Non con- 
trestant toutes concessions, ordonnances, et lettres 
royaux à ce contraire. » Ainsi le roi se défie du roi; 
il se reconnaît mieux en son Parlement qu'en lui- 
même. Il distingue en lui un double car.'^ctère; :i se 
sent roi, et il se sent homme, et le roi ordonne de dés- 
obéir à rhomme. 

Beaucoup de textes d'ordonnances en ce sens hono- 
rent la sagesse des conseillers qui les dictèrent. Le 
roi cherche à mettre une barrière à sa libéralité. Il 
exprime la crainte que l'on n'arrache des dons exces- 
sifs à sa faiblesse, à son inattention ; que pendant 
qu'il dort ou repose, le privilège et l'usurpation ne 
soient que trop bien éveillés ^. 



• Contin. G. de Nang. 

* V. au 1«''"voL de cette histoire, p. 2Qi et suiv., la concession 
de Clovis à saint Rémi. — Voy. au^-i la Légende dorée, c. 14-2. — 
Origines du droit, p. 79-80 : « En Fan 676, Dagobert ayant donné 
à saint Florent la ville où il demeurait et ses dépendances, le ^aint 
vint prier le roi de lui faire savoir combien il avait en long et en 
large. « Tout ce que tu auras chevauché i^ur ton petit âne pen- 
dant que je me baignerai et que je mettrai mes habits, tu Fauras 
en propre. » Or saint Florent savait fort bien le temps que le roi 
passait au bain : aussi il monta en toute hâte sur son âne et trotta 



140 HISTOIRE DE FRANCE. 

Ainsi, en I0I8, il parle de ceriains droits féodaux : 
« ... lesquels on nous demande souvent, et sont de plus 
grande valeur qxie nous ne croyons, nous devons être 
avisés, si quelqu'un nous les demande*. » 

Ailleurs, il recommande aux receveurs de n'averlh 
personne des recettes extraordinaires, ou « aventures 
qui nous échoiront, à ce que nous ne pttissioiis être 
requis de les donrier. » 

Ces aveux de faiblesse et d'ignorance que les con- 
seillers du roi lui faisaient faire, pour être si naïfs, 
n'eu sont pas moins respectables. Il semble que la 
royauté nouvelle, devenue tout d'un coup la provi- 
dence <l'un peuple, sente la disproportion de ses 
moyens et de ses devoirs. Ce contraste se marque 
d'une manière bizarre dans l'ordonnance de Philippe 
le Long : Sur le gouvernement de son hostel et le bien 
de son royaume. 11 établit d'abord dans un noble 
préambule que Messire Dieu a institué les rois sur la 
terre, pour que bien ordonnés en leurs personnes, ils 
ordonnent et gouvernent dûment leur royaume. Il 
annonce ensuite qu'il entend la messe tous les matins, 
et défend qu'on l'interrompe pendant la messe pour 
lui présenter des requêtes. Nulle personne ne pourra 
lui parler à la chap ille : « Si ce n'estoit notre confes- 
seur, lequel pourra parler à nous des choses qui tou- 
cheront notre conscience. » 11 pourvoit ensuite à la 
garde de sa personne royale : « Que nulle personne 

par monts et par vaux mieux et plus rapidement que ne l'aurait 
lait à cheval le meilleur cavalier, et il se trouva encore à l'heure 
iadifjuée chez le roi. » Grimm. 87. 

» Ord., I, p. 661 (39). — Ord., I, 713 (9). 



SUITE DU REGNE DE PHILIPPE LE BEL. 141 

mescongûe, ne garçon de petit estât, ne entrent en 
notre garde-robe, ne mettent main, ne soient à nostre 
lit faire, et qu'on n'i soffre mettre draps estrangers. » 
La terreur des empoisonnements et des maléfices est 
un trait de cette époque. 

Après ces détails de ménage viennent des règle- 
ments sur le conseil, le trésor, le domaine, etc. L'État 
apparaît ici comme un simple apanage ro3^al, le 
royaume comme un accessoire de YHostel^. — On sent 
partout la petite sagesse des (/ens du roi, cette honnê- 
teté bourgeoise, exacte et scrupuleuse dans le menu, 
flexible dans le grand. Nul doute que cette ordonnance 
ne nous donne l'idéal de la royauté, selon les gens de 
robe, le modèle qu'ils présentaient au roi féodal pour 
en faire un vrai roi comme ils le concevaient. 

Ces essais estimables d'ordre et de gouvernement ne 
changeaient rien aux souffrances du peuple. Sous 
Louis le Hutin, une horrible mortalité avait enlevé, dit- 
on, le tiers de la population du Nord ^ La guerre de 
Flandre avait épuisé les dernières ressources du pays. 
En 1320, il fallut bien finir cette guerre. La France 
avait assez à faire chez elle. L'excès de la misère 

* « Que pour les dons outragens qui ont esté faiz ça en arrières, 
par nos prédécesseurs, li domaine dou royaume sont moult apeti- 
tié. Nous qui désirons moult l'accroissement et le bon estât de 
notre Royaume et de nos subgiez, nous entendons dores en avant 
garder de tels dons, au plus que nous pourrons bonement, et dé- 
fendons que nul ne nous ose faire supplication de faire dons à hé- 
ritage, se ce n'est en la présence de notre grand con.^.eil. >. Ord 
I, 670 (6). 

* Cont. G. de Nang. 



14-2 HISTOIRK DE FRANCE. 

exaltant les esprits, un grand mouvement avait lieu 
dans le peuple. Comme au temps de saint Louis, une 
foule de pauvres gens, de paysans, de bergers ou pas- 
toureaux, comme on les appelait, s'attroupent et disent 
qu'ils veulent aller outre-mer, que c'est par eux qu'on 
doit recouvrer la Terre sainte. Leurs chefs étaient un 
prêtre dégradé et un moine apostat. Ils entraînèrent 
beaucoup de gens simples, jusqu'à des enfants qui 
usaient la maison paternelle. Ils demandaient d'abord ; 
puis ils prirent. On en arrêta ; mais ils forçaient les 
prisons, et délivraient les leurs. Au Chàtelet, ils jetè- 
rent du haut des degrés le prévôt qui voulait lour 
défendre les portes; puis, ils s'allèrent mettre en 
bataille au Pré-aux-Clercs, et sortirent tranquillement 
de Paris ; on se garda bien de les en empêcher. Ils 
s'en allèrent vers le Midi, égorgeant partout les juifs, 
que les gens du roi tachaient en vain de défendre. 
Enfin à Toulouse, on réunit des troupes, on fondit sur 
les pastoureaux, on les pendit par vingt et par trente : 
le reste se dissipa ^ 

Ces étranges émigrations du peuple indiquaient 
moins de fanatisme que de souffrance et de misère. 
Les seigneurs, ruinés par les mauvaises monnaies, 
pressurés par l'usure, retombaient sur le paysan. 

* M Cum solis pera et baculG sine pecunia, dimissis in campis 
porcis et pecoribus, post ipsos quasi pecora confluebant. » Cont. 
G. de Nangis, p. 77. — « Projectis innumerabilibus lignis et lapi- 
dibus, propriis projectis pueris, se viriliter et inhumaniter defen- 
sabant... Videntes autem dicti judaei quod evadere non valebant... 
locaverunt unum de suis... ut eos gladio jugularet. » Ibidem. — 
« lUic viginti, illic triginta secunduai plus et minus suspendens 
in patibulis et arboribus. » Ibid. 



SUITE DU REGNE DE PHILIPPE LE lîEL. lii 

Celui-ci n'en était pas encore au temps de la Jacquerie; 
il n'était pas assez osé pour se tourner contre son sei- 
g-neur. Il fuyait plutôt, et massacrait les juifs. Ils 
étaient si détestés, que beaucoup de gens se scandali 
sèrent de voir les gens du roi prendre leur défense 
Les villes commerçantes du Midi les jalousaient cruel 
lojiient. C'était précisément l'époque où, comme finan- 
ciers, collecteurs, percepteurs, ils commençaient à 
régner sur l'Espagne. Aimés des rois pour leur adresse 
et leur servilité, ils s'enhardissaient chaque jour, jus- 
qu'à prendre le titre de Don. Dès le temps de Louis le 
Débonnaire, l'évèque Agobart avait écrit un traité : 
L^e insolentia Jiulœorum. Sous Philippe-Auguste, on 
avait vu avec étonnement un juif bailli du roi. En 1267, 
le pape avait été obligé de lancer une bulle contre les 
chrétiens qui judaïsaient^ 

Philippe le Bel les avait chassés ; mais ils étaient 
rentrés à petit bruit. Louis le Hutin leur avait assuré un 
séjour de douze ans. Aux termes de son ordonnance, 
on doit leur rendre leurs privilèges, si on les retrouve ; 
on leur restituera leurs livres, leurs synagogues, leurs 
cimetières, sinon le roi les leur payera. Deux auditeurs 
sont nommés pour connaître des héritages vendus à 
moitié prix par les juifs dans la précipitation de leur 
fuite. Le roi s'associe à eux pour le recouvrement de 
leurs dettes, dont il doit avoir les deux tiers ^ — Les 
nobles débiteurs qui avaient eu le crédit d'obtenir de 



' Voyez le Mémoire de Yi. Beugnot, t>ur les juiiis d'Occident, ei 
la grande histoire de Jozt. 
* (3rd., I, p. o9o. 



iU HISTOIRE DE FRANCE. 

Philippe le Bel qu'on cesserait de rechercher les 
créances des juifs, se voyaient de nouveau à leur 
merci. Les écritures des juifs faisant foi en justice, ils 
pouvaient à leur gré désigner au fisc ses victimes. Le 
juif, ulcéré par tant d'injures, était à même de se 
venger, au nom du roi. 

La vieille haine étant ainsi irritée, enragée, par la 
crainte, on était prêt à tout faire contre eux. Au 
miUeu des grandes mortalités produites par la misère, 
le bruit se répand tout à coup que les juifs et les 
lépreux ont empoisonné les fontaines. Le sire de Par- 
thenay écrit au roi, qu'?^» grand Upj'eux, saisi dans sa 
terre, avoue qu'un riche juif lui a donné de l'argent et 
remis certaines drogues. Ces drogues se composaient 
de sang humain, d'urine, à quoi on ajoutait le corps 
du Christ ; le tout séché et broyé, mis en un sachet 
avec un poids, était jeté dans les fontaines ou dans les 
puits. Déjà, en Gascogne, plusieurs lépreux avaient 
été provisoirement brûlés. Le roi, effrayé du nouveau 
mouvement qui se préparait, revint précipitamment de 
Poitou en France, ordonnant que les lépreux fussent 
partout arrêtés. 

Personne ne doutait de cet horrible accord entre les 
lépreux et les juifs. « Nous-mêmes, dit le chroniqueur 
du temps, en Poitou, dans un bourg de notre vasse- 
lage, nous avons de nos yeux vu un de ces sachets. 
Une lépreuse qui passait, craignant d'être prise, jeta 
derrière elle un chiffon lié qui fut aussitôt porté en 
justice, et l'on y trouva une tête de couleuvre, des 
pattes de crapaud, et comme des cheveux de femme 
enduits d'une liqueur noire oi puante, chose horrible 



ST'ITE DU RÈGNE DE PHILIPPE LE BEL. 145 

à voir et à sentir. Le tout mis dans un grand feu, ne 
put brûler, preuve sûre que c'était un violent poison... 
Il y eut bien des discours, bien des opinions. La plus 
probable, c'est que le roi des Maures de Grenade, se 
voyant avec douleur si souvent battu, imagina de s'en 
venger en machinant avec les juifs la perte des chré- 
tiens. Mais les juifs, trop suspects eux-mêmes, s'adres- 
sèrent aux lépreux... Ceux-ci, le diable aidant, furent 
persuadés par les juifs. Les principaux lépreux tinrent 
quatre conciles, pour ainsi parler, et le diable, par les 
juifs, leur fit entendre que, puisque les lépreux étaient 
réputés personnes si abjectes et comptés pour rien, il 
serait bon de faire en sorte que tous les chrétiens 
mourussent ou devinssent lépreux. Cela leur plut à 
tous; chacun, de retour, le redit aux autres... Un 
grand nombre leurré par de fausses promesses de 
royaumes, comtés, et autres biens temporels, disait 
et croyait fermement que la chose se ferait ainsi ^ » 



* « Fiehant de sanguine liumano et urina de tribus herbis... 
ponebatur etiam Corpus Ghristi, et cum essent omnia dissicata, 
usque ad pulverem terebantur, quae missa in sacculis cum aliquo 
ponderoso... in puteis... jactabantur. » Cont. G. de Nang., ann. 
1321, p. 78. — « Inventum est in panao cap ut colubri, pedes bufo 
nis et capilli cxuasi mullieris, infecti quodam liquore nigerrimo... 
quod totum in ignem copiosum... projectum, nulle modo comburi 
potuit, liabito manifeste experimento et hoc itidem es>.e venenum 
fortissimum. » Ibidem. 

« Suadente diabolo per ministerium Judseorum... ut christiani 
omnes morerentur, vel omnes uniformiter leprosi efficerentur, et 
sic, cum omnes essent uniformes, nullus ab alio despiceretur. » 
Ibidem. — Voyez sur les lépreux les Dictionnaires de Boucliel et 
Brion et surtout le Dictionnaire de police par Delamarre, I, p. 603, 
Voyez aussi les Ohm du Parlement, IV, /. LXXVI, etc. 

T. IV. 10 



146 HISTOIRE DE FRANCE. 

La vengeance du roi de Grenade est évidemment 
fabuleuse. La culpabilité des juifs est improbable; ils 
étaient alors favorisés du roi, et l'usure leur fournis- 
sait une vengeance plus utile. Quant aux lépreux, le 
récit n'est pas si étrange que l'ont jugé les historiens 
modernes. De coupables folies pouvaient fort bien 
tomber dans l'esprit de ces tristes solitaires L'accusa- 
tion était du moins spécieuse. Les juifs et les lépreux 
avaient un trait commun aux yeux du peuple, leur 
saleté, leur vie à part. La maison du lépreux n'était 
pas moins mystérieuse et mal famée que celle du juif. 
L'esprit ombrageux de ces temps s'effarouchait de tout 
mystère, comme un enfant qui a peur la nuit, et qui 
frappe d'autant plus fort ce qui lui tombe sous la main. 

L'institution des léproseries, ladreries, maladreries, 
ce sale résidu des croisades, était mal vue, mal voulue, 
tout comme l'ordre du Temple, depuis qu'il n'y avait 
plus rien à faire pour la Terre sainte. Les lépreux 
eux-mêmes, désormais sans doute négligés, avaient 
dû perdre la résignation religieuse qui, dans les siècles 
précédents, leur faisait prendre en bonne part la mort 
anticipée à laquelle on les condamnait ici-bas. 

Les rituels pour la séquestration des lépreux diffé- 
raient peu des offices des morts. Sur deux tréteaux 
devant l'autel, on tendait un drap noir, le lépreux 
dressé se tenait dessous agenouillé, et y entendait 
dévotement la messe. Le prêtre, prenant un peu de 
terre dans son manteau, en jetait sur l'un des pieds du 
lépreux ^ Puis il le mettait hors de l'Église, s'il ne 

* « LeprOùUm aqua benedicta respertium ducat ad ecclesiam 



SUITE DU RÈGNE DE PHILIPPE LE BEL. 1 iT 

faisait trop fort temps de pluie ; il le menait à sa mai- 
sonnette au milieu des champs, et lui faisait les dé- 
fenses : « Je te défends que tu n'entres .en l'église... 
ne en compagnie de gens. Je te défends que tu ne 
voises hors de ta maison sans ton habit de ladre, etc.» 
Et ensuite : « Recever cet habit, et le ve'stez en signe 
d'humilité... Prenez ^es gants... Recevez cette cli- 
quette en signe qu'il rous est défendu de parler aux 
personnes, etc. Vou? ne vous fâcherez point pour être 
ainsi séparé des autres... Et quant à vos petites néces- 
sités, les gens de bien y pourvoyront, et Dieu ne vous 
délaissera... » On lit encore dans un vieux rituel des 
lépreux ces tristes paroles : « Quand il avendra que le 
mesel sera trespassé de ce monde, il doit être enterré 
en la maisonnette, et non pas au cimetière ^ » 

D'abord on avait douté si les femmes pouvaient 
suivre leurs maris devenus lépreux, ou rester dans le 
siècle et se remarier. L'Église décida que le mariage 
était indissoluble; elle donna à ces infortunés cette 
immense consolation. Mais alors que devenait la mort 
simulée? que signifiait le linceul? Ils vivaient, ils 
aimaient, ils se perpétuaient, ils formaient un peuple... 

cruce procedente... cantando Libéra me Domine... In ecc!c,-ia, 
ante altarepannus niger. Pre^byter cumpalla terram tuper quem- 
libet pedum eju» perducit dicendo : Sis mortuus mundo, viveng 
iterum Deo. » Rituel du Berri, Martène, II, p. 1010. Plusieurs 
rituels défendirent plus tard ces lugubres cérémonies, celui d'An- 
gers, de Reims. Ibid , p. 1003, 1006. 

* Ce n'était point cependant un signe de réprobation. Mort au 
monde, il semblait avoir fait son purgatoire ici-bas; et en quei(|ues 
lieux on célébrait sur lui rolïiced'^contesseur ; « Os ju^ti medita- 
bitur sapientiam. » 



148 HISTOIRE Di: FRANGE. 

Peuple misérable, il est vrai, envieux, et pourtant 
envié... Oisifs et inutiles, ils semblaient une charge 
soit qu'ils mendiassent, soit qu'ils jouissent des riclieL 
fondations du siècle précédent. 

On les crut volontiers coupables. Le roi ordonna que 
ceux qui seraient convaincus fussent brûlés, sauf les 
lépreuses enceintes, dont on attendrait l'accouche- 
ment ; les autres lépreux devaient être enfermés dans 
les léproseries. 

Quant aux juifs, on les brûla sans distinction, sur- 
tout dans le Midi. « A Chhion, on creusa en un jour 
une g-i'ande fosse, on y mit du leu copieusement, et on 
en brûla cent soixante, hommes et femmes, pêle-mêle. 
Beaucoup d'eux et d'elles, chantant et comme à des 
noces, sautaient dans la fosse. Mainte veuve y fit jeter 
son enfant avant elle, de peur qu'on 'ne l'enlevât pour 
le baptiser. A Paris, on brûla seulement les coupables. 
Les autres furent bannis à toujours, quelques-uns plus 
ricbes réservés jusqu'à ce qu'on connût leurs créances, 
et qu'on pût les affecter au fisc royal avec le reste de 
leurs biens. Il y eut pour le roi environ cent cinquante 
mille livres. » 

« On assure qu'à Vitry, quarante juifs, en la prisot 
du roi, voyant bien qu'ils allaient mourir, et ne vou 
laot pas tomber dans les mains des incirconcis, s'accor- 
dèrent unanimement à se faire tuer par un de leurs 
vieillards qui passait pour une bonne et sainte per- 
sonne, et qu'ils appelaient leur père. 11 n'y consentit 
pas, à moins qu'on ne lui adjoignît un jeune homme. 
Tous les autres étant morts, les deux restant, chacun 
voulait mourir de la main de l'autre. Le vieillard Fem"" 



SUITE DU P.UCAK DK PHU.Il'l'K LE BEL. i'.l 

porta, cl obtint à force de prières que le jeune le tue- 
rait. Alors le jeune, se voyant seul, ramassa l'or et 
l'argent Ç'^'il trouva sur les morts, se fit une cordi; 
avec da^ iiabits, et se laissa glisser du haut de la tour. 
Mais la cGrde était trop courte, le poids de lor trop 
lourd, il se cassa la jambe, fut pris, avoua et mourut 
ignominieusement ^ » 

Philippe le Long ne profita pas de la dépouille des 
lépreux et des juifs plus longtemps que son père n'a- 
vait fait de celle des Templiers. "La même année 1321, 
au mois d'août, la fièvre le prit, sans que les médecins 
pussent deviner la cause du mal ; il languit cinq mois, 
et mourut. « Quelques-uns doutent s'il ne fut pas 
frappé ainsi à cause des malédictions de son peuple, 
pour tant d'extorsions inouïes, sans parler de celles 
qu'il préparait. Pendant sa maladie, les exactions se 
ralentirent, sans cesser entièrement. » 

Son frère Charles lui succéda, sans plus se soucier 
des droits de la fille de Philippe, que Philippe n'avait 
eu égard à ceux de la fille de Louis. 

L'époque de Charles le Bel est aussi pauvre de faits 
pour la France qu'elle est riche pour l'Allemagne, 



' Judasi... sine dififereutia combusti... Facta qiiadam forea per 
maxima, igné copio.50 in eam injecto, octies viginti sexies promi,'>- 
cui sunt combubti ; unde et multi illorum et illarum canlantes qua- 
si :{iie invitati ad nuptias, in foveam ^aliebant. » Cent. G. de 
•Nangis, p. 78. — « Ne ad baptismum raperentur. » Ibid. 

« Unius antiqui... sanctior et melior videbatur; unde et ob 
ejus bonitatem et antiq aitatem pater vocabatur. » Ibid., p. 79. 
— « Cum l'unis esset brevior... dimittens se deorfcum cadere, 
tibiam sibi fregit, auri et argenti prœ niaximo pondère gra valus. » 
Ibidem. 



loO HISTOIRE DE FRA^'CE. 

l'Angleterre et la Flandre. Les Flamands emprison- 
nent leur comte. Les Allemands se partagent entre 
Frédéric d'Autriche et Louis de Bavière, qui fait son 
rival prisonnier à Muhldorf. Dans ce déchirement uni- 
versel; la France semble forte par cela seul qu'elle 
est une. Charles le Bel intervient en faveur du comte 
de Flandre. Il entreprend, avec l'aide du pape, de se 
faire Empereur. Sa sœur Isabeau se fait effectivement 
reine d'Angleterre par le meurtre d'Edouard IL 

Terrible histoire que celle des enfants de Philippe 
le Bel! Le fils aîné fait mourir sa femme. La fille fait 
mourir son mari. 

Le roi d'Angleterre, Edouard II, né parmi les vic- 
toires de son père et promis aux Gallois pour réaliser 
leur Arthur, n'en était pas moins toujours battu. En 
. France, il laissait entamer la Guyenne et promettait 
de venir rendre hommage. En Angleterre, il était 
malmené par Robert Bruce; mais il le poursuivait en 
cour de Rome. Il avait demandé au pape s'il pouvait 
sans péché se frotter d'une huile merveilleuse qui don- 
nait du courage. Sa femme le méprisait. Mais il n'ai 
mait pas les femmes ; il se consolait plutôt de ses mé- 
saventures avec de beaux jeunes gens. La reine, par 
représailles, s'était livrée au baron Mortimer. Les ba- 
rons, qui détestaient les mignons du roi, lui tuèrent 
d'abord son brillant Gaveston, hardi Gascon, beau ca- 
valier, qui s'amusait dans les tournois à jeter par terre 
les plus graves lords, les plus nobles seigneurs. Spen- 
cer, qui succéda à Gaveston, ne fut pas moins haï. 

L'Angleterre se trouvant désarmée par ses dis- 
cordes, le roi de France profita du moment et s'empara 



SUITE DU IIÉGXE DE PHILIPPE LE BEL. lui 

de l'Agénois '. Isabeau vint en France avec son jeune 
fils, pour réclamer, disait-elle. Mais c'est contre son 
mari qu'elle réclama. Charles le Bel, ne voulant pas 
s'embarquer en son nom dans une affaire aussi hasar- 
deuse qu'une invasion de l'Angleterre, défendit à ses 
chevaliers de prendre le parti de la reine -. Il fit 

* Voyez le Différend entre la France et l'Angleterre sous 
Charles le Bel, par M. de Bréquigny. La querelle, qui d'abord 
n'avait pour objet que la possesbion d'une petite forteresse, prit 
en peu de temps le caractère le plus grave par la faiblesse 
d'Edouard et l'audace de ses officiers. Tandis qu'Edouard excuse 
ses lenteurs à venir rendre hommage, et prie le roi de France 
d'arrêter les entreprises des Français sur ses domaines, les offi- 
ciers anglais en Guyenne ruinent la forteresse disputée et ran- 
çonnent le grand maître des arbalétriers de France, qui avait 
voulu en tirer satisfaction. Edouard se hâta de désavouer ces actes 
auprès de Charles et en même temps il donnait ordre à toutes 
personnes de prêter assistance à Raoul Basset, auteur de l'insulte 
faite au roi de France. Mais il recula bientôt devant cette guêtre 
et destitua Raoul Basset; ses officiers, laissés sans secours, durent 
donner satisfaction à Charles le Bel. qui ne s'arrêta pas en si 
beau chemin : les ambassadeurs d'Edouard lui écrivaient qu'on 
disait tout haut à la cour de France : « Qu'on ne voulait mie être 
servi seulement de parchemin et de parole comme on l'avait été. » 
Edouard, qui d'abord avait eu recours au pape et fait quelques 
préparatifs, s'alarma de cet orage qui pou vai t troubler ses plaisirs. 
Il donna pleins pouvoir.-- pour^tout terminer, et envoya à Charles 
un Français nommé Sally avec son plénipotentiaire. Le roi écouta 
le Français, chassa l'Anglais et fit entrer ses troupes en Guyenne. 
Agen, après avoir inutilement attendu le secours du comte de 
Kent, ouvrit ses portes. De nouveaux ambassadeurs vinrent 
d'Angleterre ; ils eurent pour toute réponse qu'il fallait « qu'on 
souffrît sans obstacle que le roi de France mit en ses mains le 
reste de la Gascogne, et qu'Edouard se rendît auprès de lui. Alors 
s'il lui demandait droit, il lui ferait bon et hâtif; s'il lui requérait 
grâce, il ferait ce que bon lui semblerait. » 

^ « ... Dont plusieurs chevaliers en furent moult courroucés... 



152 HISTOIRE DE I''IlA^■CE. 

même croire qu'il voulait l'arrêter et la renvoyer à son 
mari. En vrai fils de Philippe le Bel, il ne lui donna pas 
d'armée, mais de l'argent pour en avoir une. Cet argent 
fut prêté par les Bardi, banquiers florentins. D'autre 
part, le roi de France envoyait des troupes en Guyenne 
pour réprimer, disait-il, quelques aventuriers gascons. 
Le comte de Hainaut donna sa fille en mariage au 
Jeune fils d'Isabeau, et le frère du comte se chargea 
de conduire la petite troupe qu'elle avait levée. De 
grandes forces n'auraient pu que nuire, en alarmant 
les Anglais. Edouard était désarmé, livré d'avance. Il 
envoya sa flotte contre elle ; mais sa flotte n'avait 
garde de la rencontrer. Il dépêcha Robert de AValte- 
ville avec des troupes, qui se réunirent à elle. Il im- 
plora les gens de Londres; ceux-ci répondirent pru- 
demment « qu'ils avaient privilège de ne point sortir 
en bataille; qu'ils ne recevraient pas d'étrangers, mais 
bien volontiers le roi, la reine et le prince royal. » 
Non moins prudemment, les gens d'église accueillaient 
la reine à son arrivée. L'archevêque de Cantorbéry 
prêcha sur ce texte : « La voLx du peuple est la voix 
de Dieu. » L'évêque d'Hereford sur cet autre : « C'est 
au chef que j'ai mal, Caimt meum doïeo '. » Enfin, 

et dirent que or et argent y étoient efîorciement accourus d'An- 
gleterre. » Froissart, éd. Dacier, I, 26. — « Si entendit-il secrè- 
tement que Charles le Bel étoit en volonté de faire prendre sa 
?œur, son flls, le comte de Kent et messire Roger de Mortimer, et 
ie eux remettre es mains du roi d'Angleterre et dudit Spencer; et 
ainsi le vint-il dire de nuit à la reine d'Angleterre et l'avisa du 
péril où elle étoit. » Froissart, I, 29. 

' Il concluait que le seul moyen de guérir le corps était de lui 
couper la tête. 



SUITE DU RÈGNE DE PHILIPPE LE BEL. i;;. 

dressa et prononça la formule, qu'on a gardée comnivi 
bon précédent: « Moi, Guillaume Trussel, procureur 
du Parlement, au nom de tous les hommes d'Angle- 
terre, je te reprends l'hommage que je t'avais fait, à 
l'ëvêque d'Oxford prit le texte de la Genèse : « Je 
mettrai l'inimitié entre toi et la femme, et elle t'écra- 
sera la tête. » Prophétie homicide qui se vérifta. 

Cependant la reine s'avançait avec son fils et sa pe- 
tite troupe. Elle venait comme une femme malheu- 
reuse qui veut seulement éloigner de son mari les 
mauvais conseillers qui le perdent. C'était grande pitié 
de la voir si dolente et si éplorée. Tout le monde était 
pour elle. Elle eut bientôt entre ses mains Edouard et 
Spencer. On lui amena ce Spencer qu'elle haïssait tant : 
elle en rassasia ses yeux. Puis, devant le palais, sous 
les croisées de la reine, ont lui fit subir, avant la mort, 
d'osbcènes mutilations. 

Pour le moment, elle n'osait pas en faire plus. Elle 
avait peur, elle tàtait le peuple, elle ménageait son 
mari. Elle pleurait, et tout en pleurant elle agissait. 
Mais rien ne semblait se faire par ehe, tout par jus- 
tice et régulièrement. Edouard était resté en posses- 
sion de la couronne royale; cela arrêtait tout. Trois 
comtes, deux barons, deux évêques et le procureur du 
Parlement, Guillaume Trussel, vinrent au château de 
Kenilworth, faire entendre au prisonnier que s'il ne 
se dépêchait de livrer la couronne, il n'y gagnerait 
rien, qu'il risquerait plutôt de faire perdre le trône à 
son fils, que le peuple pourrait fort bien choisir un roi 
hors de la famille royale. Fldouard pleura, s'évanouit 
et finit par livrer la couronne. Alors le procureur 



V6i HISTOIRE DE FRANCE. 

toi, Edouard. De ce temps en avant, je te défie, je te 
prive de tout ton pouvoir royal. Désorrûais, jenet'obéis 
plus comme à un roi. » Edouard croyait au moins vivre ; 
on n'avait pas encore tué de roi. Sa femme le flattait 
toujours. Elle lui écrivait des choses tendres, elle lui en- 
voyait de beaux habits. Cependant un roi déposé est 
bien embarrassant. D'un moment à l'autre, il pouvait 
être tiré de prison. Dans leur anxiété, Isabeau et Morti- 
mer demandèrent l'avis à l'évèque d'Hereford. Ils n'en 
tirèrent qu'une parole équivoque : Edwardmii occiden 
nolile timere homim est. C'était répondre sans répondre. 
Selon que la virgule était placée, ici ou là, on pouvait 
lire dans ce douteux oracle la mort ou la vie. Ils lurent 
la mort. La reine se mourait de peur tant que son 
mari était en vie. On envoya à la prison un nouveau 
gouverneur, John Maltravers; nom sinistre, mais 
Wiomme était pire. Maltravers fit longuement goûter 
au prisonnier les affres de la mort; il s'en joua pendant 
quelques jours, peut-être dans l'espoir qu'il se tuerait 
lui-même. On lui faisait la barbe à l'eau froide, on le 
couronnait de foin; enfin, comme il s'obstinait à vivre, 
ils lui jetèrent sur le dos une lourde porte, pesèrent 
dessus, et l'empalèrent avec une broche toute rouge. Le 
fer était mis, dit-on, dans un tu3-au de corne, de manière 
cà tuer sans laisser trace. Le cadavre fut exposé aux 
regards du peuple, honorablement enterré, et une 
messe fondée. Il n'y avait nulle trace de blessure, 
mais les cris avaient été entendus ; la contraction de la 
face dénonçait l'horrible invention des assassins ^ 

' « Ut inuotuit viri dejoctio, plena dolore (ut foris apparuit), fere 



SUITE DU RËGXE DE PHILIPPE LE BEL. 



\oo 



Charles le Bel ne profita pas de cette révolution,- Lui- 
même il mourut presque en même temps qu'Edouard, ne 
laissant qu'une fille. Un cousin succéda. Toute cette 
belle famille de princes qui avaient siégé près de leur 
père au concile de Vienne était éteinte, conformément 
à ce qu'on racontait des malédictions de Bouiiace. 



mente alienata fuit... Mibit indumenta delicata et litteras blandien- 
tes. Eodem tempore asbignata fuit dos regina? talis et tanta, quod 
régi fllio regni pars tertia vix remansit. » Wais. p. 12G-127. — 
« Ipso prostrato et sub Obtio ponderoso detento ne surgeret, dum 
tortores imponerent cornu, et psr foramen immitterent ignitum 
veru in viscera sua. » ïbid. 





Livre vi 

CHAPITRE PREMIER 

L'Angleterre. — Philippe Je Valois. 13^8-1343. 



Cette mémorable époque, qui met l'Angleterre si bas 
et la France d'autant plus haut, présente néanmoins 
dans les deux pays deux événements analogues. Eu 
Angleterre, les barons ont renversé Edouard II. En 
France, le parti féodal met sur le trône la branche 
féodale des Valois. 

Le jeune roi d'Angleterre, petit-fils de Philippe le 
Bel par sa mère, après avoir d'abord réclamé, vient 



L'ANGLETERRE. 157 

faire hommage à Amiens. Mais l'Angleterre humiliée 
n'eu a pas moins en elle les éléments de succès qui 
vont bientôt la faire prévaloir sur la France. 

Le nouveau gouvernement anglais, intimement lié 
avec la Flandre, appelle à lui les étrangers. Il renou- 
velle la charte commerciale qu'Edouard I^^ avait accor- 
dée aux marchands de toute nation. La France, au 
contraire, ne peut prendre part au mouvement nou- 
veau du commerce. Un mot sur cette grande révolu- 
tion. Elle explique- seule les événements qui vont sui- 
vre. Le secret des batailles deCréci, de Poitiers est au 
comptoir des marchands de Londres, de Bordeaux et 
de Bruges. 

En 1291, la Terre sainte est perdue, l'âge des croi- 
sades fini. Eu 1298, le Vénitien Marco Polo, le Chris- 
tophe Colomb de l'Asie, dicte la relation d'un voyage, 
d'un séjour de vingt ans à la Chine et au Japon*. 
Pour la première fois, on apprend qu'à douze mois de 
marche au delà de Jérusalem, il y a des royaumes, 
des nations policées. Jérusalem n'est plus le centre du 
m.onde,- ni celui de la pensée humaine. L'Europe perd 
la Terre sainte ; mais elle voit la terre. 

En 1321 paraît le premier ouvrage d'économie poli- 
tique commerciale : Sécréta fideïmm cruels"-, par le 

' Comme Christophe Colomb, il eut ses contradicteurs. Mais 
le retour de Colomb mit fin à tous les doutes : ils commencèrent 
au retour de Polo. Son traducteur latin en appelle au témoignage 
du père et de l'oncle de Polo, compagnons de son voyage. 

* ]î<Iarco Polo, captif à Gênes, dictait aux compatriotes de 
Christophe Colomb le livi'e qui inspira à ce dernier sa grande 
entreprise. 



t.% HISTOIRE DE FRANCE. 

VthiitieQ Sanuto. — Vieux titre, pensée nouvelle. 
i /auteur propose contre l'Egypte, non pas une croi- 
^a'ie, mais plutôt un blocus couimerciai et maritime*. 
> livre est bizarre dans la forme. Le passage des 
idées religieuses à celles du commerce s'accomplit 
gauchement. Le Vénitien, qui peut-être ne veut que 
rendre à Venise ce qu'elle a perdu par le retour des 
Grecs à Constantinople, donne d'abord tous les textes 
sacrés qui recommandent au bon chrétien la conquête de 
Jérusalem ; puis le catalogue raisonné des épices dont 
la Terre sainte est l'entrepôt : poivre, encens, gin- 
gembre; il quahfle les denrées et les coie article par 
article. Il calcule avec une précision adndrable les 
frais de traubDcrt-, etc. 



* Livre des secrets des fidèles de la Croix. — « Au nom de 
Notre-Seigneur JéftUt-Chriiït. Amen. En Tan 1321,. j'ai été intro- 
duit auprès de notre bOigneur le Pape et lui ai prébenté deux 
livres bur le recouvrement de la Terre ï^ainte, et le salut des fl- 
dèies; Tun était couvert en rouge, l'autre en jaune. En même 
temps j'ai mis sous ses yeux quatre cartes géographiques, l'une de 
la mer Méditerranée, l'autre de la terre et de la mer, la troisième 
de la Terre sainte, la quatrième de l'Egypte. » A la suite de Bon- 
gars, Gesta Dei per Francos. 

S'il partage s'en livre en trois parties en l'honneur de la Sainte- 
Trinité, la raison qu'il en donne c'est qu'il y a trois choses princi- 
pales pour le rétablissement de la santé du corps, le sirop prépa- 
ratoire, la médecine et le bon régime : « Partitur autem totale 
opus ad honorem Sanctas Trinitatis in très libres. Nam sicut 
intirmanti corpori... tria impertiri curamus : primo syrupum ad 
prœviam dispositionem... secundo congruam medicinam quae 
morbum expellat... tertio ad contervandam sanitatem debitum 
vita3 regimen... Sic conformiter continet liber primus dicpoùitio- 
nem quasi syrupum, etc. Sécréta lîdelium crucis, etc., p. 9. » 

* Il montre la supériorité de la route d'Egypte sur celle de Sy- 



L'ANGLETERRE. 159 

Une grande croisade commence en effet dans le 
monde, mais d'un genre tout nouveau. Celle-ci, moins 
poétique, n'est pas en quête de la sainte lance, du 
Graal, ni de l'empire de Trébizonde. Si nous arrêtons 
un vaisseau en mer, nous n'y trouverons plus un cadet 
de France qui cherche un royaume', mais plutôt quel- 
que Génois ou Vénitien qui nous débitera volontiers 
du sucre et de la cannelle. Voilà le héros du monde 
moderne; non moins héros que l'autre; d risquera 
pour gagner un sequin autant que Richard Cœur- 



rie. Puis il propose contre le Soudan d'Egypte, non pas une croi- 
sade, mais un bimple blocus. Le blocus ruinera le soudan et par 
suite le monde mahométan, dont l'Egypte est le cœur. Dix ga- 
lères suffiront. Il fixe avec une prévoyance toute moderne ce qu'il 
faut d'bommes, d'argent, de vivres. La flotte doit être armée à 
Venise. « Les marins de Venise, dit-il, sauront seuls se conduire 
sur les plages basses d'Egypte qui ressemblent à leurs lagunes » 
(p. 3S-36). Il n'ose pas demander que l'amiral soit un Vénitien, il 
se contente de dire qu'il doit être ami des Vénitiens, pour agir de 
concert avec eux (p. 8!J). « Il faut,Mlit-il nettement, ou que raccôs 
de l'Egypte soit absolument interdit, ou qu'il soit élargi et facilité 
de telle sorte que chacun puisse aller, revenir, commercer par les 
terres du soudan, en toute liberté, et qu'en ce dernier cas, on ne 
parle plus de recouvrer la Terre sainte. » — « Mais, dira-t-on, si 
le Soudan détournait le Nil de la Méditerranée dans la Mer Rouge? 
La chose e^t impossible; et si elle avait lieu, l'Egypte serait 
anéantie, elle deviendrait déserte... Le soudan réduit, les forte- 
resses de l'Egypte maritime deviendront un sûr asile pour les na- 
tions chrétiennes comme le furent pour les Vénitiens les lagunes 
de l'Adriatique qui, dans les tempêtes des invasions gauloises, 
africaines, lombardes et dans celle d'Attila, sont restées inviolées. » 
(Part. 3, ch. ii.) Ces derniers mots font allusion aux craintes ré- 
centes que les invasions des Mongols avaient inspirées à toute la 
Chrétienté. 
' Dans la quatrième croisade. 



100 HISTOIRE DE FRANCE. 

de-Lion pour Saint-Jean-d'Acre. Le croisé du commerce 
a sa croisade en tous sens, sa Jérusalem partout, 

La nouvelle religion, celle de la richesse, la foi en 
î'or, a ses pèlerins, ses moines, ses martyrs. Ceux-ci 
osent et souffrent, comme les autres. Ils veillent, ils 
jeûnent, ils s'abstiennent. Ils passent leurs belles 
aimées sur les routes périlleuses, dans les comptoirs 
lointains, à Tyr, à Londres, à Novogorod. Seuls et 
célibataires, enfermés dans des quartiers fortifiés, ils 
couchent en armes sur leurs comptoirs, parmi leurs 
dogues énormes^; presque toujours pillés hors des 
villes, dans les villes souvent massacrés. 

Ce n'était pas chose facile de commercer alors. Le 
marchand qui avait navigué heureusement d'Alexandrie 
à Venise, sans mauvaise rencontre, n'avait encore rien 
fait. 11 lui fallait, pour vendre à bon profit, s'enfoncer 
dans le Nord. Il fallait que la marchandise s'ache- 
minât, par le Tyrol, par les rives agrestes du Danube, 
vers Augsbourg ou Vienne; qu'elle descendît sans 
encombre entre les forêts sombres et les sombres 
châteaux du Rhin ; qu'elle parvînt à Cologne, la ville 
sainte. C'était là que le marchand rendait grâce à 
Dieu". Là se rencontraient le Nord et le Midi; les 
gens de la Hanse y traitaient avec les Vénitiens. — 
Ou bien encore, il appuyait à g:auche. Il pénétrait en 
France, sur la foi du bon comte de Champagne. Il 
déballait aux vieilles foires de Troyes, à celles de 
Lagny, de Bar-sur- Aube, de Provins ^ De là, en peu 

' Sartorius. 
* Ulmann. 
' Grosley. 



L'ANGLETERRE. 161 

de journées, mais non sans risque, il pouvait atteindre 
Bruges, la grande station des Pays-Bas, la ville aux 
dix-sept nations ^ 

Mais cette route de France ne fut plus tenable, lors- 
que Philippe le Bel, devenu, par sa femme, maître de 
la Champagne, porta ses ordonnances contre les Lom- 
bards, brouilla les monnaies, se mêla de régler l'inté- 
rêt qu'on payait aux foires ^ Puis vint Louis le Hutin, 
qui mit des droits sur tout ce qui pouvait s'acheter ou 
se vendre. Cela suffisait pour fermer les comptoirs de 
Troyes. Il n'avait pas besoin d'interdire, comme il fit, 
tout trafic « avec les Flamands, les Génois, les Italiens 
« et les Provençaux. » 

Plus tard, le roi de France s'aperçut qu'il avait tué 
sa poule aux œufs d'or. Il abaissa les droits, rappela 
les marchands ^ Mais il leur avait lui-même enseigné 
à prendre une autre route. Ils allèrent désormais en 

^ Hallam. 

* Les foires de Champagne étaient plus anciennes que le comté 
même. Il en est fait mention dès l'an 427, dans une lettre de Si- 
doine Apollinaire a saint Loup. Elles se perpétuèrent toujours 
florissantes, sans que personne gênât leurs transactions. L'ordon- 
nance de Philippe le Bel et,t le titre royal le plus ancien qui les 
concerne. 

* Voyez les ordonnances de Charles le Bel et de Philippe de 
Valois. Ce qui acheva la ruine des foires de Champagne, ce fut la 
rivalité de Lyon. Quand aux tracasseries fiscales s'ajoutèrent les 
alarmes et les pillages de la guerre intérieure, Troyes fut déser- 
tée, et Lyon s'ouvrit comme un asile au commerce. Il fallut abo- 
lir les foires de Lyon pour rendre quelque vie aux foires de Cham- 
pagne. En 1486, des quatre foires de Lyon, deux furent transférées 
à Bourges et deux à Troyes; mais elles tombèrent dès que Lyon 
eut obtenu de rouvrir ses marchés- 



162 HISTOIRE DE FRANCE. 

Flandre par l'Allemagne ou par mer. Ce fut pour Ve 
nise l'occasion d'une navigation plus hardie, qui, par 
l'Océan, la mit en rapport direct avec les Flamands et 
les Anglais. 

Le royaume de France, dans sa grande épaisseur, 
restait presque impénétrable au commerce. Les routes 
étaient trop dangereuses, les péages trop nombreux. 
Les seigneurs pillaient moins ; mais les agents du roi 
les avaient remplacés. Pillé comme un marchand, était 
un mot proverbiaP. La main royale couvrait tout; mais 
on ne la sentait guère que par la griffe du fisc. Si l'or- 
dre venait, c'était par saisie universelle. Le sel, l'eau, 
les rivières, les forêts, les gués, les défilés, rien 
n'échappait à l'ubiquité fiscale. 

Tandis que les monnaies variaient continuellement 
en France, elles changeaient peu en Angleterre. Le roi 
de France avait échoué dans l'entreprise d'établir 
l'uniformité des mesures. C'est un des principaux ar- 
ticles de la charte que le roi d'Angleterre accorda aux 
étrangers. Dans cette charte, le roi déclare qu'il a 
grande sollicitude des marchands qui visitent ou h<ibi- 
tent l'Angleterre, Allemands, Français, Espagnols, 
Portugais, Navarrais, Lombards, Toscans, Proven- 
çaux, Catalans, Gascons, Toulousains, Cahorcins, Fla- 
mands, Brabançons, et autres. Il leur assure protec- 
tion, bonne et prompte justice, bon poids, bonne 
mesure. Les juges qui feront tort à un marchand seront 
punis, même après l'avoir indemnisé. Les étrangers 



• «... Qu'ils en fissent leur profit comme d'un marchand. » 
Commines. 



L'ANGLETERRE. 163 

auront un juge à Londres, pour leur rendre justice 
sommaire. Dans les causes où ils seront intéressés, le 
jury sera mi-parti d'Anglais et d'hommes de leur na-, 
tion ^ . 

Même avant cette charte les étrangers affluaient en 
Angleterre. Lorsqu'on voit quel essor le commerce y 
avait pris dès le xiip siècle, on s'étonne peu qu'au 
xiv^ un marchand anglais ait invité et traité cinq 
rois-. Les historiens du moyen âge parlent du com- 
merce anglais comme on pourrait faire aujourd'hui. 



• Peu après, les privilèges des villes qui auraient entravé ce 
libre commerce sont déclarés nuls et sans force. Le roi et les ba- 
rons ne s'inquiétaient pas si la concurrence des étrangers nuirait 
aux Anglais (Rymer). Le roi déclare qu'il leur accorde à jamais, 
en son nom et au nom de ses successeurs, 1° de pouvoir venir en 
sûreté sous la protection royale, libres de divers droits qu'il tpé- 
cifie : De omcragin^ pontagio et jjanngio lleri et quieli; 1° d'y 
vendre en gros à qui ils voudront; les merceries et épices, peuvent 
même être vendues en détail par les étrangers; 3" d'importer et 
exporter, en payant les droits, toute cho^e, excepté les vins, 
qu'on ne peut exporter sans licence spécia;e du roi ; 4° leurs mar- 
chani'ises n'auront à craindre ni droit de prise ni saisie; 5° on leur 
rendra bonne justice; car si un juge leur ft\it tort, il sera puni 
même après que les marchands auront été indemnibés; G° en toute 
cauoo où ils seront intéressés, le jury sera composé, pour une 
moitié, de leurs compatriotes; 7<» dans tout le royaume il n'y aura 
qu'un poids et une mesure; dans chaque ville ou lieu de foire il 
y aura un poids royal, ).a balance sera bien vide, et celui qui 
pèse n'y portera pas les mains; 8° à Londres, il y aura un juge 
desdits marchands, pour leur rendre justice sommaire; 9« i)our 
tous ces droits ils paieront deux sous de plus qu'autrelbis, sur cha- 
que tonneau qu'ils amèneront; quarante deniers de plus par tac 
de laine, etc., etc.; 10» mais une fois ces droits payés, ils pourront 
aller et commercer librement pair tout le royaume. 

> K.llam. 



164 HISTOIRE DE FRANCE. 

« Angleterre, les vaisseaux de Tharsis, vantés 
dans l'Écriture, pouvaient-ils se comparer aux tiens?... 
Les aromates t'arrivent des quatre climats du monde. 
Pisans, Génois et Vénitiens t'apportent le saphir et 
l'émeraude que roulent les fleuves du Paradis. L'Asie 
pour la pourpre, l'Afrique pour le baume, l'Espagne 
pour l'or, l'Allemagne pour l'argent, sont tes humbles 
servantes. La Flandre, ta fileuse, t'a tissu de ta laine 
des habits précieux. La Gascogne te verse ses vins. 
Les iles de l'Ourse aux Ilyades, toutes, elles t'ont 
servi... Plus heureuse, toutefois, par ta fécondité; les 
flancs des nations la bénissent, réchauffés des toisons 
de tes brebis ^ ! » 

La laine et la viande, c'est ce qui a fait primitive- 
ment l'Angleterre et la race anglaise. Avant d'être 
pour le monde la grande manufacture des fers et des 
tissus, l'Angleterre a été une manufacture de viande. 
C'est de temps immémorial un peuple ékveur et pas- 
teur, une race nourrie de chair. De là cette fraicheur 
de teint, cette beauté, cette force. Leur plus grand 
homme, Shakespeare, fut d'abord un boucher. 

Qu'on me permette, à cette occasion, d'indiquer ici 
une impression personnelle. 

J'avais vu Londres et une grande partie de l'Angle- 
terre et de l'Ecosse; j'avais admiré plutôt que com- 
pris. Au retour seulement, comme j'allais d'York à 
IManchester, coupant l'ile dans sa largeur, alors enfin 
j'eus une véritable intuition de l'Angleterre. C'était 
au matin, par un froid brouillard; elle m'appni:;is-ait 

' Mathieu de We&tmint?ter. 



L'ANGLETERRE. 165 

non plus seulement environnée, mais couverte, noyée 
de l'Océan. Un pâle soleil colorait à peine moitié du 
paysage. Les maisons neuves en briques rouges au- 
raient tranché durement sur le gazon vert, si la brume 
flottante n'eût prit soin d'harmoniser les teintes. Par- 
dessus les pâturages, couverts de moutons, flambaient 
les rouges cheminées des usines. Pâturage, labourage, 
industrie, tout était là dans un étroit espace, l'un sur 
l'autre, nourri l'un par l'aulre; l'herbe vivant de 
brouillard, le mouton d'herbe, l'homme de. sang. 

Sous ce climat absorbant, l'homme, toujours affamé, 
ne peut vivre que par le travail. La nature l'y con- 
traint. Mais il le lui rend bien; il la fait travailler 
elle-même; il la subjugue par le fer et le feu. Toute 
l'Angleterre halète de combat. L'homme en est comme 
effarouché. Voyez cette face rouge, cet air bizarre... 
On le croirait volontiers ivre. Mais sa tête et sa main 
sont fermes. Il n'est ivre que de sang et de force. Il se 
traite comme sa machine à vapeur, qu'il charge et 
nourrit à l'excès, pour en tirer tout ce qu'elle peut 
rendre d'action et de vitesse. 

Au moyen âge, l'Anglais était à peu près ce qu'il 
est, trop nourri, poussé à l'action, et guerrier faute 
d'industrie. 

L'Angleterre, déjà agricole, ne fabriquait pas encore. 
Elle donnait la matière; d'autres l'employaient. La 
laine était d'un côté du détroit, l'ouvrier de l'autre. Le 
boucher anglais, le drapier flamand, étaient unis, au 
milieu des querelles des princes, par une alliance in- 
dissoluble. La France voulut la rompre, et il lui en 
coûta cent ans de guerre. Il s'agissait pour le roi de la 



166 HISTOIRE DE FRANCE. 

succession de France, pour le peuple de la liberté du 
commerce, du libre marché des laines anglaises. 
Assemblées autour du sac de laine, les communes 
.marchandaient moins les demandes du roi, elles lui vo- 
taient volontiers des armées. 

Le mélange d'industrialisme et de chevalerie donne 
à toute cette histoire un aspect bizarre. Ce fier 
Edouard III qui sur la Table ronde a juré le héron de 
conquérir la France \ cette chevalerie gravement folle 



Par devant la roïne Robert s'agenouilla, 

Et dist que le hairon par temps départira, 

Mèb que chou ait voué que le cuer li dira. 

« Vassal, du la roïne, or ne me parles jà; 

« Dame ne peut vouer, puis qu'elle seigneur a, 

a Car s'elle veue riens, son mari pooir a. 

« Que bien puet rapeller chou qu'elle vouera; 

« Et honnis soit 11 corps que jasi pensera, 

« Devant que mes chiers sires commandé le m'ara. » 

Et dist le roy : « Voué<, mes cors l'aquittera. 

« Mes que finer en pui^^se, mes cors s'en penera; 

« Voués hardiement, et Dieux vous aidera » 

« Adonc,. dit la roïne, je sais bien, que piecha, 

« Que suis grosse d'enfant, que mon corps senti là, 

« Encore n'a il gaires, qu'en mon corps se tourna, 

« Et je voue, et prometh a D:eu, qui me créa, 

« Qui nasqui île la Vierge, que ses corps n'enpira, 

« Et qui mourut en crois, on le crucifia, 

« Que jà li frais de moi, de mon corps n'istera, 

(( Si m'en ares menée ou païs par delà, 

« Pour avanchier le veu que vo corps voué a; 

« Et s'il en voelh isir, quant besoins n'en sera, 

« D'un grand cout-?l d'achier li miens corps s'ochira : 

« Serai m'asnie perdue, et li fruis périra. » 

E- quand li rois l'entent, moult form-nt l'en passa; 

Et dist : « Certamemenfnuls plus ne vouera, m 

Li hi'irons fu partis, la roïne en mengna. 

Adonc, quant clie fu fait, li rois ^'apareilla, 

Et fit garnir les nés, la roïne i entra. 

Et maint franc chevalier avecques lui mena. 



L'ANGLETERRE. 1G7 

qui, par suite d'un vœu, garde un œil couvert de drap 
rouge S ils ne sont pas tellement fous qu'ils servent à 
leur frais. La simplicité des croisades n'est point de 
cet âge. Ces chevaliers au fond sont les agents mer- 
cenaires, les commis voyageurs des marchands de 
Londres et de Gand. Il faut qu'Edouard s'humanise, 
qu'il mette bas l'orgueil, qu'il tache de plaire aux dra- 
piers et aux tisserands, qu'il donne la main à son com- 
père, le brasseur Artevelde, qu'il harangue le popu- 
laire du haut du comptoir d'un boUcher ^ 

Les nobles tragédies du xiv^ siècle ont leur partie 
comique. Dans les plus fiers chevaliers, il y a du Fal- 
staff. En France, en Italie, en Espagne, dans les beaux 
climats du Midi, les Anglais se montrent non moins 
gloutons que vaillants. C'est l'Hercule boiq^hage. Ils 



De illoc en Anvers, H rois ne s'arrêta. 
Quant outre sont venu, la dame délivra; 
D'un beau fils gracieux la dame s'acouka, 
Lyon d'Anvei-s ot non, quant on le baptisa, 
Ensi le franque Dame le sien veu acquitta; 
Ainsque soient tout fait, main prudomrae en morra. 
Et maint bon chevalier dolent s'en clamera. 
Et mainte prude femme pour lasse s'en tenra. 
Adonc parti li cours des Englès par delà. 

Chi finent leus veus du hairon. 
Ce petit poëme se trouve à la fin du t. I de Froissart, éd. Da- 
cier-Buchon, p. 420. 

* « Il y* avoit dans la suite de l'évêque de Lincoln plusieurs ba- 
cheliers qui avoient chacun un œil couvert de drap vermeil, pour- 
quoi il n'en put voir; et di&oit-on que ceux avoient voué entre 
dames de leur pays que jamais ne verroient que d'un œil jusqu'à 
ce qu'ils auroient fait aucunes proue;:>ises au royaume de France. » 
Froibsart. 

* Froissart. 



168 HISTOIRE DE FRANCE. 

viennent, à la lettre, manger le pays. Mais, en repré- 
sailles, ils sont vaincus par les fruits et les vins. Leuis 
princes meurent d'indigestion, leurs armées de dys- 
senterie. 

Lisez après cela Fi-oissart, ce Walter Scott du moyen 
âge; suivez-le dans ses éternels récits d'aventures et 
d'apertises d'armes. Contemplez dans nos musées ces 
lourdes et brillantes armures du xiv« siècle... Ne 
semblet-il pas que ce soit la dépouille de Renaud ou 
de Roland?... Ces épaisses cuirasses pourtant, ces for- 
teresses mouxantes d'acier, font surtout honneur à la 
prudence de ceux qui s'.en affublaient... Toutes les fois 
que la guerre devient métier et marchandise, les ar- 
mes défensives s'alourdissent ainsi. Les marchands de 
Carthage, ceux de Palmyre, n'allaient pas autrement 
à la guerre ^ 

Voilà l'étrange caractère de ce temps, guerrier et 
mercantile. L'histoire d'alors est épopée et conte, ro- 
man d'Arthur, farce de Patelin. Toute l'époque est 
double et louche. Les contrastes dominent; partout 
prose et poésie se démentant, se raillant l'une l'autre. 
Les deux siècles d'intervalle entre les songes do Dante 
et les songes de Shakespeare, font eux-mêmes l'effet 
d'un songe. C'est le Rêve cVune mât cVélé, où le poète 
mêle à plaisir les artisans et les héros , le noble Thésée 
y figure à côté du menuisier Bottom, dont les belles 
oreilles d'âne tournent la tête à Titania. 

Pendant que le jeune Edouard III commence triste- 



* Pour Carthage, Y. Plutarque, Vie de Timoléon. Pour Pal- 
myre, ma Vie de Zénobie, Biogr, Univ. 



L'ANGLET1;]RUE, KJ'J 

ment son règne par un hommage à la France, Phi- 
lippe de Valois ouvre le sien au milieu des fanfares. 
Homme féodal, fils du féodal Charles de Valois, sorti 
de cette branche amie des seigneurs, il est soutenu 
par eux. Ces seigneurs et Charles de Valois lui-même 
avaient pourtant appuyé le droit des femmes à la mort 
de Louis le Hutin ; ils avaient désiré alors que la 
couronne, traitée comme un fief féminin, passât par 
mariage à diverses familles et qu'ainsi elle restât 
faible. Ils oublièrent cotte politique lorsque le droit 
des mâles amena au trône un des leurs, le fils môme 
de leur chef, de Charles de Valois. Ils comptaient bien 
qu'il allait réparer les injustes violences des règnes 
précédents ; qu'il allait, par exemple, rendre la 
Franche-Comté et l'Artois à ceux qui les réclamaient 
en vain depuis si longtemps. Robert d'Artois, croyant 
avoir enfin cause gagnée, aida puissamment à l'éléva- 
tion de Philippe. 

Le nouveau roi se montra d'abord assez complaisant 
pour les seigneurs. Il commença par les dispenser de 
payer leurs dettes ^ En signe de gracieux avènement 
et de bonne justice, il fit accrocher à un gibet tout 
neuf le trésorier de son prédécesseur '^ C'était, nous 
''avons dit, l'usage de ce temps. Mais comme un roi 

' « Ils prétendaient qu'il y avait une conjuration des hommes 
du bas état pour ruiner la noblesse française, et en consé(iueneo 
ils obtinrent d'abord un ordre du roi pour que tous leurs créan- 
ciers fussent mis en prison et leurs biens séquestrés ; puis vint 
l'ordonnance qui réduisit toutes leurs dettes aux trois quarts, à 
quatre mois de terme, sans intérêt. » (Gontin. G. de Nangis. — 
Ord., t. II) 

^ Pierre Remy. 



170 HISTOIRE DE FRANCE. 

vraiment justicier est le protecteur naturel des faibles 
et des affligés, Philippe accueillit le comte de Flandre, 
malmené par les gens de Bruges, tout ainsi que Charles 
le Bel avait consolé la bonne reine Isabeau. 

C'était une fête d'étrenner la jeune royauté par une 
guerre contre ces bourgeois. Le noblesse suivit le roi 
de grand cœur. Cependant les gens de Bruges et 
d'Ypres, quoique abandonnés de ceux de Gand, ne se 
troublèrent pas. Bien armés et en bon ordre, ils vinrent 
au-devant, jusqu'à Cassel, qu'ils voulaient défendre 
(23 août). Les insolents avaient mis sur leur drapeau 
un coq et cette devise goguenarde : 

Quand le coq icy chantera, 
Le roy trouvé cy entrera K 

Ce ne fut pas le cœur qui leur manqua pour tenir 
leur parole, mais la persistance et la patience. Pen- 
dant que les deux armées étaient en présence et se 
regardaient, les Flamands sentaient que leurs affaires 
étaient en souffrance, que les métiers d'Ypres ne bat- 
taient pas, que les ballots attendaient sur le marché 
de Bruges. L'àme de ces marchands était restée au 
comptoir. Chaque jour, à la famée de leurs villages 
incendiés, ils calculaient et ce qu'ils perdaient et ce 
qu'ils manquaient à gagner. Ils n'y tinrent plus, ils 
voulurent en finir par une bataille. Leur chef Zanekin 
(Petit Jean) s'habille en marchand de poisson, et va 
voir le camp français. Personne n'y songeait à l'en- 
nemi. Les seigneurs en belles robes causaient, se con- 

* « Appelant ledict Roy Philippe roî/ trouvé. » Oudegherst. 



L'ANGLETERRE. 171 

viaient, se faisaient des visites. Le roi dînait, lorsque 
les Flamands fondent sur le camp, renversent tout, et 
percent jusqu'à la tente royale'. Même précipitation 
des Flamands qu'à Mons-en-Puelle, même impré- 
voyance du côté des Français. La chose ne tourna pas 
mieux pour les premiers. Ces gros Flamands, soit 
brutal orgueil de leur force, soit prudence des mar- 
chands, ou ostentation de richesse, s'étaient avisés de 
porter à pied de lourdes cuirasses de cavaliers. Ils 
étaient bien défendus, il est vrai, mais ils bougeaient 
à peine. Leurs armures suffisaient pour les étouffer. 
On en jeta treize mille par terre, et le comte, rentrant 
dans ses États, en fit périr dix mille en trois jours. 

C'était certainement alors un grand roi que le roi de 
France. Il venait de replacer la Flandre dans sa dé- 
pendance. Il avait reçu Thommage du roi d'Angleterre 
pour ses provinces françaises. Ses cousins régnaient à 



' <' Oncques en l'ost du roy ne feit on guet : et les grands sei- 
gneurs alèrent d'une tente en l'autre, pour eux déduire, en leurs 
belles robes. Or vous dirons des -Flamans, qui sur le mont étoient... 
Si feirent trois grosses batailles les Flamans, et veindrent avalant 
le mont, au grand pas, devers l'ott du roy : et passèrent tout 
outre, sans cry ne noi^e : et fut à l'heure de vespres bonnans... Et 
'les Flamans ne s'atargèrent mie, ains veindrent le grand pa&, pour 
surprendre le roy en sa tente. » Froi^sart^ I. c. lxix, p. 123. — 
V. aus,>i Cont. G. de Nangis, p. 90. Oudegher&t, c. CLiv, f. 2n9. — 
Je regrette de n'avoir pas eu entre les main» l'important ouvrage 
de Vx. AVarnkœnig, lorsque j"ai imprimé le récit de la bataille de 
Courtrai : Hi.^toire du la Flandre et de ses in^titutions civiles et 
politiques, jusqu'à l'année 1303, par M. Warnkœnig, trad. de 
l'allemand, par M. Ghueldorf. 183o. Voyez particulièrement aux 
page^ 303, ;^i)8, du premier volume, quelques circonstances inté- 
ressantes- qui complètent mon récit. 



172 HISTOIRE DE FRANCE. 

Naples et en Hongrie. Il protégeait le roi d'Ecosse. Il 
avait autour de lui comme une cour de rois, ceux de 
Navarre, de Majorque, de Bohême, souvent celui 
d'Ecosse. Le fameux Jean de Bohême, de la maison de 
Luxembourg, dont le fils fut empereur sous le nom de 
Charles IV, déclarait ne pouvoir vivre qu'à Paris, le 
séjour le plus chevaleo'esque du monde. Il voltigeait par 
toute l'Europe, mais revenait toujours à la cour du 
grand roi de France. Il y avait là une fête éternelle, 
toujours des joutes, des tournois, la réalisation des 
romans de chevalerie, le roi Arthur et la Table 
ronde. 

Pour se figurer cette royauté, il faut voir Vincennes, 
le Windsor des Valois. Il faut le voir non tel qu'il est 
aujourd'hui, à demi rasé ; mais comme il était quand 
ses quatre tours, parleurs ponts-levis, vomissaient aux 
quatre vents ^ les escadrons panaches, blasonnés, des 
grandes armées féodales, lorsque quatre rois, descen- 
dant en lice, joutaient par-devant le roi très-chrétien; 
lorsque cqHq noble scène s'encadrait dans la majesté 
d'une forêt, que des chênes séculaires s'élevaient jus- 
qu'aux créneaux, que les cerfs bramaient la nuit au 
pied des tourelles, jusqu'à ce que le jour et le cor 
vinssent les chasser dans la profondeur des bois... Vin- 
cennes n'est plus rien, et pourtant, sans parler du don- 
jon, je vois d'ici la petite tour de l'horloge qui n'a pas 
moins encore de onze étages dogives. 



' Les châteaux, comme les églises du moyen âge, comme les 
cités antiques, sont, je crois, généralement, orientes. Voyez mon 
Histoire romaine, et ma Symbolique du droit. 



L'ANGLETERRE. 173 

Au milieu de toute cette pompe féodale, qui char- 
mait les seigneurs, ils eurent bientôt lieu de s'aperce- 
voir que le fils de leur ami Charles de Valois ne 
régnerait pas autrement que les fils de Philippe le 
Bel. Ce règne chevaleresque commença par un ignoble 
procès ; le château royal fut bientôt un greffe, où l'on 
comparait des écriture* et jugeait des faux. Le procès 
n'allait pas à moins qu'à perdre et déshonorer un 
des grands barons, un prince du sang, celui même 
qui avait le plus contribué à l'élévation de Philippe, 
son cousin, son beau-frère, Robert d'Artois. On vit en 
ce procès ce qu'il y avait de plus humiliant pour les 
grand seigneurs, un des leurs faussaire et sorcier. Ces 
deux crimes appartiennent proprement à ce siècle. 
Mais il manquait jusque-là de les trouver dans un 
chevalier, dans un homme de ce rang. 

Robert se plaignait depuis vingt-six ans d'avoir été 
supplanté dans la possession de l'Artois par Mahaut, 
sœur cadette do son père, femme du comte de Bour- 
gogne. Philippe le Bel avait soutenu Mahaut et les 
deux filles de Mahaut, qu'avaient épousées ses fils 
avec cette dot magnifique de l'Artois et de la Franche- 
Comté ^ A la mort de Louis le Hutin, Robert, profitant 
de la réaction féodale, se jeta sur l'Artois. Mais il 
fallut qu'il lâchât prise. Philippe le Long marchait 
contre lui. Il attendit donc que tous les fils de Philippe 

' Un arrêt de la cour de France, prononcé en plein parlement, 
déboutait pour toujours^ Robert et ses success^eurs de leuro préten- 
tions, et ordonnait : « Que ledit Robert amast ladite comte^be 
comme sa chière tante, et ladite comtesse ledit Robert ■'omme son 
bon nepveu. » 



1T4 niSTOinK DR FRANCE. 

le Bol fiissfTit moris, qu'un fils de Charles de Valois 
parvînt au ti'ôiie. Personne n'eut plus de part que 
Robert à ce dernier évéueineut ^ Philippe de Valois, 
en recounaissaoce, lui confia le commandement de 
l'avant garde dans la campagne de Flandre, et donna 
le titre de pairie à son comté de Bcauujout. Il avait 
épousé la sœur du roi, Jeanne de Valois; celle-ci ne 
se contentait pas d'être comtesse de Beaumont : elle 
espérait que son fière rendrait l'Artois à son mari. 
Elle disait que le roi ferait justice à Robert, s'il pou 
vait produire quelque pièce nouvelle, qiielpte petite 
quelle fât. 

La comtesse Mahaut, avertie du danger, s'empressa 
de venir à Paris. Mais elle y mourut presque en arri- 
vant. Ses droits passaient à sa fille, veuve de Philippe 
le Long. Elle mourut trois mois apr.'^s sa mère^ 
Robert n'avait plus d'adversaire que le duc de Bour- 
^'ogne, époux de Jeanne, fille de Philippe le Long et 
petite-fille de Mahaut. Le duc était lui-môme frère de 

' L'ancienne chronique de Flandre allait même ju.iiu'à lui en 
donner tout l'honneur : « Et n'Cûtoient mie les barons d'accord de 
faire le roy, mais toutefois par le pourchas de me..tire ilobcrt 
d'Artois fut tint la chose démenée, que me.-bire Philipiie... nit 
élu à roy d© France.» Ghron... ch. lxvii, p. WA, Mém. Ac 
Jusc X, ..'.12. 

^ Le Lruit commun était que Mahaut avait été enherbép. Quant 
fJ^anne, sa tille, « si fut une nuit avec ses dames en son dé- 
duit, et leur prit talent de boire clarey. et elle avoit un bouteilter 
qu'on appeloit Huppin, qui avoit esté avec la comte:; se sa mère. . 
Tantost que la Royne fut en son lict, si luy prit la maladie de la 
mort, et assez tost rendit son esprit, et lui coula le venin par les 
yeux, par la bouche, par le nez et par les oreilles, et devint son 
corps tout taché de blanc &i de "oir. » Ghro,i. de Flandre. 



L'ANGLETERRE. i7o 

la femme du roi. Le roi l'admit à la jouissance du 
comté ; mais en même temps il réservait à Robert le 
droit de proposer ses raisons ^ 

Ni les pièces, ni les témoins, ne manquèrent à Ro- 
bert. La comtesse Mahaut avait eu pour principal con- 
seiller l'évêque d'Arras. L'évêque étant mort, et lais- 
sant beaucoup de biens, la comtesse poursuivit en 
restitution la maîtresse de l'évêque, une certaine dame 
Divion, femme d'un chevalier ^ Celle-ci s'enfuit à Paris 



' « Sur ce qu'il lui a esté donné à entendre, que au traitté de 
mariage de Philippe d'Artois avec Blanche de Bretagne... duquel 
traicté furent faites deux paires de lettres rattifflées par Philippe 
le Bel... et fuirent enregistrées en nostre Cour es registre, les- 
quelles lettres, depuis le deceds dudit comte, ont esté fortraites 
par notre chière cousine Mahault d'Artois.» 1329. Chron. de 
Flandre, p. 601. 

^ « Quœdam mulier nobilis et formosa, quse fuerat M. Theode- 
rici eoncubina. » Gest. epibC, Leod., p. 408. 

Elle l'en menaçait même au nom du Roi. « J'ai voulu vous ex- 
cuser, di»ait-elle en luy représentant que vous n'aviez nulle des- 
ditec lettres, et il m'a répondu qu'il vous feroit ardoir he vous ne 
l'en baillez. » Ibid. HOC. 

La Divion avait été envoyée tout exprès en Artois pour se pro- 
curer le sceau du comte. Elle parvint après quelque recherche à 
en trouver un entre les mains d'Ourson le Borgne dit le beau Pari- 
sis. Il en voulait trois cents livres. Gomme elle ne les avait pas, 
elle offrit d'abord en gage un cheval noir sur lequel son mari avait 
jouté à Arras. Ourson refusa; alors, autorisée de son mari, elle 
déposa des joyaux, savoir deux couronnes, trois chapeaux, deux 
affiches, deux anneaux, le tout d'or et prisé sept cent vingt-quatre 
livres paribis. » Ibid., 609-610. — « Ensuite elle prit un scel à 
une lettre qui e^toit hcellée dudit évéque Thierry, et par barat en- 
gigneur, l'o^ta de cette lettre vieille et la plaça à la nouvelle. Et a 
ce faire furent pré^ens Jeanne et Marie, me;^chines (servantes) de 
ladite Divion, laquelle Marie tenoit la chandelle, et Jehanne li 
aidoit. » Ibid., K98. Déposition de Martin de Nuesport. La Divion 



176 i.i-.TOIRE DE FRANCE. 

avec son mari. Elle y était à peine, que Jeanne de 
Valois, qui savait qu'elle avait tous les secrets de 
l'évêque d'Arras, la pressa de livrer les papiers qu'elle 
pouvait avoir gardés ; la Divion prétendit même que 
la princesse la menaçait de la faire noyer ou brûler. 
La Divion n'avait point de pièces ; elle en fit : d'abord 
une lettre de l'évoque d'Arras où il demandait pardon 



déclara qu'elle assista seule avec la dame de Beaumont et Jeanne 
à l'application des sceaux « et n'y avoit à faire que elles trois tant 
seulement. » Ibid., p. 611. — De plus « pour ce que le Roy Phi- 
lippe avoit accoubtumé de faire ses lettres en latin, » on avait de- 
mandé à un chapelain Thibaulx, de Meaux, de donner en cette 
langue le commencement et la fin d'une lettre de confirmation qui 
devait, disait-on, servir au mariage de Jean d'Artois avec la de- 
moiselle de Leuze. Ibid., 612. 

La Divion semble pourtant attacher grande importance à son 
œuvre; elle fai&ait passer les pièces, à mesure qu'elle les fabri- 
quait, à Robert d'Artois, «Disant teles paroles, Sire vées ci 
copie des lettres que nous avons, gardez si elle est bonne; et il 
rcspondoit : Si je l'avoie de celle forme, il me sufflroit. » 
Elle voulut même les soumettre d'abord à des experts. Mém. Ac, 
X, ib. 

Archives, Sect. Mst., J., 439, 7i° 2. — Ils avaient eu soin de mé- 
nager à ces témoignages un commencement de preuve par écrit, 
dans la fausse lettre de l'évêque d'Arras : « Desquelles; lettresjou 
en ay une, et les autres ou traictié du mariage madame la Royne 
Jehanne furent par un de nos grands seigneurs gettés au feu... » 
Ibid., p. 1397. 

« ... Et jura au Roy, mains levées vers les saints, que un homme 
vestu de noir aussi comme l'archevesque de Rouen, il avoit baillé 
lesdites lettres de confirmation. » Cet homme vêtu de noir était 
son confesseur; Robert les lui avait données, puis les avait reçues 
de ses mains; moyennant quoi il jurait en toute sûreté de cons- 
cience. Ibid., p. 61U. 

Jacques Rondelle convint qu'on lui avait dit, que s'il déposait 
« ce luy vaudroit un voyage à Saint-Jacques en Gallice. » Gérard 



L'ANGLETERRE. 177 

à' Robert d'Artois d'avoir soustrait les titres. Puis une 
charte de l'aïeul Robert, qui assurait l'Artois à son 
père. Ces pièces et d'autres à l'appui furent fabricjuces 
à la hâte par un clerc de la Divion, et elle y plaqua de 
vieux sceaux. Elle avait eu soin d'envoyer demander à 



de Juvigny, " qu'il avoit rendu faux témoignage à la requeste du- 
dit Mouisieur Robert, qui venoit cliiez luy bi souvent, qu'il en estoit 
tout ennuyé... » Ibid., S99. 

Dépo,>ition de la Divion : « ... Item elle confes!^e que Prot, son- 
dit clerc, de son commandement, escript toutes lesdites fausses 
lettres de sa main, et escript celle ou peut le scel de ladite feu 
comtesse une penne d'airain^ pour sa main desguizier... Item elle 
dit que mons. Robert assez tost ajjiès en envoya ledit Prot elle ne 
scet où, en quel lieu, ne en quel part, que elle avoit dit à mons. Ro- 
bert, Sire, je ne say que nous faciens de cest clerc, je me doubt 
trop do sa contenance, car il est si paoureus que c'est merveille et 
que à chacune chose que il oyoit la nuit, il dit : Ay ma damoiôClle, 
Ay Jehanné, Ay Jehanne, les sergents me viennent querre, en 
soy effreant et disant : Je en ay trop grand paour. Et à moy 
mesme a il dit plusieurs fois, tout de jours, de la grant paour 
qu'il en avoit, que se il est pris et mis en prison, il dira tout sans 
rien espargnier. Et dit que ledit mons. Robert li respondoit. Nous 
nous enchevirons bien. Mes elle ne scet, ou il est, fors que elle 
croit que il est en aucuns des hébergements des terouere audit 
mons. Robert. » Archwes, Section Mst.^ T. 440, n° 11. Item elle 
dit que par trop de fois la dite dame Marie sagenouilla devant 
elle, en li priant, en plorant et adjointes mains, par telx mos : 
Pour dieux, damoiselle, faites tant que Monseigneur aie ces let- 
tres que vous savez, qui li ont métier pour son droit don comté 
d'Artoys, et je say bien que vous le ferez bien se il vous plaiot, 
car ce soit grand meschief s'il estoit déshérité par defïaut de let- 
tres, il ne li faut que trop peu de lettre. Le roy a dit à Madame 
que sil li en puet monstrer letre, ja si petite ne fet, que li délivrera 
la conté, et pour Dieu pensez en et en mettez Monseigneur et Ma- 
dame hors de la mcùaise ou il en sont. Car il sont en si grant 
tribtes&e qu'il n'en pucent boire, mengier, dormir ne reposer nuit 
ne jour. » Archives, Secllon hisL, J., 440, n'' 11. 

ï. IV. 12 



178 HISTOIRE DE FRANCE. 

l'abbaye de Saint-Denis quels étaient les pairs à l'époque 
des actes supposés. A cela près, on ne prit pas de 
grandes précautions. Les pièces qui existent encore au 
Trésor des Chartes sont visiblement fausses ^ A cette 
époque de calligraphie, les actes importants étaient 
écrits avec un tout autre soin. 

Robert produisait à l'appui de ces pièces cinquante- 
cinq témoins. Plusieurs affirmaient qu'Enguerraud de 
Marigny allant à la potence, et déjà dans la charrette, 
avait avoué sa complicité avec l'évêque d'Àrras dans la 
soustraction des titres. 

Robert soutint mal ce roman. Sommé par le procu- 
reur du roi, en présence du roi même, de déclarer s'il 
comptait faire usage de ces pièces équivoques, il dit 
oui d'abord, et puis non. La Divion avoua tout, ainsi 
que les témoins. Ces aveux sont extrêmement naifs et 
détaillés. Elle dit entre autres choses qu'elle alla au 
Palais de Justice pour savoir si l'on pouvait co .ti-efaire 
les sceaux, que la charte qui fournit les sceaux fut 
achetée cent écus à un bourgeois ; que les pièces furent 
écrites en son hôtel, place Baudoyer, par un clerc qui 
avait giaud'peur, et qui, pour déguiser son écriture, 
se servit d'une plume d'airain, etc. La malheureuse eut 
beau dire qu'elle avait été forcée par madame Jeanne 
de Valois, elle n'en fut pas moins brûlée, au marché 
aux pourceaux, près la porte Saiut-Honoré -. Robert, 

* Archives. Section hist., J. ^oO. 

* Jeannette ba bervante y subit quatre ans après le même sup- 
plice. Quant aux faux témoins, le^ principaux furent attachés 
au pilori, vctuii de cUeiaises toutes parsemées de langues rouges. 
Archms. 



L'ANGLETKRltE. 179 

qui était accusé en outre d'avoir empoisonné Mahaut et 
sa fille, n'attendit pas le jugement. Il se sauva à 
Bruxelles ', puis à Londres, près du roi d'Angleterre. 
Sa femme, sœur du roi, fut comme reléguée en Nor- 
mandie. Sa sœur, comtesse de Foix, fut accusée d"im- 
pudicité, et Gaston, son fils, autorisé à l'enfermer au 
château d'Orthez. Le roi croyait avoir tout à craindre 
de cette famille. Robert en effet avait envoyé des 
assassins pour tuer le duc de Bourgogne, le chance- 
lier, le grand trésorier et quelques autres de ses enne- 
mis^ Contre l'assassinat du moins on pouvait se garder; 
mais que faire contre la sorcellerie? Robert essayait 
&' envoûter la reine et son fils^ 



^ ... Il resta assez longtemps en Brabant; le duc lui avait con- 
seillé (le quitter Bruxelles pour Louvain, et avait promis dans le 
contrat dé mariage de son fils avec Marie de France que Robert 
sortirait de ses États. Cependant il se tint encore quelque temps 
sur ces frontières, allant de château en château ; « et bien le sa- 
voit le duc de Brabant. » L'avoué de Huy lui avait donné son cha- 
pelain, frère Henri, pour le guider et « aller à ses betognes en ce 
sauvage pays. » Réfugié au château d'Argenteau et forcé d'en 
sortir « pour la ribauderie de son valet, » il be dirigea vers Na- 
mur, et dut parlementer longtemps pour y être reçu; il lui fallut 
attendre dans une pauvre mauson, que le comte, son cousin, fût 
parti pour aller rejoindre le roi de Bohème. 

' « Les assassins vinrent jusqu'à Reims, ou ils cuidoient trou- 
ver le comte de Bar a une ieAe qu'il y devoit tenir pour damecv; » 
mais on était sur leurs traces, ils durent revenir: ce coup man- 
qué, Robert d'Artois se décida à venir lui-même en France. Il y 
passa quinze jours, et revint convaincu par les insinuations de sa 
femme que tout Paris serait pour lui, s'il tuait le roi. Mém. de 
l'Acad., X, p. 625-6. 

^ « Entre la Saint-Remy et la Toussaint de la même année 13 "3, 
frère Henry fut mandé par Robert, qui, après beaucoup de ca- 
resses, débuta par luy faire derechef une fausse conlitlence. et luv 



180 HISTOIRE DE FRANCE. 

Cet acharnement du roi à poursuivre l'un des pre- 
miers barons du royaume, à le couvrir d'une honte 
qui rejaillissait sur tous les seigneurs, était de nature 
à affaiblir leurs bonnes dispositions pour le fils de 
Charles de Valois. Les bourgeois, les marchands, dé- 
dit que ses amis luy avoient envoyé de France un volt ou voust, 
que la Reine avoit fait contre luy. Frère Henry lui demanda « que 
est ce que voust? G'e&t une image de cire, répondit Robert, que 
l'en fait pour bapti&er, pour grever ceux que l'on welt grever. 
L'en ne les appelle pas en ces pays voulz, répliqua le moine, l'en 
les appelle manies. » Robert ne soutint pas longtemps cette im- 
po.Nture : il avoua à frère Henry que ce qu'il venoit de luy dire de 
la Reine n'estoit pas vray, mais qu'il avoit un secret important à 
luy communiquer; qu'il ne le lui dii^oit qu'après qu'il auroit juré 
qu'il le prenoit sous le sceau de la confession. Le moine jura, « la 
main mise au piz. » Alors Robert ouvrit un petit ecrin et en tira 
« une image de cire envelopée en un quevre-ehief crespé, laquelle 
image estoit à la semblance d'une figure d'un jueune homme, et 
estoit bien de la longueur d'un pied et demi, ce 11 semble, et si le 
vit bien clerement par le quevre-chief qui estoit moult déliez, et 
avoit entour le chief semblance de cheveux autsi comme un jeune 
homme qui porte chief. » Le moine voulut y toucher. « !s"y tou- 
chiez, frère Henry, luy dit Robert, il est tout fait, icestuy est tout 
baptisiez, l'en le m'a envoyé de France tout fait et tout baptisé; 
il n'y faut rien à cestuy, et Cbt fait contre Jehan de France eu son 
nom, et pour le grever :'Ge vous dis-je Lien en confession, mais 
je en vouldroye avoir un autre que je vouldroye que il fut bapti- 
sié. Et pour qui est-ce, dit frère Henry. C'est contre une dea- 
ble.-te, dit Robert, c'est contre la Royne, non pas Royne, c'e^t une 
dyablesse; ja tant comme elle vive, elle ne fera bien ne ne fera 
que moy grever, ne ja que elle vive je n'aui-ay ma paix, mais se 
elle estoit morte et son fils mort, je auroie ma paix tantos au Roy, 
quar de luy ferois-je tout ce qu'il me plairoit, je ne m'en doubte 
mie, si vous prie que vous me le baptisiez, quar il est tout fait, 
il n'y faut que le baptesme, je ay tout prest les parrains et les 
maraines et quant que il y a mestier, fors de baptisement... Il n'y 
fault à faire fors aussi comme à un enfant baptiser, et dire les 



L'ANGLETERRE. 181 

valent être encore bien plus mécontents. Le roi avait 
ordonné à ses baillis de taxer dans les marchés les 
denrées et les salaires, de manière à les faire baisser 
de moitié. Il voulait ainsi payer toutes choses à moitié 
prix, tandis qu'il doublait l'inipôt, refusant de rien 
recevoir autrement qu'en forte monnaie ^ 

L'un des sujets du roi de France, et celui peut-être 
qui souffrait le plus, c'était le pape. Le roi le trai- 
tait moins en sujet qu'en esclave. Il avait menacé 
Jean XXII de le faire poursuivre comme hérétique par 
l'Université de Paris. Sa conduite à l'égard de l'Em- 
pereur était singulièrement machiavélique : tout en 
négociant avec lui, il forçait le pape de lui faire une 
guerre de bulles; il aurait voulu se faire lui-même 
Empereur. Benoît XII a\^oua en pleurant aux ambassa- 
deurs impériaux que le roi de France l'avait menacé 
de le traiter plus mal que ne l'avait été Bonifiace VIII -, 
s'il absolvait l'Empereur. Le même pape se défendit 
avec peine contre une nouvelle demande de Philippe, 
qui eût assuré sa toute-puissance et l'abaissement de la 

noms qui y appartiennent. » Le moine refusa son ministère pour 
de pareilles opérations, remontra « que c'étoit mal fait d'y avoir 
créance, que cela ne convenoit point à si hault homme comme il 
estoit, TOUS le voulez faire sur le Roy et sur la Royne qui sont les 
personnes du monde qui plus vous peuvent ramener à honneur. » 
Monsieur Robert répondit : « Je ameroie mieux estraugler le dya- 
ble que le diable m'estranglaL-t. » Ibid., p. 627. 
' Nov. 1330. Ord. II. 
« In aurem nuntiis, quasi flens conquerebatur, quod ad prin- 
cipem esset inclinatus, et quod rex Francise sibi scripterit certis 
litteris, si Bav^arum sine ejus voluntate absolveret, pejora sibi fiè- 
rent, quam papas Bonifacio a suis prsedecessoribus e^-seut facta. » 
Albcrtus Argent., p. 127. 



18-2 HISTOIRE DE i-RANCE. 

papauté. Il voulait que le pape lui donnât pour trois 
ans là disposition de tous les bénéfices de France, et 
pour dix le droit de lever les décimes de la croisade 
par toute la chrétienté'. Devenu collecteur de cet 
impôt universel, Philippe eût partout envoyé ses 
agents, et peut-être enveloppé l'Europe dans le réseau 
de l'administration et de la fiscalité française. 

Philippe de Valois, en quelques années, avait su 
mécOi-tenter tout le monde, les seigneurs par l'affaire 
de Robert d'Artois, les bourgeois et marchands par son 
maximum et ses monnaies, le pape par ses menaces, 
la chrétienté entière par sa duplicité à l'égard de l'Em- 
pereur et par sa demande de lever dans tous les États 
les décimes de la croisade. 

Tandis que cette grande puissance se minait ainsi elle- 
même, l'Angleterre se relevait. Le jeune Edouard III 
avait vengé son père, fait mourir Mortimer, enfermé 
sa mère Isabeau. Il avait accueilli Robert d'Artois, et 
refusait de le livrer. Il commençait à cliicaner sur 
l'hommage qu'il avait rendu à la France. Les deux 
puissances se firent d'abord la guerre en Ecosse. Phi- 
lippe secourut les Écossais, qui n'en furent pas moins 



* Il attachait à son départ pour la croisade vingt-sept condi- 
tion.?, entre autres le rétabliiseincnt du royaume d'Arles en fa 
veur de son flls, la concession de la couronne d'Italie à Charles, 
comte d'Alençon, son frère: la libre disposition du fameux tré.-oi 
de Jean XXII. Il ajournait à trois ans son départ, et comme il 
pouvait survenir dans Tintervalle quelque obstacle qui le forçât i 
renoncer à son expédition, le droit d'en juger la validité devait 
être remis à deux prélats de son royaume. (Villani.) Après bien 
des négociations, le pape lui accorda jiour six ans les décimes du 
royaume de France. 



L'ANaLETI-:RIlE. 183 

battus. En Guyenne, l'attaque fut plus directe. Le 
sénéchal du roi de France expulsa les Anglais des pos- 
sessions contestées. 

Mais le grand mouvement partit de la Flandre, de 
la ville de Gand. Les Flamands se trouvaient alors 
sous un comte tout français, Louis de Nevers, qui 
n'était comte que par la bataille de Cassel et l'hujni- 
liation de son pays. Louis ne vivait qu'à Paris, à la 
cour de Philippe de Valois. Sans consulter ses sujets, 
il ordonna que les Anglais fussent arrêtés dans toutes 
les villes de Fia: dre. Edouard fit arrêter les Flamands 
en Angleterre'. Le commerce, sans lequel les deux 
pays ne pouvaienît vivre, se trouva rompu tout d'un 
coup. 

Attaquer les Anglais par la Guyenne et par la Flan- 
dre, c'était les blesser par leurs côtés les plus sen- 
sibles, leur ôter le drap et le vin. Ils vendaient leurs 
laines à Bruges pour acheter du vin à Bordeaux. 
D'autre part, sans laine anglais?, les Flamands ne 
savaient que faire. Edouard, ayant déCondu l'exporta- 
tion des laines, réduisit la Flandre au désespoir et la 
força de se jeter dans ses bras-. 



' Mais en même temps il écrivit au comte et aux hourjimestres 
des trois graiulet. ville-, pour se plaindre de cette violence. i^Oude- 
gliei>î.) 

^ « Staîr.tuni fuit quod niilla lana crescens in Angiia exeat, £ed 
quod ex ea tleivnt i)ar!ni in Angiia. » Walbingli., Hi,:t. Angl. — 
« Vidisses tum multos per Flandriam textore^, fullones, aliotque 
qui laniticio Aitam tolérant, aut inopia mendicantes, aut pra; 
pudore et gravaniine œris alieni solum vertentes. » Meyer, p. 137. 

« Quod omnes opei^atores pannorum, undicumque in Angiiam 
venicntes seciperentur, et quod loca opportuna assignareritur 



Ibi HISTOIRE DE Fi: ANGE. 

D'abord une foule d'ouvriers flamands passèrent en 
Angleterre. On les y attirait à tout prix. Il n'y a sorte 
de flatteries, de caresses, qu'on n'employât auprès 
d'eux. Il est curieux de voir dès ce temps-là jusqu'où 
ce peuple si fier descend dans l'occasion, lorsque son 
intérêt le demande. « Leurs habits seront beaux, écri- 
vaient les Anglais en Flandre, leurs compagnes de lit 
encore plus belles ^ » Ces émigrations, qui continuent 
pendant tout le xiv^ siècle, ont, je crois, modifié sin- 
gulièrement le génie anglais. Avant qu'elles aient eu 
lieu, rien n'annonce dans les Anglais cette patience 
industrieuse que nous leur voyons aujourd'hui. Le roi 
de France, en s'efforçant de séparer la Flandre et 
l'Angleterre, ne fit autre chose que provoquer les émi- 
grations flamandes, et fonder l'industrie anglaise. 

Cependant la Flandre ne se résigna pas. Les villes 
éclatèrent. Elles haïssaient le comte de longue date, 
soit parce qu'il soutenait les campagnes contre le mo- 
nopole des villes -, soit parce qu'il admettait les étran- 
gers, les Français, au partage de leur commerce \ 

eibdem, cum multis liLertatibus et privilegiis, et quod haberent... » 
— On leur rendait la nécess;ité d'émigrer plus pressante, non- 
seulement en leur refusant les la^es, mais de plus en prohibant 
les produits ae leur industrie... « Item statutum fuit quod nul- 
lus uteretur panno extra Angiiam operato. » Walbingham. 
133o, 1336. — Voyez Rymer, passim. THist. du commerce d' An- 
dersen, etc. 

' Walsingham dit pourtant qu'on leur interdit pendant trois ans 
encore l'entrée de l'Angleterre. « Ut sic retunderetur superbia 
Flandritorum, qîci plus saccos quam Anglos venerabantur. » 
Anno 4337. 

* Meyer, anno 1322. 

' « Mercatoribus S. Joannis Angeliaci et Euuellse dédit ut lice- 



L'ANGLi;ii:Rh,l-:. 18o 

Les Gantais, qui sans doute se repentaient de 
n'avoir pas soutenu ceux d'Ypres et de Bruges à la 
bataille de Cassel, prirent pour chef, en 1337, le bras- 
seur Jacquemart Artevelde. Soutenu par les corps de 
métiers, principalement par les foulons et ouvriers en 
drap, Artevelde organisa une vigoureuse tyrannie '. Il 

ret illis,.. frequentare portum Flandren^em apud Slusam ad fe- 
rentes quascumque ruercaturas conbtituentesque stabilem bibi 
sedem vinorum suorum in oppido Dummensi... eaque in merca- 
tura omne monopolium prohibens. » Meyer, p. 13b. 

' « Et avoit adonc à Gand un homme qui avoit été brasseur de 
miel ; celui étoit entré en si grande fortune et en si grande grâce 
à tous les Flamands, que c'étoit tout fait et bien fait quand il tou- 
loit devifcer et commander partout Flandre, de Tun des côtés jus- 
quesà l'autre; et n'y avoit aucun, comme grand qu'il fut, qui de 
rien, osât trépasser son commandement, ni contredire. Il avoit 
toujours après lui allant aval (en bat.) la ville de Gand soixante ou 
quatre-vingts varlets armés, entre lesquels il y en avoit deux ou 
trois qui sa voient aucuns de ses secret; et quand il encontroit un 
homme qu'il heoit (baïssoit) ou quïl avoit en soupçon, il étoit 
tantôt tué; car il avoit commandé à ses secrets varlets et dit : 
« Sitôt que j'encontrerai un homme, et je vous fais un tel signe, si 
le tuez sans déport (délai) , comme grand, ni comme haut qu'il 
soit, sans attendre autre parole. » Ainsi avenoit souvent; et en fit 
en cette manière plusieurs grands maîtres tuer : par quoi il étoit 
si douté (redouté) que nul n"osoit paiier contre chose quil voulut 
faire, ni à peine penser de le contredire. Et tantôt que ces soixante 
varlets l'avoient reconduit en son hôtel, chacun alloit diner en ts 
maison ; et sitôt après dîner, ils revenoient devant son hôtel, el 
béoient (attendoient) en la rue, jusques adonc qu'il vouloit allei 
aval (en bas) la rue, jouer et ébatre parmi la ville; et ainsi lecon- 
duisoient jusques au souper. Et sachez que chacun de ces sou- 
doyés (soldats) avoit chacun jour quatre compagnons ou gros de 
Flandre pour ses frais et pour ses gages ; et les faisoit bien payer 
de semaine en semaine. Et aussi avoit-il par toutes les villes de 
Flandre et les chatelleries sergents et soudoyés à ses gages, pour 
faire tous ses commandemens et épier s'il avoit nulle part per- 



i8G HI8T0IRE DE FRANCE. 

fit assembler à Gand les gens des trois grandes villes, 
« et leur montra que sans le roi d'Angleterre ils ne 
« pou voient vivre. Car toute Flandre estoit fondée sur 
« draperie, et sans laine on ne pouvoit draper. Et 
« pour ce, louoit qu'on teinst le roy d'Angleterre à 
« amy. » 

Edouard était un bien petit prince pour s'opposer à 
cette grande puissance de Philippe de Valois ; mais il 
avait pour lui les voeux de la Flandre et l'unanimité 
des Anglais. Les seigneurs vendeurs des laines, et les 
marchands qui en trafiquaient, tous demandaient la 
guerre. Pour la rendre plus populaire encore, il fit 
lire dans les paroisses une circulaire au peuple, l'in- 
formant de ses griefs contre Philippe et des avances 
qu'il avait faites inutilement pour la paix'. 

sonne qui fût rebelle à lui, ni qui dit ou informât aucun contre 
ses volontés. Et sitôt qu'il en savoit aucun en une ville, il ne ces- 
soit jamais tant qu'il l'eut banni ou fait tuer sans déport ; délai); 
jacil (celui-ci) ne s'en put garder. Et mémement tous le& plus 
puissants de Flandre, chevaliers, écuyers et les bourgeois des 
bonnes villes qu'il pensoit qui fussent favorables au comte de 
Flandre en aucune manière, il les bannissoit de Flandre et Ic- 
voit la moitié de leurs revenues, et laissoit l'autre moitié pour le 
douaire et le gouvernement de leurs femmes et de leurs enfants. » 
Frois&art, t. I, c. lxv, p. 184. 

Sauvage, p. 143. « Ejus fœderis prsecipui auctores fuere Jacob 
Artcvelda, et Sigerus Curlracensis eques Flandrus nobiiissimus. 
Sed hune Ludovicus... jussu Philippi régis, Brugis décolla vit. » 
Meyer, p: 138, comp. Froissart, p. 187. 

* Rymer, t. IV, p. 804. De même avant la campagne qui se ter- 
mina par la bataille de Crécy, il écrivit aux deux chef» des Domi- 
nicainb et dos AugU!^tins, prédicateur» populaires : « Rex dilecîo 
sibi in Christo... ad iiiformandum intelligentias et animanduni 
nostrorum corda lidelium... speci aliter vos quibus expedire vide- 



L'ANGLETERRE. 1«7 

Il est curieux de comparer l'administration des deux 
rois au commencement de cette guerre. Les actes du 
roi d'Angleterre deviennent alors infiniment nom- 
breux. Il ordonne que tout homme prenne les armes 
de seize ans à soixante. Pour mettre le pays à l'abri 
des flottes françaises et des incursions écossaises, il 
organise des signaux sur toutes les côtes. Il loue des 
Gallois et leur donne un uniforme. Il se procure de 
l'artillerie ; il profite le premier de cette grande et ter- 
rible invention. Il pourvoit à la marine, aux vivres. Il 
écrit des menaces aux comtes qui doivent préparer le 
passage, à l'archevêque de Cantorbéry des consola- 
tions et des flatteries pour le peuple : « Le peuple de 
notre royaume, nous en convenons avec douleur, est 
chargé jusqu'ici do divers fardeaux, taillages et impo- 
sitions. La nécessité de nos affaires nous empêche de 
le soulager. Que votre grâce soutienne donc ce peuple 
dans la bénignité, l'humilité et la patience S etc. » 

Le roi de France n'a pas, à beaucoup près, autant 
de détails à embrasser. La guerre est encore pour lui 
une affaire féodale. Les seigneurs du Midi obtiennent 
qu'il leur rende le droit de guerre privée et qu'il res- 
pecte leurs justices-. Mais en même temps les nobh-s 
veulent être payés pour servir le roi; ils demandent 
une solde, ils tendent la main, ces fiers barons. Le 
chevalier banneret aura vingt sols par jour, le cheva- 



retis clero et populo velitis patenter exponere... » Kymer, Acta 
public, V. 490. 

' Rymer, ann. 1338. 

' (tiil. IL ann. 1338, aiin. !333. 



188 HISTOIRE DE FRANCE. 

lier dix^ etc. C'était le pire des systèmes, système 
tout à la fois féodal et mercenaire, et qui réunissait les 
inconvénients des deux autres. 

Tandis que le roi d'Angleterre renouvelle la charte 
commerciale qui assure la liberté du négoce aux mar- 
chands étrangers, le roi de France ordonne aux Lom- 
bards de venir à ses foires de Champagne et prétend 
leur tracer la route par laquelle ils y viendront ^ 

Les Anglais partirent pleins d'espérance (1338). Ils 
se sentaient appelés par toute la chrétienté. Leurs 
amis des Pays-Bas leur promettaient une puissante 
assistance. Les seigneurs leur étaient favorables, et 
Artevelde leur répondait des trois grandes villes. Les 
Anglais, qui ont toujours cru qu'on pouvait tout faire 
avec de l'argent, se montrèrent à leuj? arrivée magni- 
fiques et prodigues. « Et n'épargnoient ni or ni argent, 
non plus que s'il leur plût des nues, et donnaient 
grands joyaux aux seigneurs et dames et demoiselles, 
pour acquérir la louange de ceux et de celles entre 
qui ils conversoient ; et tant faisoient qu'ils l'avoient 
et étoient prisés de tous et de toutes, et mêmement du 
commun peuple à qui ils ne donnoient rien, pour le 
bel état qu'ils menoient^ » 

Quelle que fût l'admiration des gens des Pays-Bas 
pour leurs grands amis d'Angleterre, Edouard trouva 
chez eux plus d'hésitation qu'il ne s'y attendait. Les 



' Ord. II, ann. 1338. 

* Aigues-Mortes, Carcassonne, Bcaucaire, Mâcon. 

» Froi.-^art. 



L'ANGLETERRE. 189 

seigneurs dirent d'abord qu'ils étaient prêts à le se- 
conder, mais qu'il était juste que le plus considérable, 
le duc de Brabant, se déclarât le premier. Le duc de 
Brabant demanda un délai , et finit par consentir. 
Alors ils dirent au roi d'Angleterre qu'il ne leur fallait 
plus qu'une chose pour se décider : c'était que l'Em- 
pereur déficàt le roi de France; car enfin, disaient-ils, 
nous somm.es sujets de l'Empire. Au reste, l'Empereur 
avait un trop juste sujet de guerre, puisque le Cam- 
brésis, terre d'Empire, était envahi par Philippe de 
Valois. 

L'empereur Louis de Bavière avait d'autres motifs 
plus personnels pour se déclarer. Persécuté par les 
papes français, il ne parlait de rien moins que d'aller 
avec une armée se faire absoudre à Avignon. Edouard 
alla le trouver à la diète de Coblentz. Dans cette 
grande assemblée où l'on voyait trois archevêques, 
quatre ducs, trente-sept comtes, une foule de barons, 
l'Anglais apprit à ses dépens ce que c'était que la 
morgue et la lenteur allemandes. L'Empereur voulait 
d'abord lui accorder la faveur de lui baiser les pieds. 
Le roi d'Angleterre, par-devant ce suprême juge, 
se porta pour accusateur de Philippe de Valois. L'Em- 
pereur, une main sur le globe, l'autre sur le scep- 
tre, tandis qu'un chevalier lui tenait sur la tête une 
épée nue, défia le roi de France, le déclara déchu 
de la protection de l'Empire, et donna gracieusement 
à Edouard le diplôme de vicaire impérial sur la rive 
gauche du Rhin. Au reste, ce fut tout ce que l'Anglais 
put on tirer. L'Empereur réfléchit, eut des scrupules, 
et au lieu de s'engager dans cette dangereuse guerre 



l'JO HISTOIRE DE FRANCE, 

de France, il s'achemina vers Tltalie. Mais Philippe 
de Valois Je fit arrêter au passage des Alpes par un 
ils du roi de Bohème. 

Le roi d'Angleterre, revenant avec son diplùiiie, 
iemanda au duc de Brabant où il pourrait l'exhiber 
lux seigneurs des' Pays-Bas. Le duc assigiia pour l'as- 
semblée la petite ville de Herck sur la frontière de 
Brabant. « Quand tous furent là venus, sachez que la 
ville fut grandement pleine de seigneurs, de cheva- 
liers, d'écuyers et de toutes autres manières de gens; 
et la halle de la ville où l'on vendoit pain et chair, 
qui guères ne valoient, encourtinée de beaux draps 
comme la chambre du roi; et fut le roi angiois assis, 
la couronne d'or moult riche et moi.lt noble sur 
son chef, plus haut cinq pieds que nul des autres, sur 
un banc d'un boucher, là où il tailloit et vendoit sa 
chair. Oncques telle halle ne fut à si grand honneur ^ » 

Pendant que tous les seigneurs rendaient hommage 
sur ce banc de boucher au nouveau vicaire impérial, 
le duc de Brabant faisait dire au roi de France de 
ne rien croire de ce qu'on pouvait dire contre lui 
Edouard défiant Philippe en son nom et au nom des 
seigneurs, le duc déclara qu'il aimait mieux faire 
porter à part son défi. Enfin, quand Edouard le pria 
de le suivre devant Cambrai, il lui assura qu'aussitôt 
qu'il le saurait devant cette ville, il irait l'y retrouver 
avec douze cents bonnes lances. 

Pendant l'hiver, l'argent de France opéra sur les 
seigneurs des Pays-Bas et d'Allemagne. Leur inertie 

' FrdiiSart, 



L'ANGLETERRE. 191 

augmenta encore. Edouard ne put les mettre en mou- 
vement avant le mois de septembre (1339). Cambrai 
se trouva mieux défendu qu'on ne le croyait. La saison 
était avancée. Edouard leva le siège et rentra en 
France. Mais, à la frontière, le comte de liainaut lui 
dit qu'il ne pouvait le suivre au delcà, que tenant des 
fiefs de l'Empire et de la France, il le servirait volon- 
tiers sur terre d'Empire; mais qu'arrivé sur terre de 
France, il devait obéir au roi, son suzerain, et qu'il 
Fallait joindre de ce pas pour combaitre les Anglaise 

Parmi ces tribulations, Edouard avançait lentement 
vers l'Oise, ravageant tout le pays, et retenant avec 
peine ses alliés mécontents et affamés. Il lui fallait 
une belle bataille pour le dédommager de tant de frais 
et d'ennuis. 11 crut un instant la tenir. Le roi de 
France lui-mônie parut près de la Capelle avec une 
grande armée. « On y comptait, dit Froissart, onze 
vingt et sept bannières, cinq cent et soixante pen- 
nons, quatre rois (France, Bohème, Navarre, Ecosse), 
six ducs, et trente-six comtes et plus de quatre mille 
chevaliers, et des communes de France plus de 
soixante mille.» Le roi de Fr.ince lui-même deman- 
dait la bataille. Edouard n'avait qu'à choisir pour le 
2 octobre un champ, une belle place où il n'y eût ni 
bois, ni marais, ni' rivière qui put a^'antager l'ua ou 
l'autre parti. 

Au jour mnrqué, lorsque déjà Edouard, monté sur 
un petit palefroi, parcourait ses batailles et encou- 
rageait les siens, les Français avisèi'ent, disent les 

♦ Froissart, 



im HISTOIRE DE FRANCE. 

Chroniques de Saint-Deuis, qu'il était vendredi, et 
ensuite qu'il y avait un pas difficile entre les deux 
armées ^ Selon Froissart : « Ils n'étoient pas d'accord, 
mais en disoit chacun son opinion, et disoient par 
estrif (dispute) que ce seroit grand'honte et grand 
défaut si le roi ne se combattoit, quand il savoit que 
ses ennemis étoient si près de lui, en son pays, rangés 
en pleins champs, et les avoit suivis en intention de 
combattre à eux. Les aucuns des autres disoient à 
rencontre que ce seroit grandïolie s'il se combattoit, 
car il ne savoit que chacun pensoit, ni si point trahison 
y avoit : car si fortune lui étoit contraire, il mettoit 
son royaume en aventure de perdre, et si il déconflsoit 
ses ennemis, pour ce n'auroit-il mie le royaume d'An- 
gleterre, ni les terres des seigneurs de l'Empire, qui 
avec le roi anglois étoient alliés. Ainsi estrivant (dis- 
sertant) et débattant sur ces diverses opinions, le jour 
passa jusques à grand midi. Environ petite nonne, un 
hèvre s'en vint trépassant parmi les champs, et se 
bouta entre les Français, dont ceux qui le virent com- 
mencèrent à crier et à huier (appeler) et à faire grand 
haro ; de quoi ceux qui (itoient derrière cuidoient que 
ceux 'de devant se combattissent, et les plusieurs qui 
se tenoient en leurs batailles rangés fesoient autel 
(autant) : si mirent les plusieurs leurs bassinets en 
leurs têtes et prirent leurs glaives. Là il fut fait plu- 
sieurs nouveaux chev.-^Iiers; et par spécial le comte de 
Hainaut en fit quatorzo, qu'on nomma depuis les che- 
valiers du Lièvre. — ...Avec tout ce et les estrifs 

* Chroii. (le Saint-Denis. 



L'ANGLETERRE. - 193 

(débats) qui ëtoient au conseil du roi de France, furent 
apportées en l'ost lettres de par le roi Robert de Sicile, 
lequel étoit un grand astronomien... si avoit par plu- 
sieurs fois jeté ses sorts sur l'état et aventures du roi 
de France et du roi d'Angleterre, et avoit trouvé en 
l'astrologie et par expérience que si le roy de France 
se combattoit au roi d'Angleterre, il convenoit qu'il 
fust déconfit... Jà de longtemps moult soigneusement 
avoit envoyé lettres et épistres au roi Philippe, que 
nullement ils ne se combattissent contre les Anglois 
là où le corps d'Edouard fut présent ^ » 

Cette triste expédition avait épuisé les finances 
d'Edouard. Ses amis, fort découragés, lui conseillèrent 
de s'adresser à ces riches communes de Flandre qui 
pouvaient l'aider à elles seules, mieux que tout l'Em- 
pire. Les Flamands délibérèrent longuement, et finirent 
par déclarer que leur conscience ne leur permettait pas 
de déclarer la guerre au roi de France, leur suzerain. 
Le scrupule était d'autant plus naturel qu'ils s'étaient 
engagés à payer deux millions de florins au pape, s'ils 
attaquaient le roi de Franco. Artevelde y trouva re- 
mède. Pour les rassurer et sur le péché et sur l'argent, 
il imagina de faire roi de France le roi d'Angleterre ^. 
Celui-ci, qui venait de prendre le titre de vicaire 
impérial, pour gagner les seigneurs des Pays-Bas, se 
laissa faire roi de France, pour rassurer la conscience 
des communes de Flandre. Philippe de Valois fit in- 
terdire leurs prêtres par le pfipe ; mais Edouard leur 

' Froissart. 
* Froito&art. 

T. IV, 13 



194 HISTOIRE DE PT.ANCE. 

expédia des prêtres anglais pour les confesser et les 
absoudre*. 

La guerre devenait directe. Les deux partis équipè- 
rent de grandes flottes pour garder, pour forcer le 
passage. Celle des Français, fortifiée de galères gé- 
noises, comptait, dit-on, plus de cent quarante gros 
vaisseaux qui portaient quarante mille hommes; le 
tout commandé par un chevalier et par le trésorier 
Bahuchet, « qui ne savait que faire compte. » Cet 
étrange amiral, qui avait horreur de la mer, tenait 
toute sa flotte serrée dans le port de l'Écluse. En vain 
le Génois Barbavara s'efforçait de lui faire entendre 
qu'il fallait se donner du champ pour manœuvrer. 
L'Anglais les surprit immobiles et les accrocha. Ce fut 
une bataille de terre. En six heures, les archers an- 
glais donnèrent la victoire à Edouard. L'apparition 
des Flamands, qui vinrent occuper le rivage, ôtait tout 
espoir aux vaincus. Barbavara, qui de bonne heure 
avait pris le large, échappa seul. Trente mille hom- 
mes périrent. Le malencontreux Bahuchet fut pendu 
au mât de son vaisseau ^ L'Anglais, qui se disait 
roi de France, traitait déjà l'ennemi comme rebelle. 
La Fiance pouvait letrouver irente mille hommes; 
mais le résultat moral n'était pas moins fune:ite que 
celai de la Hogue et de Trafalgar. Les Français perdi- 
rent courage du côté de la mer. Le passage du détroit 
resta libre pour les Anglais pendant plusieurs siècles. 
Tout semblait enfin favoriser Edouard. Artevelde, 



Meyer. 
Fi'ois,.-art. 



L'ANGLETERRE. jgg 

dans son absence, avait amené soixante mille Flamands 
au secours de son allié, le comte de Hainaut'. Cette 
grosse armée lui donnait espoir de faire enfin quelque 
chose. Il conduisit tout ce monde, Anglais, Flamands, 
Brabançons, devant la forte ville de Tournai. Ce ber- 
ceau de la monarchie en a été plus d'une fois le boule- 
vard. Charles VII a reconnu le dévouement tant de 
fois prouvé de cette ville, en lui donnant pour armes 
les armes mêmes de la France, 

Philippe de Valois vint au secours ; la ville se défen- 
dit. Le siège traîna. Cependant les. Flamands , ne 
sachant que faire, allèrent piller Arques à côté de 
Saint-Omer -. Mais voilà que tout à coup la garnison 
de cette ville fond sur eux, lances baissées, bannières 
déployées et à grands cris. Les Flamands eurent boau 
jeter bas leur butin, ils furent poursuivis deux lieues, 
perdirent dix-huit cents hommes, et rapportèrent leur 
épouvante dans l'armée. « Or avint une merveilleuse 
aventure... Car environ heure de minuit que ces Fla- 
mands dormoient en leurs tentes, un si grand effroi 
les prit en dormant que tous se levèrent et abattirent 



' Après avoir quitté Edouard, qu'il servait en V Empire, pour 
défendre Philippe au royaume, ce jeune seigneur, irrité de^ ra- 
vages que le roi de France avait laissé commettre en ses États, 
lui avait porté défi et s'était rallié au roi d'Angleterre. 

* « Robert d'Artois les conduisait : Par un mercredi matin il 
manda tous les chèvetaines de son ost, et leur dit : Seigneurs, 
j'ay ouy nouvelles que m'en voise vers la ville de Saint-Omer, et 
que tantObt me sera rendue. Lesquels bans délay se coururent 
armer, et disoient l'un à l'autre : Or tost, compain : Nous bevrons 
encore en Imy de ces bons vins de Saint-Omer. » Chronique pu- 
foliée par Sauvage, p. loG. 



196 HISTOIRE DE BTcANCE. 

tantost tentes et pavillons, et troussèrent tout sur 
leurs charriols, en si grande hâte que l'un n'attendoit 
point l'autre et fuirent tous sans tenir voie... Messire 
Robert d'Artois et Henri de Flandres s'en vinrent au- ' 
devant d'eux et leur dirent : Beaux seigneurs, clites- 
no%s qiielle chose il vous faut qui ainsi fuyez... Ils n'en 
firent compte, mais toujours fuirent, et prit chacun le 
chemin vers sa maison au plus droit qu'il put. Quand 
messire Robert d'Artois et Henri de Flandres virent 
qu'ils n'en auroient autre chose, si firent trousser tout 
leur harnois et s'en vinrent au siège devant ïournay. 
Et recordèrent l'aventure des Flamands et dirent les 
plusieurs qu'ils avoient été enfantosmés^ » 

L'Anglais eut beau faire. Toute cette grande guerre 
des Pays-Bas, dont il croyait accabler la France, vint 
à rien entre ses mains. Les Flamands n'étaient pas 
guerriers de leur nature, sauf quelques moments de 
colère brutale, tout ce qu'ils voulaient, c'était de ne 
rien payer. Les seigneurs des Pays-Bas voulaient de 
plus être payés; ils l'étaient des deux côtés et res- 
taient chez eux. 

Heureusemen-t pour Edouard, au moment où la 
Flandre s'éteignait , la Bretagne prit feu ^ Le pays 

' Froissart. 

^ Le comte de Montfort était venu lui faire hommage. « Quand 
le roi anglois eut ouï ces paroles, il y entendit volontiers, car il 
regarda et imagina que la guerre du Roy de France en i^eroit em- 
bellie, et qu'il ne pouvoit avoir une plus belle entrée au royaume, 
ne plus profitable, que par Bretagne; et tant qu'il avoit guerroyé 
par les Allemands et les Flamands et les Brabançons, il n'avoit 
fait fors que frayé et dépendu grandement et grossement: et 
"ravoient mené et démené les seigneurs de l'Empire qui avoient 



L'ANGLETERRE. 197 

était tout autrement inflammable. On peut a peine 
vraiment dire au moyen âge que les Breto is soient 
jamais en paix. Quand ils ne se battent pas chez eux, 
c'est qu'ils sont loués pour se battre ailleurs. Sous 
Philippe le Bel, et jusqu'à la bataille de Cassel, ils 
suivaient volontiers les armées de nos rois dans les 
Flandres, pour manger et piller ces riches pays. Mais 
quand la France, au contraire, fut entamée par 
Edouard, quand les Bretons n'eurent plus à faire 
qu'une guerre pauvre, ils restèrent chez eux et se 
battirent entre eux. 

Cette guerre fait le pendant de celles d'Ecosse. De 
même que Philippe le Bel avait encouragé contre 
Edouard F"- Wallace et Robert Bruce, Edouard III sou- 
tint Montfort contre Philippe de Valois. Ce n'est pas 
seulement ici une analogie historique. Il y a, comme 
on sait, parenté de race et de langue, ressemblance 
géographique entre les deux contrées. En Ecosse, 
comme en Bretagne, la partie la plus reculée est occu- 
pée par un peuple celtique, la lisière par une popula- 
tion mixte, chargée de garder le pays. Au triste border 
écossais répondent nos landes de Maine et d'Anjou, 
nos forêts d'Ille-et-Vilaine. Mais le border est plus 
désert encore. On peut y voyager. des heures entières, 
au train rapide d'une diligence anglaise, sans rencon- 
trer ni arbre , ni maison ; à peine quelques plis de 
terrain où les petits moutons de Northumberland cner- 

pris son or et son argent, ainsi que l'avcient voulu, et rien n'a- 
voient fait. » Froissart, ann. 1341, II, p. 20 Les lettres par les- 
quelles Louis de Bavière révoque le tita-e de vicaire de l'Empire 
sont du 25 juin 1341. 



198 HISTOIRE DE FRANCE. 

chent patiomiiiont leur vie. Il semble que tout ait brûle 
sous le cheval d'Hoispur '... On cherche, en traver- 
sant ce pays des ballades, qui leè a faites ou chantées. 
Il faut peu de chose pour faire une po('sie. Il n'y a pas 
besoin des lauriers-roses de l'Eurotas; il suffit d'un 
peu de bruyère de Bretagne, ou du chardon national 
d'Ecosse devant lequel se détournait" la cliarrue de 
liurns -. 

L'Angleterre trouva dans cette rare et belliqueuse 
population un outlaw invincible, un Robin Hood 
éternel... Les gens du border vivaient noblement du 
bien du voisin. Quand le butin de la dernière expédi- 
tion était mangé, la dame de la maison servait dans 
un plat, à son mari, une paire d'éperons, et il partait 
joyeux... C'étaient d'étranges guerres; la difficulté 
pour les deux partis était de se trouver. Dans sa 
grande expédition d'Ecosse, Edouard II avança plu- 
sieurs jours sous la pluie et parmi les broussailles, 
sans voir autre armée que de daims et de biches^. 
Il lui fallut promettre une grosse somme à qui lui 



' Voyez Shakespeare, 

^ Voyez rintrod. de Walter Scott à son recueil des ballades du 
border. 

' « Et crioit-on moult ce jour alarme, et dlsoit-on que les pre- 
miers se combattoient aux ennemis; si que chacun cuidant que 
ce fut voir, se hàtoit quant qu'il pouvoit parmi marais,- parmi 
pierres et cailloux, parmi vallées et montagnes, le heaume ai)pa- 
roillé, l'écu au col, le glaive ou Tépée au poing, sans attendre 
lière ni frère, ni compagnon. Et ([uand on avoit ain^i couru demie 
lieue ou plus, et on en venoit au Heu d'où ce butin ou cri nais- 
soit. on se trouvoit déçu : car ce avoient été cerls ou biches. » 
Fvoissart. 



L'ANGLETERRE. 199 

dirait où était l'enneini'. Les Écossais réunis, disper- 
sés, avec la légèreté d'un esprit, entraient quand ils 
voulaient en Angleterre ; ils avaient peu de cavalerie, 
mais point de bagages ; chaque homme portait son 
petit sac de grain et une brique où le faire cuire. 

Ils ne se contentaient pas de guerroyer en Angle- 
terre. Us allaient volontiers au loin. On sait l'histoire 
de ce Douglas qui, chargé par le roi mourant de fiortcr 
sou cœur à Jérusalem, s'en alla par l'Espagne, et dan- 
la bataille lança ce coeur contre les Maures. Mais leur 
croisade naturelle était en France, c'est-àdire où ils 
pouvaient faire le plus de mal aux Anglais. Un Dou- 
glas devint comte de Touraine. Il existe encore, dit-on, 
des Douglas dans la Bresse. 

Notre Bretagne eut son border, comme l'Ecosse, et 
aussi ses ballades". Peut-être la vie du soldat merce- 
naire, qui fut longtemps celle des Bretons au moyen 
âge, étoufîa-t-elle ce génie poétique. 

Mais l'histoire seule en Bretagne est une poésie. Il 
n'est point mémoire d'une lutte si diverse et si obsti- 
née. Cette race de béliers a toujours été heurtant, 
sans rien trouver de plus dur qu'elle-même. Elle a 
fait front tour à tour à la France et aux ennemis ie 
la France. Elle repoussa nos rois sous Noménoé, sous 

* « Et flt-on crier que qui se vouilroit tant travailler qu'il put 
rapporter certaines nouvelles au roi, là où Ton pourroit trou- 
ver les Éco.'^sois, le premier qui celui rapporterait il anroiî. cent 
livres de terre à héritage, et le feroit le roi chevalier. » Froi^-bart. 
On trouve en effet dans Rymer : « Pro Thoma de Roke^by, qui 
rcgem duxerat ante visum iinniicorum Scotonim. » 

* Voyez, entre autres ouvrages, le beau ii-re Je M. Emile Sou« 
vestre : Les Derniers Bretons. 



âOO HISTOIRE J!E FRANCE. 

Moutfort; elle repoussa les Northmans sous Allan 
Barbetorte, et les Anglais sous Duguesclin. 

C'est au border breton, dans les landes d'Anjou, que 
Robert le Fort se fit tuer par les Northmans, et 
gagna le trône aux Capets. Là encore, les futurs rois 
d'Angleterre prirent le nom de Plante-Genêts. Ces 
bruyères, comme celles de Macbeth, saluèrent les 
deux royautés. 

Le long récit des guerres bretonnes qui renluminent 
si bien la Chronique de FroissartS ces aventures de 
toutes sortes, coupées de romanesques incidents, fout 
penser à certains paysages abruptes de Bretagne, 
brusquement variés, pauvres, pierreux, semés parmi 
le roc de tristes fleurs. Mais il est plus d'une partie 
dans cette histoire dont le chroniqueur élégant et 
chevaleresque ne représente pas la sauvage horreur. 
On ne sent bien l'histoire de Bretagne que sur le théâ- 
tre même de ces événements, aux roches d'Auray, 
aux plages de Quiberon, de Saint-Michel-en-Grève, où 
le duc fratricide rencontra le moine noir. 

Les belles aventures d amazones, où se plaît Frois- 
sart, ces apertises de Jehanue de ' Montforî qui eut 
co2irage (Vhomme et cœur de lion, ces braves discours 
de Jeanne Clisson, de- Jeanne de Blois, ne disent pas 
tout sur la guerre de Bretagne. Cette guerre est celle 
aussi de Clisson le bouclier, du dévot et consciencieu- 
sement cru .3] Charles de Blois. 



' « EntreroDL en la grand matière et histoire de Bretagne, qui 
grandement renlumine ce livre pour le.s beaux faits d'armes qui 
y sont ramentués. » 



L'ANGLETERRE. 201 

Le duc Jean III, mort sans enfants, laissait une 
nièce et un frère. La nièce, fille d'un frère aîné, avait 
épousé Charles de Blois, prince du sang, et elle avait 
le roi pour elle ; la noblesse de la Bretagne française 
lui était assez favorable ^ Lé frère cadet, Montfort, 
avait pour lui les Bretons bretonnants ^ et il appela 
les Anglais. Le roi d'Angleterre, qui, en France, sou- 
tenait le droit des femmes, soutint celui des mâles en 
Bretagne. Le roi de France fut inconséquent en sens 
opposé. 

Singulière destinée que celle des Montfort. Nous 
l'avons déjà remarqué. Un Montfort avait conseillé à 
Louis le Gros d'armer les communes de France. Un 
Mo5itfort conduisit la croisade des Albigeois et anéan- 
tit les libertés des villes du midi. Un Montfort intro- 
duisit dans le parlement anglais les députés des 
communes. En voici un autre au xiv® siècle dont le 
nom rallie les Bretons dans leur guerre contre la 
France. 

L'ad\'ersaire de Montfort, Charles de Blois, n'était 
pas moins qu'un saint, le second qu'ait eu la maison 
de France. Il se confessait matin et soir, entendait 
quatre ou cinq messes par jour. Il ne voj'ageait pas 
qu'il n'eût un aumônier qui portait dans im pot, du 

' Selon Froissart, Charles de Blois en eut toujours de son coté 
de sept les cinq. 

* Froissart, t. I, c. 314. « Si chevaucha le connestahie pre- 
mièrement Bretagne bretonnant, pourtant qu'il la sentoit tousjours 
plus incline au duc Jehan de Montfort, que Bretagne gallot. » — 
« La dame de Montfort tenoit plusieurs forteresses en Bretagne 
bretonnant. » — Le comte de Montfort fut enterré à Quimperco- 
rentin. Sauvage, p. 175. 



202 HISTOIRE DE FRANCE. 

pain, du vin, de l'eau et du feu, pour dire la messe en 
routée Voyait-il passer un prêtre, il se jet?it à bas de 
cheval dans la boue. Il fit plusieurs fois, pieds nus 
sur la neige, le pèlerinage de saint Yves, le grand 
saint breton. Il mettait des cailloux dans sa chaus- 
sure, défendait qu'on ôtàt la vermine de son cilice, se 
serrait de trois cordes à nœuds qui lui entraient d.uis 
la chair, à faire pUiè, dit un témoin. Quand il priait 
Dieu, il se battait furieusement la poitrine, ju.'^.|u'à 
pâlir et devenir comme vert. 

Un jour il s'arrêta h deux pas de l'ennemi et en 
grand danger, pour entendre la messe. Au siège de 
Quimper, ses soldats allaient être surpris par la ma- 
rée : Si c'est la volonté de Dieu, dit-il, la marée ne 
nous fera rien. La ville, en effet, fut emportée, une 
foule d'habitants égorgés. Charles de Blois avait 
d'abord couru à la cathédrale remc, cier Dieu. Puis il 
arrêta le massacre. 

Ce terrible saint n'avait pitié ni de lui ni des au- 
tres. Il se croyait obligé de punir ses adversaires 

* Procès-verbal et informations sur la vie et les miracles de 
Charles, duc de Bretagne, de la maison de Planée, etc. Ms, da 
la Bibl. du Rci 2 vol. in-fol., n" 5,381. D. Morice, Preuves, 
t. II, p. 1, en a donné l'extrait, d'après un autre manu&crit. — 
24e témoin. Yves le Clerc, t. I, p. 147 : « Kon mutabat cilicem 
suum, dum fuis^et tanto plénum pediculis, quod mirum erat, et 
quando cubicularius volebat amovere pediculos a dicto cilice, 
ip&e dominus Carolus dicebat : « Dimittatis, nolo quod aliquem 
pediculum amoveatis, » « et dicebat quod sibi malum non facie- 
bant et quod, quando ipsum pungebant, recordabatur de Deo »... 

« la tantum quod adbtantibus videbatur quod a sensu alienatus 
erat, et color vultus ip.>ias mutabatur de naiurali colore in viri- 
dem. » 17* témoin, Pagan de Quélen, t. I, p. 87. 



1/ AN G L lîT I'. R II E . 20.- 

comme robollos. Lorsqu'il commença la guerre en 
assiégeant Montfort à Nantes (1342), il lui jeta dans 
la ville la tête de trente chevaliers. Montfort se rendit, 
fut euA^oyé au roi, et contre la capitulation, enfermé à 
la Tour du Louvre'. « La comtesse de Montfort, qui 
bien avoit courage d'homme et cœur de lion, et étoii 
en la cité de Rennes, quand elle entendit que son 
frère étoit pris, en la manière que vous avez ouï, si 
elle en fut dolente et courroucée, ce peut chacun et 
doit savoir et penser ; car elle pensa mieux que on dut 
mettre son seigneur à mort que en prison ; et combien 
qu'elle eut grand deuil au cœur, si ne fît-elle mie 
comme femme déconfortée, mais comme homme fier 
et hardi, en reconfortant vaillamment ses amis et ses 
soudoyers; et leur montroit un petit fils qu'elle avoii, 
qu'on appeloit Jean, ainsi que le père, et leur disoit : 
« Ah ! seigneurs, ne vous déconfortez mie, ni ébahis- 
sez pour monseigneur que nous avons perdu ; ce n'étoit 
qu'un seul homme : véez ci mon petit enfant qui sera, 
si Dieu plaît, son restorier (vengeur), et qui vous fera 
des biens assez '\ » Assiégée dans Hennebon , par 
Charles de Blois, elle brûla dans une sortie les tentes 
des Français, et ne pouvant rentrer dans la ville, elle 
gagna le château d'Auray; mais bientôt réunissant 
cinq cents hommes d'armes, elle franchit de nouveau 
le camp des Français et rentra dans Hennebon « à 



' La clironique en vers de Guillaume de Saint- André, conseiller, 
nniha^^^adeur et secrétaire du duc Jean IV, notaire apostolii|ue et 
impérial, ne hm^e aucun doute bur la duplicité dont on u,^a en- 
vert; lui. RoujouX; III, p. 178. 

* Froibbart. 



204 HISTOIRE DE FRANCE. 

grand joie et à grand son de trompettes et de na- 
caires ! » Il était temps qu'elle arrivât ; les seigneurs 
parlementaient en face même de la comtesse, quand 
elle vit arriver le secours qu'elle attendait depuis si 
longtemps d'Angleterre. « Qili adonc vit la comtesse 
descendre du châtel à grand'chère, et baiser messire 
Gautier de Mauny et ses compagnons, les uns après 
les autres, deux ou trois fois, bien peut dire que c'étoit 
une vaillante dame ^ » 

Le roi d'Angleterre vint lui-même vers la fin de 
cette année au secours de la Bretagne. Le roi de 
France en approcha avec une armée; il semblait que 
cette petite guerre de Bretagne allait devenir la grande. 
Il ne se fit rien d'important. La pénurie des deux 
rois les condamna à une trêve, où leurs alliés étaient 
compris; les Bretons seuls restaient libres de guer- 
royer. 

La captivité de Montfort avait fortifié son parti. 
.Philippe prit soin de le raviver encore, en faisant mou- 
rir quinze seigneurs bretons qu'il croyait favorables 
aux Anglais. L'un d'eux, Clisson, prisonnier en Angle- 
terre, y avait été trop bien traité. On dit que le comte 
de Salisbury, pour se venger d'Edouard qui lui avait 
débauché sa belle comtesse, dénonça au roi de France 
le traité secret de son maître et deCHsson^ Les Bretons, 
invités à un tournoi, furent saisis et mis à mort sans 
jugement. Le frère de l'un d'eux ne fut pas supplicié, 
mais exposé sur une échelle où le peuple le lapida. 



Froissart. 

Ghron. de Flandre. 



L'ANGLETiaiRE. 20a 

Peu après le roi fit encore mourir, sans jugement, 
trois seigneurs de Normandie. Il aurait voulu aussi 
avoir en ses mains le comte d'Harcourt. Mais il 
éyhappa, et ne fut pas moins utile aux Anglais que 
Robert d'Artois. 

Jusque-là les seigneurs se faisaient peu scrupule de 
traiter avec l'étranger. L'homme féodal se considérait 
encore comme un souverain qui peut négocier à part. 
La parenté des deux noblesses française et anglaise, 
communauté de langues (les nobles anglais parlaient 
encore français), tout favorisait ces rapprochements. 
La mort de Clisson mit une barrière entre les deux 
royaumes. 

En une même année, l'Anglais perdit Montfort et 
Artevelde. Artevelde était devenu tout Anglais. Sen- 
tant la Flandre liri échapper, il voulait la donner au 
prince de Galles. Déjà Edouard était à l'Écluse et 
présentait son fils aux bourgmestres de Gand, de Bru- 
ges et d'Ypres. Artevelde fut tué. 

Avec toute sa popularité, ce roi de Flandre n'était 
au fond que le chef des grosses villes, le défenseur de 
leur monopole. Elles interdisaient aux petites la fabri- 
cation de la laine. Une révolte eut lieu à ce sujet dans 
une de ces dernières. Artevelde la réprima et tua un 
homme de sa main. Dans l'enceinte même de Gand, 
les deux corps des drapiers se faisaient la guerre. Les 
foulons exigeaient des tisseurs ou fabricants de draps 
une augmentation de salaire. Ceux-ci la refusant, ils 
se livrèrent un furieux combat. îl n'y avait pas moyen 
de séparer ces dogues. En vain les prêtres apportèrent 
sur la place le corps de Notre-Seigneur. Les fabricants. 



206 HISTOIRE DE FRANCE. 

soutenus par Artevelde, écrasèrent les ouvriers (1345) ^ 
Artevelde, qui ne se fiait ni aux uns ni aux autres, 
voulait sortir de sa dangereuse position, céder ce qu'il 
ne pouvait garder, ou régner encore sous un maître 
qui aurait besoin de lui et qui le soutiendrait. De 
rappeler les Français, il n'y avait pas à y songer. Il 
appelait donc l'Anglais, il courait Bruges et Ypres 
pour négocier, haranguer. Pendant ce temps, Gand 
lui échappa. 

Quand il y' entra, le peuple était déjà ameuté. On 
disait dans la foule qu'il faisait passer en Angleterre 
l'argent de Flandre. Personne ne le salua. 11 se sauva 
à son hôtel, et de la croisée essaya en vain de fléchir 
le peuple. Les portes furent forcées, Artevelde fut tué 
précisément comme le tribun Rienzi l'était à Rome 
deux ans après ^. 

' « Malus dies lunse (Den quaden niaendali)... Pugnabant textu- 
res contra fuUones ac parvum quœsLuiH. Dux textorum Gerardus 
erat, quibus et Artevekîa accesbit. ^> Meyer, p. H 6. « Lesquels 
ayant occis plus de quinze cents foulions, chassèrent les autres 
dudict mestier hors de la ville, et réduisirent ledict mestier de 
foulions à néant, comme il e^t encoires pour lejourd'hui. » Ou- 
degb. f. 271. 

^ « Quand il eut fait son tour, il revint à Gand et entra en la 
ville, ainsi comme à l'heure de midi. Ceux de la ville qui bien 
savoient sa revenue, étoient assemblés sur la rue par où il devoit 
chevaucher en son hôtel. Sitôt qu'ils le virent, ils commencèrent 
à murmurer et à bouter trois têtes en un chaperon, et dirent : 
« Voici celui qui est trop grand maître et (^ ù veut ordonner de la 
comté de Flandre à sa volonté ; ce ne fait mie à souffrir. »... Ainsi 
que Jacques d' Artevelde chevauchoit par la rue, il se aperçut tan- 
tôt qu'il y avoit aucune cho^e de nouvel contre lui, car ceux qui 
se souloient incliner et ôter leurs chaperons contre lui, lui tour- 
noient l'épaule, et rentroient en leurs» niaifîons. Si ce commença à 



L'ANGLETERRE. 207 

Edouard avait manqué la Flandre, aussi bien que la 
Bretagne. Ses attaques aux deux ailes ne réussissaient 
pas, il en fit une au centre. Celle-ci, conduite par un 
Normand, Godelroi d'Harcourt, fut bien plus fatale à 
la France. 

Philippe de Valois avait réuni toutes ses forces en 

douter; et sitôt qu'il fut descendu en son liôtel, il fit fermer et 
barrer portes et huis et fenêtres. A peine eurent ses varlets ce 
fait, quand la rue oii il demeuroit, fut toute couverte, devant et 
derrière, de gens, spécialement de menues de métier. Là fut son 
hôtel environné et assailli devant et derrière, et rompu par force. 
Bien e^t voir (vrai) que ceux de dedans se défendirent moult lon- 
guement et en atterrèrent et blessèrent plusieurs ; mai^ finalement 
ils ne purent durer, car ils e^toient as!^aillis si roide que pre.^que 
les trois quarts de la ville étoient à cet assaut. Quand Jacques 
d'Artevelde vit l'effort, et comment il étoit oppre;>té, il vint à une 
fenêtre sur la rue, se commença à humilier et dire, par trop beau 
langage et à un chef : « Bonnes gens, que vous faus? Que vous 
meut? Poui-quoi êtes-vous si troubfés sur moi? En quelle manière 
vous puit-je avoir courroucé? Dites-le moi, et je l'amenderai 
pleinement à votre volonté. » Donc répondirent-ils, à une voix 
ceux qui ouï Tavoient : « Nous voulons avoir compte du grand tré- 
sor de Flandre que vous avez dévoyé &ans titre de raison. » Donc 
répondit Artevelde moult doucement : « Certes, seigneurs, au tré- 
sor de Flandre ne pris-je oncques denier. Or vous retraiez belle- 
ment en vos maisons, j 9 vous en prie, et revenez demain au ma- 
tin et je serai si pourvu de vous laire et rendre bon compte que 
par raison il vous devra suffire. » Donc répondirent-il&, d'une 
voix: " Nennin, nennin, nous le voulons tantôt avoir; vous ne 
nous échapperez mie ainsi : nous savons de vérité que vous l'avez 
vidé de piéça, et envoyé en Angleterre, sans notre tçu, pour la- 
quelle cause il vous faut mourir. » Quand Artevelde ouit ce mot, 
il joignit ses mains et commanca pleurer moult tendrement, et 
dit : «Seigneurs, tel que je suis vous m'avez lait, et me jurâtes 
jadi:^ que contre tous hommes vous me défendriez et garderiez ; et 
maintenant vous me voulez occire et sans raison. Faire le pouvez, 
ni vous voulez, car je ne suis que un seul homme contre vous tous, 



208 HISTOIRE DE FRANCE. 

uue grande armée pour reprendre aux Anglais leurs 
conquêtes du midi. Cette armée forte, dit-on, de cent 
mille hommes, reprit en effet Angoulême, et alla se 
consumer devant la petite place d'Aiguillon. Les 
Anglais s'y défendirent d'autant mieux que le fils du 
roi qui conduisait les Français, n'avait point fait de 
quartier aux autres places. 

Si l'on en croyait l'invraisemblable récit de Frois- 
sart, le roi d'Angleterre serait parti pour secourir la 
Guyenne. Puis ramené par le vent contraire, il aurait 
prêté l'oreille aux conseils de Godefroi d'Har court, qui 

à point de défeiibe. Avisez pour Dieu, et retournez au temps passé. 
Si considérez les grâces et les grands courtoisies que jadis vous a 
faites. Vous me voulez rendre petit guerredon (récompense) des 
grands biens que au temps passé je vous ai faits. Ne savez-vous 
comment toute marchandise étoit périe en ce pays? je la vous re- 
couvrai. En après, je vous ai gouvernés en si grande paix, que 
vous avez eu, du temps de mon gouvernement, toutes choses à 
volonté, blé, laines, avoir, et toutes marchandises, dont vous êtes 
recouvrés et en bon point » Adonc commencèrent eux à crier 
tous à une voix : « Descendez, et ne nous sêrmonez plus de si 
haut; car nous voulons avoir compte et raison tantôt du grand 
trésor de Flandre que vous avez gouverné trop longuement, sans 
rendre compte; ce qui n'appartient mie à nul offlcier qu'il reçoive 
les biens d'un seigneur et d'un pays, sans rendre compte. » Quand 
Artevelde vit que point ne se refroidiroient ni refreneroient, il 
recloui (referma) la fenêtre, et s'avisa qu'il videroit par derrière, 
3t s'en iroit en une église qui joignoit près de son hôtel étoit jà 
rompu et effondré par derrière, et y avoit plus de quatre cents 
personnes qui tous tiroient à l'avoir. Finalement il fut pris entre 
eux et là occis sans merci, et lui donna le coup de la mort un tej- 
lier (tisserand) qui s'appeloit Thomas Denis. Ainsi fina Artevelde, 
qui en son temps fut si grand maître en Flandre : poures (pauvres) 
gens l'amontèrent (l'élevèrent) premièrement, et méchants gens 
le tuèrent en la parhn. » Froissai^t, II, 254-9. 



L'ANGLETERRE. 209 

l'engageait à attaquer la Normandie sans défense ^ 
Le conseil n'était que trop bon. Tout le pays était 
désarmé. C'était l'ouvrage des rois eux-mêmes, qui 
avaient défendu les guerres privées. La populati(jn 
était devenue toute pacifique, toute occupée de la 
culture ou des métiers. La paix avait porté ses fruits-. 
L'état florissant et prospère où les Anglais trouvèrent 
le pays, doit nous faire rabattre beaucoup de tout ce 
que les historiens ont dit contre l'administration royale 
au xive siècle. 

Le cœur saigne quand on voit dans Froissart cette 
sauvage apparition de la guerre dans une contrée 
paisible déjà riche et industrielle, dont l'essor allait 
être arrêté pour plusieurs siècles. L'armée mercenaire 
d'Edouard, ces pillards Gallois, Irlandais, tombèrent 
au milieu d'une population sans défense; ils trouvè- 
rent les moutons dans les champs, les granges pleines, 

* « Si singlèrent ce premier jour à l'ordonnance de Dieu, du 
vent, et des mariniers, et eurent assez bon exploit pour aller vers 
Gascogne ou le roi tendoit aller. Au tiers jour... le vent le,> rebouta 
sur les marches de Cornouailles... En ce termine eut le roi autre 
conteil par Tennort et l'information de mes^ire Godefroy d'Har- 
court qui lui conseilla qu'il prit terre en Normandie. Et dit adonc 
au roi : Sire, le pays de Normandie est l'un des plus gros du 
monde... et trouverez en Normandie grosses villes et bastides 
qui point ne sont fermées, ou vos gens auront si grand prolit, 
qu'il en vaudront mieux vingt ans après. » Froissart, II, c. ccliv^ 
p. 296. 

* « Le roi chevauchoit par le Cotentin. Si n'étoit pas de mer- 
veille si ceux du pays étoient effrayés et ébahis ; car avant ce ils 
n'avoient oncques vu hommes d'armes et ne savoient que c'étoit 
de guerre ni de bataille. Si fuyoient devant les Anglais d'aussi 
loin qu'ils en oyoient parler. » Froissart» 

T. iv, 14 



210 HISTOIRE UE FRANCE. 

les villes ouvertes. Du pillage de Caen, ils eurent de 
quoi cliarger plusieurs vaisseaux. Ils trouvèrent Saint- 
Lô et Louviers toutes pleines de draps ' . 

Pour animer encore ses gens, Edouard découvrit à 
Caen, tout à point, un acte^ par lequel les Normands 



» « Et fit messire Godefroy de Harcourt conducteur de tout boiv 
est, pourtant qu'il savoit les entrées et les issues en Normandie... 
Si trouvèrent le pays gras et plantureux de toutes choses, les 
granges pleines de toutes richesses, riches bourgeois, chevaux, 
pourceaux, brebis, moutons, et les plus b^aux boeufs du monde 
que on nourrit en ce pays. » Froiss., II, p. :'0'J. — « Ils vinrent à 
Harfleur... la ville fut robée et pris or, argent et riches joyaux; 
car ils en trouvèrent si grand foison, que garçons n'avoient cure 
de draps fourrés de vair. » Ibidem. — « Et furent les Anglois de 
la ville de Caen seigneurs trois jours et envoyèrent par barges 
tout leur gain, draps, joyaux, vaisselle d'or et d'argent et toutes 
autres riclieties dont ils avoient grand'foison jusques à leur gro.:se 
navie: et eurent avis par grand'delibération que leur navie à (avec) 
tout le conquet et leurs prisonniers ils enverroient arrière en 
Angleterre. » Ibid., 320. — « Et trouva-t-on en ladite ville de 
Saint-Lo manants huit ou neuf mille que bourgeois, que gens de 
métier... on ne peut croire à la grand'foison de di'aps qu'ils y 
trouvèrent. » Ibid., p. 311. — « Louviers adonc etoit une des vil- 
les de Normandie ou l'on faisoit la plus grande plenté de draperie 
et etoit grosse, riche et marchande mais point fermée... et fut 
robée et pillée, sans déport et conquirent les Anglois très grand 
avoir. » Ibid., p. 1523. 

* Rymer, III, pars I, p. 76. — Ils auraient promis de fournir 
4,000 hommeb d'armes, 20,000 de pied dont ri,000 arbalétrier.^ tous 
pris dans la j^rotince excepté 1,000 hommes d'armes que le duc 
de Normandie pourrait choisir ailleurs, mais qui seraient payés 
par les Normands. Ils s'obligeaient à entretenir ces troupes pen- 
dant dix et même douze semaines. Si l'Angleterre est conquise, 
comme on l'espère, la couronne appartiendra dès lors au duc de 
Normandie. Les terres et droits des Anglais nobles et roturiers, 
t:eculiers, appartiendront aux églises, barons, nobles, et bonnes 
villes de Normandie. Les biens appartenant au pape, à l'église de 



L'ANGLETERRE. 2H 

offraient à Philippe de Valois de conquérir à leurs 
frais l'Angleterre, à condition qu'elle serait partagée 
entre eux, comme elle le fut entre les compagnons de 
Guillaume le Conquérant. Cet acte, écrit dans le 
pitoyable français qu'on parlait alors à la cour d'An- 
gleterre, est probablement faux. Il fut, par ordre 
d'Edouard, traduit en anglais, lu partout en Angle- 
terre au prône des églises. Avant de partir, le roi 
avait chargé les prêcheurs du peuple, les dominicains, 
de prêcher la guerre, d'en exposer les causes. Peu 
après (1361), Edouard supprima le français dans les 
actes publics. Il n'y eut qu'une langue, qu'un peuple 
anglais. Les descendants des coiiquérants normands 
et ceux des Saxons se trouvèrent réconciliés par la 
haine des nouveaux Normands. 

Les Anglais ayant trouvé les ponts coupés à Rouen, 
remontèrent la rive gauche, brûlant sur leur passage 
Vernon, Verneuil, et le Pont-de-l' Arche. Edouard s'ar- 
rêta à Poissy pour y construire un pont et fêter 
l'Assomption, pendant que ses gens allaient brûler 
Saint-Germain, Bourg-la-Reine, Saint-Cloud, et même 
Boulogne, si près de Paris. 

.Tout le secours que le roi de France donna a la 
Normandie, ce fut d'envoyer à Caen le connétable et 
le comte de Ta*i car ville qui s'y firent prendre. Son 
armée était dans le Midi à cent cinquante lieues. Il 



Rome et à celle d'Angleterre, ne seront point compris dans la con- 
quête. Robert d'Avesbury rapporte cet acte en entier d'après hi 
copie trouvée, dit-il, à Caen, 1346. — Ce langage belliqueux, 
cette certitude de la conquête, «"accorde mal avec l'état pacilique 
OÙ Edouard trouva le pays>. 



21-2 HISTOIRE DE FRANGE. 

crut, qu'il serait plus court d'appeler ses alliés d'Aile 
magne et des Pays-Bas. Il venait de faire élire empe- 
reur le jeune Charles IV, fils de Jean de Bohême. Mais 
les Allemands chassèrent l'empereur élu, qui vint se 
metire ta la solde du roi. Son arrivée, celle du roi de 
Bohême, du duc de Lorraine et autres seigneurs alle- 
mands, fit déjà réfléchir les Anglais. 

C'était assez de bravades et d'audace. Ils se trou- 
vaient engagés au cœur d'un grand royaume, parmi 
des villes brûlées, des provinces ravagées, des popula- 
tions désespérées. Les forces du roi de France gros- 
sissaient chaque jour. Il avait hâte de punir les 
Anglais, qui lui avaient manqué de respect jusqu'à 
approcher de sa capitale. Les bourgeois de Paris, si 
bonnes gens jusque-là, commençaient à parler. Le roi 
ayant voulu démolir les maisons qui touchaient à l'en- 
ceinte de la ville, il y eut presque un soulèvement. 

Edouard entreprit de s'en aller par la Picardie, de 
se rapprocher des Flamands qui venaient d'assiéger 
Béthune, de traverser le Ponthieu, héritage de sa mère. 
Mais il fallait passer la Somme. Philippe faisait garder 
tous les ponts, et suivait de près l'ennemi ; de si près, 
qu'à Airaines il trouva la table d'Edouard toute servie 
et mangea son dîner. 

Edouard avait envoyé chercher un gué; ses gens 
cherchèrent et ne trouvèrent rien. Il était fort pensif, 
lorsqu'un garçon de la Blanche-Tache se chargea de 
lui montrer le gué qui porte ce nom. Philippe y avait 
mis quelques mille hommes; mas les Anglais, qui se 
sentaient perdus s'ils ne passaient, firent un grand 
effort et passèrent. Philippe arriva peu après ; il n'y 



L'ANGLETERRE. 213 

avait plus moyen de les poursuivre, le flux remontait 
la Somme; la mer protégea les Anglais. 

La situation d'Edouard n'était pas bonne. Son armée 
était affamée, mouillée, recrue. Les gens qui avaient 
pris et gâté tant de butin, semblaient alors des men- 
diants. Cette retraite rapide, honteuse, allait être aussi 
funeste qu'une bataille perdue. Edouard risqua la ba- 
taille. 

Arrivé d'ailleurs dans le Ponthieu, il se sentait plus 
fort ; ce comté au moins était bien à lui : « Prenons ci 
place de terre, dit-il, car je n'irai plus avant, si aurai 
vu nos ennemis; et bien y a cause que je les attende; 
car je suis sur le droit héritage de Madame ma mère, 
qui lui fut donné en mariage; si le veux défeadre et 
caleugier contre mon adversaire Philippe de Valois ^ » 

Cela dit, il entra en son oratoire, fit dévotement ses 
prières, se coucha, et le lendemain entendit la messe 
Il partagea son- armée en trois batailles, et fit mettre 
pied à terre à ses gens d'armes. Les Anglais mangè- 
rent, burent un coup, puis s'assirent, leurs armes 
devant eux, en attendant l'ennemi. 

Cependant arrivait à grand bruit l'immense cohue 
de l'armée française-. On avait conseillé au roi de 
France de faire reposer ses troupes, et il y consentait. 



' Froissart. 

* « Il n'e«t nul homme qui put accorder la vérité, spécialement 
de la partie des François, tant y eut pauvre arroy et ordonnance 
en leurs conrois (di.-=pObition5,), et ce que j'en sais, je Tai t^u ie 
plus... par le gens messire Jean de Hainaut, qui fut toujoui's de 
lez le l'oi de France. » Froissart, III, 337. 

Froiss., I, c. CLCxxxviir, p. 363. Il y a là un vieil usage bar- 



214 HISTOIRE DE P^RANCE. 

Mais le» grands seigneurs, poussés par le point d'hon- 
neur féodal, avançaient toujours à qui serait au pre- 
mier rang. 

Le roi lui-même, quand il arriva et qu'il vit les 
Anglais : « Le sang lui mua, car il les haïssait... Et 
dit à ses maréchaux : Faites passer nos Génois devant, 
et commencez la bataille, au nom de Dieu et de Mon- 
seigneur saint Denis. » 

Ce n'était pas sans grande dépense que le roi entre- 
tenait depuis longtemps des troupes mercenaires. 
Mais on jugeait avec raison les archers génois indis- 
pensables contre les archers anglais. La prompte 
retraite de Barbavara à la bataille de l'Écluse, avait 
naturellement augmenté la défiance contre ces étran- 
gers. Les mercenaires d'Italie étaient habitués à se 
ménager fort dans les batailles. Ceux-ci, au moment 
de combattre, déclarèrent que les cordes de leurs arcs 
étaient mouillées et ne pouvaient servira Ils auraient 



bare. Voyez la Germania de Tacite, et les récits de la bataille de 
Las navas de Tolosa. 

Froissart, c. ccxciii, p. 373. — Ibid., II, p. 375-380 : « Si en 
eut morts sur les champs, que par haies, que par buissons, ainsi 
(|u'ils fuyoient, plus de sept mille... Ainsi chevauchèrent cette 
matinée les Anglois querants aventures et rencontrèrent plusieurs 
François qui s'étoient fourvoyés le samedi, et mettoient tout à 
l'épée, et me fut dit que des communautés et des gens de pied des 
cités et des bonnes villes de France il y en eut mort ce dimanche 
au matin, plus quatre fois que le samedi que la grosse bataille 
fut... Les deux chevg.liers messire egnault de Cobhamet messire 
Richard de Stanfort dirent que onze chefs de princes étoient de- 
meurés sur la place, quatre-vingts bannerets, douze cents cheva- 
liers d'un écu, et environ 30,000 hommes d'av.'^'es gens. » 
' Contin, G. d Nangis. 



L'ANGLETERRE. 21l 

pu les cacher sous leurs chaperons comme le firent les 
Anglais. 

Le comte d'Alençon s'écria : « On se doit bien char- 
ger de cette ribaudaille qui fallit au besoin. » Lés 
Génois ne pouvaient pas faire grand'chose, les Anglais 
les criblaient de flèches et de balles de fer, lancées 
par des bombardes, « On eût cru, dit un contempo- 
rain, entendre Dieu tonner*. » C'est le premier emploi 
de l'artillerie dans une bataille ^ 

Le roi de France, hors de lui, cria à ses gens d'ar- 
mes : « Or tôt, tuez toute cette ribaudaille, car ils 
nous empêchent la voie sans raison. » Mais pour 
passer sur le corps aux Génois , les gendarmes rom- 
paient leurs rangs. Les Anglais tiraient à coup sûr 
dans cette foule, sans craindre de perdre un seul coup. 
Les chevaux s'effarouchaient, s'emportaient. Le dé- 
sordre augmentait à tout moment. 

Le roi de Bohême, vieux et aveugle, se tenait pour- 
tant à cheval parmi ses chevaliers. Quand ils lui 
dirent ce qui se passait, il jugea bien que la bataille 
était perdue. Ce brave prince qui avait passé toute sa 
vie dans la domesticité de la maison de France, et qui 
avait du bien au royaume, donna l'exemple, comme 
vassal et comme chevalier. Il dit aux siens : « Je vous 
prie et requiers très-spécialement que vous me meniez 



» Villani. 

* Déjà elle servait à l'attaque et à la défense des places. En 
13'i0, on en fit usage au siège du Quesnoy. En lo3S, Barthélémy 
de Drach, trésorier des guerres, porte en compte une somme 
donnée à Henry de Famechon pour avoir poudre et autres choses 
nécessaires aux canons qui étaient devant Puy-Guillaume. 



21(3 HISTOIRE DE FRANXE. 

si avant que je puisse frapper un coup d'épée. » Ils lui 
obéirent, lièrent leurs chevaux au sien, et tous se 
lancèrent à l'aveugle dans la bataille. On les retrouva 
le lendemain gisant autour de leur maître, et liés 
encore. 

Les grands seigneurs de France se montrèrent aussi 
noblement. Le comte d'Alençon, frère du roi, les com- 
tes de Blois, d'Harcourt, d'Aumale, d'Auxerre, de 
Sancerre, de Saint-Pol, tous magnifiquement armés et 
blasonnés, au grand galop, traversèrent les lignes 
ennemies. Ils fendirent les rangs des archers, et pous- 
sèrent toujours, coram§ dédaignant ces piétons, jusqu'à 
la petite troupe des gens d'armes anglais. Là se tenait 
le fils d'Edouard, âgé de treize ans, que son père avait 
mis à la tête d'une division. La seconde division vint 
le soutenir et le comte de Warwick, qui craignait 
pour le petit prince, faisait demander au roi d'envoyer 
la troisième au secours. Edouard répondit qu'il voulait 
laisser l'enfant gagner ses éperons, et que la journée 
fut sienne. 

Le roi d'Angleterre, qui dominait toute la bataille 
de la butte d'un moulin, voyait bien que les Français 
allaient être écrasés ^ Les uns avaient trébuché dans 
le premier désordre parmi les Génois, les autres péné- 
trant au cœur de l'armée anglaise, se trouvaient 
entourés. La pesante armure que l'on commençait à 
porter alors, ne permettait pas aux cavaliers, une fois 
tombés, de se relever. Les coutilhers de Galles et de 



' « Et lors, après la bataille, s'avala le roi Edouard, qui encore 
tout ce jour n'avoit mis son bassinet. » Froissart. 



L'ANGLETERRE. =217 

Cornouailles venaient avec leurs couteaux, et les 
^tuaient sans merci, quelque grands seigneurs qu'ils 
fussent. Philippe de Valois fut témoin de cette bou- 
cherie. Son cheval avait été tué. Il n'avait plus que 
soixante hommes autour de lui, mais il ne pouvait 
s'arracher du champ de bataille. Les Anglais, étonnés 
de leur victoire, ne bougeaient d'un pas; autrement 
ils l'eussent pris. Enfin, Jean de Hénaut saisit le cheval 
du roi par la bride et l'entiaîna. 

Les Anglais faisant la revue du champ de bataille 
et le compte des morts, trouvèrent onze princes, 
quatre-vingts seigneurs bannerets, douze cents che- 
valiers, trente mille soldats. Pendant qu'ils comptaient, 
arrivèrent les communes de Rouen et de Beau vais, les 
troupes de l'archevêque de Rouen et du grand prieur 
de France. Les pauvres gens qui ne savaient rien de 
la bataille, venaient augmenter le nombre des mort«. 

Cet immense malheur ne fît qu'en préparer un plus 
grand. L'Anglais s'établit en France. Les villes mari- 
times d'Angleterre, exaspérées par nos corsaires de 
Calais, donnèrent tout exprès une flotte à Edouard. 
Douvres, Bristol, Winchelsea, Shoneham, Sandwich, 
Weymouth, Plymouth, avaient fourni chacune vingt à 
trente vaisseaux, la seule Yarmouth, quarante-trois'. 
Los marchands anglais, que cette guerre ruinait, 
avaient fait un dernier et prodigieux effort pour se 
mettre en possession du détroit. Edouard vint assiéger 



' Quelques villes de l'intérieur contribuèrent aussi, mais dans 
une proiiortion bien différente. La puissante ville d'York donna 
un vaisseau et neuf hommes. Anderson, I, 322. 



218 HISTOIRE DE FRAxNCE. 

Calais, s'y établit à poste fixe, pour y vivre ou y mou- 
rir. Après les sacrifices qui avaient été faits pour 
cette expédition , il ne pouvait reparaître devant les 
communes qu'il ne fût venu à bout de son entreprise. 
Autour de la ville, il bâtit une ville, des rues, des 
maisons en charpente, bien fermées, bien couvertes, 
pour y rester été et hiver '. « Et avoit en cette neuve 
ville du roi toutes choses nécessaires appartenant à 
nn ost (armée), et plus encore, et place ordonnée pour 
tenir marché le mercredi et le samedi; et là étoient 
merceries, boucheries, halles de draps et de pain et 
de toutes autres nécessités, et en recouvroit-on tout 
aisément pour son argent, et tout ce leur venoit tous 
les jours, par mer, d'Angleterre et aussi de Flandre... » 
L'Anglais, bien établi et en abondance, laissa ceux 
du dehors et du dedans faire tout ce qu'ils voudraient. 
Il ne leur accorda pas un combat. Il aimait mieux les 
faire mourir de faim. Cinq cents personnes, hommes, 
femmes et enfants, mises hors de la ville par le gou- 
verneur, moururent de misère et de froid, entre la 
ville et le camp. Tel est du moins le récit de l'histo- 
rien anglais ^ 



' Froissart. 

* « Et lit bâtir entre la ville et la rivière et le pont de Tsleulai 
hôtels et maisons et couvrir leidites' maisons qui etoient assises et 
orilonnées par rues bien et facilement d'estrain (paille] et de ge- 
nêts, ainsi comme sïl dut là demeurer dix ou douze ans, cai^ telle 
étoit son intention qu'il ne s'en partiroit par hiver ni par été, tant 
qu'il l'eut conquise. » Froiss., p. 385. 

Knyghton, De event, Angl., 1. IV. Froissart dit au contraire que 
non-seulement il les laissa passer pai'mi son ost, mais encore qu'il 
les fit dîner copieusement. II, p. 387. 



L'ANGLETERRE. ^19 

Edouard avait pris racine devant Calais. La média- 
tion du pape n'était pas capable de l'en arracher. On 
vint lui dire que les Écossais allaient envahir l'Angle- 
terre. Il ne bougea pas. Sa persévérance fut récom- 
pensée. II apprit bientôt que ses troupes, encouragées 
par la reine, avaient fait prisonnier le roi d'Ecosse. 
L'année suivante, Charles de Blois, fut pris de même 
en assiégeant la Roche-de-Rien. Edouard pouvait 
croiser les bras, la fortune travaillait pour lui. 

Il y avait pour le roi de France une grande et 
urgente nécessité à secourir Calais'. Mais la pénurie 
était si grande, cette monarchie demi-féodale si inerte 
et si embarrassée, qu'il ne réussit à se mettre en 
mouvement qu'au bout de dix mois de siège, lorsque 
les Anglais étaient fortifiés , retranchés, couverts de 
palissades, de fossés profonds. Ayant ramassé quelque 
argent par l'altération des monnaies -, par la gabelle, 
par les décimes ecclésiastiques, par I-\ confiscation des 
biens des Lombards, il s'achemina enfin, avec une 
grande et grosse armée, comme celle qui avait été 
battue à Crécy. On ne pouvait arriver jusqu'à Calais, 
que par les marais ou les dunes. S'enfoncer dans les 

* Les Anglais ayant donné la chasse à deux vaisseaux qui e,-:- 
i-ayaient de sortir du port, interceptèrent cette lettre dja gouver- 
neur à Philippe de Valois : « Si avoms pris accord entre nous que 
,si n'avoms en brief secour qe nous issirome hors de la ville toutz 
a champs pour combattre peur vivere ou pour morir ; qar nous 
amons meutz à morir as champs honourablement qe manger l'un 
l'autre,.. » Froiss. Le continuateur de Nangis dit que le roi n'avait 
point cessé de leur envoyer des vivrez, par terre et par mer; mais 
qu'jls avaient été détournés. 

* Ord. n. 



220 HISTOIRE DE FRANCE. 

marais, c'était périr ; tous les passages étaient coupés, 
gardés; pourtant les gens de Tournai emportèrent 
bravement une tour, sans machines et à la force de 
leurs bras^ 

Les dunes du côté de Boulogne étaient sous le feu 
d'une flotte anglaise. Du côté de Gravelines, elles 
étaient gardées par les Flamands, que le roi ne put 
gagner. 11 leur offrit des monts d'or ; de leur rendre 
Lille, Béthune, Douai ; il voulait enrichir leurs bourg- 
mestres, faire de leurs jeunes gens des chevaliers, 
des seigneurs ^ Rien ne les toucha. Ils craignaient 
trop le retour de leur comte, qui, après une fausse 
réconciliation, venait encore de se sauver de leurs 
mains ^. 



* « Si s'avancèrent ceux de Tournay, qui bien étaient quinze 
cents et allèrent de grande volonté cette part. Ceux de dedans la 
tour en navrèrent aucuns. Quand les compagnons de Tournay 
virent ce, ils furent tous courroucés, et se mirent de grande vo- 
lonté à assaillir ces Anglais. La eut dur assaut et grand, et moult 
de ceux de Tournay bles.5és, mais ils firent tant que par force et 
grand aiiperti.-.e de corps, ils conquirent cette tour. De quoi les 
P'raneai,^ tinrent ce fait à grand prousesses. » Froissart, II. p. 449. 

- Il leur offrait encore de faire lever l'interdit jeté sur la 
Flandre, d'y entretenir le blé pendant six ans à un très-bab prix; 
de leur faire porter des laines de France, qu'ils manufactureraient 
avec le privilège de vendre en France les draps fabriqués de ces 
laines, exclusivement à tous autres, tant qu'ils en pourraient 
fournir, etc. (Rob. d'Ave^bury.) 

' Pour le foi-cer à épouser la fille du roi d'Angleterre, les Fla- 
mands le retenaient en prison courtoise. Il s'y ennuyait; il promit 
tout et en i^ortit, mais sous bonne garde : ^< ... Et un jour qu'il était 
allé voler en rivière, il jeta son faucon, le suivit à cheval, et quand 
il fut un petit éloigné, il férit des éperons et s'en vint en Francp. » 
Froiss. 



L'ANGLETERRE. 22î 

Philippe ne put rien faire. Il négocia, il defia. 
Edouard resta paisible'. 

Ce fut un terrible désespoir dans la ville affamée, 
lorsqu'elle vit toutes ces bannières de France, toute 
cette grande armée, qui s'éloignaient et l'abandon- 
naient. Il ne restait plus aux gens de Calais qu'à se 
donner à l'ennemi, s'il voulait bien d'eux. Mais les 
Anglais les haïssaient mortellement, comme marins, 
comme corsaires-. Pour savoir tout ce qu'il y a d'irri- 
tation dans les hostilités quotidiennes d'un tel voisi- 
nage, dans cet oblique et haineux regard que les deux 
côtes se lancent Tune k l'autre, il faut lire les guerres 
de Louis XIV, les faits et gestes de Jean Bart, la 
lamentable démolition du port de Dunkerque, la fer- 
meture des bassins d'Anvers. 

Il était assez probable que le roi d'Angleterre, qui 
s'était tant ennuyé devant Calais, qui y était resté un 
an, qui, en une seule campagne, avait dépensé la 
somme, énorme alors, de près de dix millions de notre 

* Froissart dit que le roi, venant au secours de Calais, envoya 
défier Edouard, et que celui-ci refusa. Edouard, dans une lettre à 
l'archevêque d'York, annonce au contraire qu'il a accepté le défi, 
et que le combat n'a pas eu lieu parce que Philippe a décampé 
précipitamment avant le jour; après avoir mis le feu à son camp. 

* Villani , qui devait être trèb-bien instruit des affaires de 
France par les marchands florentins et lombards, dit expressé- 
ment qu'Edouard était résolu à faire pendre ceux de Calais 
corjime pirates, parce qu'ils avaient caîtsé beaucoup de dom- 
mages avx Anglais sur mer. Villani, 1. 12, c. Îi5. — M. Dacier a 
comparé les récits divers des historiens (Froissart, III, 466-7). 
Voyez aussi une dissertation de M. Bolard, couronnée par la So- 
ciété des antiquaires de la Morinie. — Aucun critique, que je 
sache, n'a senti toute la portée du passage de Villani. 



222 HISTOIRE DE FRANCE. 

monnaie, se donnerait la satisfaction de passer les 
habitants au fil de l'épée ; en quoi certainement il eût 
fait plaisir aux marchands anglais. Mais les chevaliers 
d'Edouard lui dirent nettement que, s'il traitait ainsi 
les assiégés, ses gens n'oseraient plus s'enfermer dans 
les places, qu'ils auraient peur des représailles. Il 
céda et voulut bien recevoir la ville à merci, pourvu 
que quelques-uns des principaux bourgeois vinssent, 
selon l'usage, Ud présenter les clefs, tête nue, pieds 
nus, la corde au col. 

Il y avait danger pour les premiers qui paraîtraient 
devant le roi. Mais ces populations des côtes, qui, tous 
les jours, bravent la colère de l'Océan, n'ont pas peur 
de celle d'un homme. Il se trouva sur-le-champ, dans 
cette petite ville dépeuplée par la famine, six hommes 
de bonne volonté pour sauver les autres. Il s'en pré- 
sente tous les jours autant et davantage dans les 
mauvais temps, pour sauver un vaisseau en danger. 
Cette grande action, j'en suis sur, se fit tout simple- 
ment, et non piteusement, avec larmes et longs dis- 
cours, comme l'imagine le chapelain Froissart*. 

Il fallut pourtant les prières de la reine et des che- 



' C'est peut-être pour cela que les historiens contemporains ne 
désignent point Eustaclie de Saint-Pierre et ses compagnons, 
lorsqu'ils font mention de cette circonstance : « Burgenses pro- 
cedebant cum simili forma, habentes funes singuli in manibus 
suis, in signum quod rex eos laqueo suspenderet vet salvai^et ad 
voluntatem suam. ^) Knyghton. Le récit de Thomas de la Moor 
."'accorde avec cet àstorien. Villani dit qu'ils sortirent nus en 
chemises, et Robert a'Ave bury qu'Edouard se contenta de retenir 
prÏLonniers les plu-: con^ridérable:.. ïi^utes ces données réunies 
formenl les éléments du drama" ique récit de Froi&sart. 



L'ANGLETERRE. 223 

valiers, pour empêcher Edouard de faire pendre ces 
braves gens. On lui fit comprendre sans doute que ces 
gens-là s'étaient battus pour leur ville et leur com- 
merce, plutôt que pour le roi ou le royaume. Il repeu- 
pla la ville d'Anglais, mais il admit parmi eux plusieurs 
Calaisiens, qui se tournèrent Anglais, entre autres; 
Eustache de Saint-Pierre, le premier de ceux qui lui 
avaient apporté les clefs ^ 

Ces clefs étaient celles de la France. Calais, devenue 
anglaise, fut pendant deux siècles une porte ouverte 
à l'étranger. L'Angleterre fut comme rejointe au con- 
tinent. Il n'y eut plus de détroit. 

Revenons sur ces tristes événements. Cherchons-en 



' Froissart dit : « Et puis tirent îles Anglais) toutes manières de 
gens petits et grands, partir ide Calais). » « Tout Français ne fut 
pas exclu, dit M. de Bréquigny; j'ai vu au contraire quantité de 
noms français parmi les noms des personnes à qui Edouard ac- 
corda des, maisons dans sa nouvelle conquête. Eustache de Saint- 
Pierre fut de ce nombre. » — Philippe lit ce qui était en son pou- 
voir pour récompenser les habitants de Calais. Il accorda tous les 
ofrices vacants (8 septembre, un mois après la reddition) à ceux 
d'entre eux qui voudraient s'en faire pourvoir. Dans cette ordon- 
nance il est fait mention d'une autre par laquelle il avait concédé 
aux Calaisiens chassés de leur ville tous les biens et héritages qui 
lui échoiraient pour quelque cause que ce fut. Le 10 septembre, il 
leur accorda de nouveau un grand nombre de privilèges et fran- 
chises, etc., confirmés sous les règnes suivants. Par des lettres du 
8 octobre 1347, deux mois après la reddition de Calais. Edouard 
donne à Eustache une pension considérable en attendant qu'il ait 
pourvu plus amplement à sa fortune. Les motifs de cette grâce 
sont les services qu'il devait rendre soit en maintenant le bon 
ordre dans Calais, soit en veillant à la garde de cette place. D au- 
tres lettres du même jour lui accordent la plupart des maisons et 
emplacements qu'il avait possédés dans cette ville et en ajoutent 
quelques autres. V. Frois., II, n 473, 



22i HISTOIRE DE FRANXE. 

le vrai sens. Nous y trouverons quelque consolation. 
La bataille de Ciéc}- n'est pas seulement une ba- 
taille, la prise de Calais n'est pas une simple prise de 
ville; ces deux événements contiennent une grande 
révolution sociale. La chevalerie tout entière du peuple 
le plus chevalier avait été exterminée par une petite 
bande de fantassins. Les victoires des Suisses sur la 
chevalerie autrichienne à Morgarten, à Laupen, pré- 
sentaient un fait analogue, mais elles n'eurent pas la 
même importance , le même retentissement dans la 
chrétienté. Une tactique nouvelle sortait d'un état 
nouveau de la société; ce n'était pas une œuvre de 
génie ni de réflexion. Edouard III n'était ni un Gustave- 
Adolphe, ni un Frédéric. Il avait employé les fantas- 
sins, faute de cavaliers. Dans les premières expédi- 
tions, ses armées se composaient d'hommes d'armes, 
de nobles et de servants des nobles. Mais les nobles 
s'étaient lassés de ces longues campagnes. On ne pou- 
vait tenir si longtemps sous le drapeau une armée 
féodale. Les Anglais, avec leur goût d'émigration, 
aiment pourtant le home. Il fallait que le baron revînt 
au bout de quelques mois au baronial hall, qu"il revît 
ses bois, ses chiens, qu'il chassât le renarde Le soldat 
mercenaire, tant qu'il n'était pas riche, tant qu'il 
était sans bas ni chausses, comme ces Irlandais, ces 
Gallois que louait Edouard, avait moins d'idées de 
retour. Son home, son foyer, c'était le pays ennemi. Il 
persistait de grand cœur dans une bonne guerre qui 



• Ce caractère du fox-Jmnter anglais n'est pas moderne. Voy. 
au t. VI, rentrée d'rTerrf V â Paris^ 



L'ANGLETERRE. 225 

le nourrissait, l'habillait, sans compter les profits. 
Ceci explique pourquoi l'armée anglaise se trouva peu 
k peu presque toute de mercenaires, de fantassins. 

La bataille de Crécy révéla un secret dont personne 
ne se doutait, l'impaissance militaire de ce monde 
féodal, qui s'était cru le seul monde militaire. Les 
guerres privées des barons, de canton à canton, dans 
l'isolement primitif du moyen âge, n'avaient pu ap- 
prendre cela ; les gentilshommes n'étaient vaincus que 
par des gentilshommes. Deux siècles de défaites pen- 
dant les Croisades n'avaient pas fait tort à leur 
réputation. La chrétienté tout entière était intéressée 
à se dissimuler les avantages des mécréants. D'ailleurs 
les guerres se passaient trop loin, pour qu'il n'y eût 
pas toujours moyen d'excuser les revers; l'héroïsme 
d'un Godefroi, d'un Richard, rachetait tout le reste. 
Au xnr siècle , lorsque les bannières féodales furent 
habituées à suivre celle du roi, lorsque, de tant de 
cours seigneuriales, il s'en fit une seule, éclatante au 
delà de toutes les fictions des romans, les nobles, dimi- 
nués en puissance, crûrent en orgueil; abaissés en 
eux-mêmes, ils se sentirent grandis dans leur roi. Ils 
s'estimèrent plus ou moins selon qu'ils participaient 
aux fêtes royales. Le plus applaudi dans les tournois 
était cru, se croyait lui-même, le plus vaillant dans 
les batailles. Fanfares, regards du roi, oeillades des 
belles dames, tout cela enivrait plus qu'une vraie 
victoire. 

L'enivrement fut tel, qu'ils abandonnèrent sans 
mot dire à Philippe le Bel leurs frères, les Templiers ; 
ces chevaliers étaient généralement les cadets de la 

T. IV. 18 



226 HISTOIRE DE FRANCE. 

noblesse. Elle fit bon marché des moines chevaliers, 
tout comme des autres moines ou prêtres. Toujours 
elle aida les- rois contre les papes. Ces décimes arra- 
chés au clergé, sous semblant de croisade ou autre 
prétexte, les nobles en avaient bonne part '. Le temps 
venait pourtant où le noble, après avoir aidé le roi à 
manger le prêtre, pourrait aussi avoir son tour. 

A Courtrai, les nobles alléguèrent leur héroïque 
étourderie, le fossé des Flamands. A Mons-en-Puelle, 
à Cassel, deux faciles massacres relevèrent leur répu- 
tation. Pendant plusieurs années, ils accusèrent le roi 
qui leur défendait de vaincre. A Crécy, ils étaient 
à même; toute la chevalerie était là réunie, toute 
bannière flottait au vent, ces fiers blasons, lions, aigles, 
tours, besans des croisades, tout l'orgueilleux symbo- 
lisme des armoiries. En face, sauf trois mille hommes 
d'armes, c'étaient les va-nu-pieds des communes an- 
glaises, les rudes montagnards de Galles, les porchers 
de l'Irlande^; races aveugles et sauvages, qui ne 
savaient ni français, ni anglais, ni chevalerie. Ils n'en 

' « mis autem diebus (1346) levabat dominus rex décimas ec- 
clesiarum de voluntate domini papas... et sic inflnitse pecunias per 
diver^as cautelas levabantur, sed rêvera quanto plures nummi in 
Francia per taies extorquebantur, tanto magis Dominus Rex de- 
pauperabatur ; pecunias militibus multis et nobilibus, ut patriam 
et regnum juvarent et defensarent, contribuebantur, sed omnia 
ad usus inutiles ludorum, ad taxillos et indécentes jocos contuma- 
citer exponebantur. » Contin. G. de Nangis, p. 108. 

^ Sur trente-deux mille hommes dont se composait l'armée 
d'Edouard, Frois.sart dit expressément qu'il n'y avait que quatorze 
mille Anglais (4,000 hommes d'armes, 10,000 archer.ïl. Les autres 
dix-huit mille étaient Gallois et Irlandais (12,000 Gallois, 6,000 
Irlandais). 



L'ANGLETERRE. -2^7 

visèrent pas moins bien aux nobles bannières ; ils n'en 
tuèrent que plus. Il n'y avait pas de langue commune 
pour prier ou traiter. Le Welsli ou l'Irishman n'enten- 
dait pas le baron renversé qui lui offrait de le faire 
riche : il ne répondait que du couteau. 

Malgré la romanesque bravoure de Jean de Bohême 
et de maint autre , les brillantes bannières furent 
tachées ce jour-là. D'avoir été traînées , non par le 
noble gantelet du seigneur, mais par les mains calleu- 
ses, c'était difficile à laver. La religion de la noblesse 
eut dès lors plus d'un incrédule. Le symbohsme armo- 
riai perdit tout son effet. On commença à douter que 
ces lions mordissent, que ces dragons de soie vomis- 
sent feu et flammes. La vache de Suisse et la vache de 
Galles semblèrent aussi de bonnes armoiries. 

Pour que le peuple savisàt de tout cela, il fallut 
bien du temps, bien des défaites. Crécy ne suffit pas, 
pas même Poitiers. Cette réprobation des nobles qui 
s'éleva hardiment après la bataille d'Azincourt, elle 
est muette encore et respectueuse sous Philippe de 
Valois. Il n'y a ni plainte, ni révolte ; mais souffrance, 
langueur, engourdissement sous les maux. Peu d'es- 
poir sur terre, guère ailleurs. La foi est ébranlée; la 
féodalité, cette autre foi, l'est davantage. Le moyen 
âge avait sa vie en deux idées, l'empereur et le pape. 
L'empire est tombé aux mains d'un serviteur du roi 
de France ; le pape est dégradé, de Rome à Avignon, 
valet d'un roi; ce roi vaincu, la noblesse humiliée. 

Personne ne disait ces choses, ni même ne s'en ren- 
dait bien compte. La pensée humaine était moins 
révoltée que découragée, abattue et éteinte. On espé- 



-2:8 HISTOIRE DE FRANCE. ' 

iail la fin du monde; quelques-uns la fixaient à l'an 
13(35. QU'! restait-il, en effet, sinon de mourir? 

Les époques d'abattement moral sont celles de grande 
mortalité. Cela doit être , et c'est la gloire de l'homme 
qu'il en soit ainsi. Il laisse la vie s'en aller, dès 
qu'elle cesse de lui paraître grande et divine... 
« Yitamque perosi projecère animas... » La dépopula- 
tion fut rapide dans les dernières années de Philippe 
de Valois. La misère, les soufi'rances physiques ne 
suffiraient pas à l'expliquer; elles n'étaient pas parve- 
nues au poiut où elles arrivèrent plus tard. Cepen- 
dant, pour ne citer qu'un exemple, dès l'an 1339, la 
population d'une seule ville, de Narbonne, avait dimi- 
nué, en quatre ou cinq ans, de cinq cents familles ^ 

Par-dessus cette dépopulation trop lente, vint l'ex- 
termination, la grande pesle 'noire, qui d'un coup 
entassa les morts par toute la chrtHienté. Elle 
commença eu Provence, à la Toussaint de l'an 1347. 
Elle y dura seize mois, et y emporta les deux tiers des 
habitants. 11 en fut de même en Languedoc. A Mont- 
pellier, de douze consuls il en mourut dix. A Narbonne, 
il périt trente mille personnes. En plusieurs endroits, 
il ne resta qu'un dixième des habitants-. L'insouciant 
Froissart ne dit qu'un mot de cette épouvantablb 
calamité, et encore par occasion. «... Car en ce temps 



' Narbonne demande qu'on lui allège les contributions de 
guerre : «L'inondation de l'Aude nous a extrêmement incommo- 
dés, et le nombre de feux est diminué de cinq cents depuis quatre 
à cinq ans; plus^ieurs habitants sont réduits à la mendicité, etc. » 
D. Vaissette, Hibt. de Lang., IV, 231 

» p. Vaissette, 



L'AXGLt:TERRE. .î29 

par tout le monde généralement une maladie que l'on 
clame épidémie couroit, dont bien la tierce partie du 
monde mourut. « 

Le mal ne commença dans le Nord qu'au mois d'août 
1348, d'abord à Paris et à Saint-Denis. Il fut si ter- 
rible à Paris, qu'il y mourait huit cents personnes par 
jour, selon d'autres cinq cents'. « C'était, dit le Con- 
tinuateur de Nangis, une effroyable mortalité d'hommes 
et de femmes, plus encore de jeunes gens que de vieil- 
lards, au point qu'on pouvait à peine les ensevelir; ils 
étaient rarement plus de deux ou trois jours malades, 
et mouraient comme de mort subite en pleine santé. 
Tel aujourd'hui était bien portant, qui demain était 
porté dans la fosse : on voyait se former tout à coup 
un gonflement à l'aine ou sous les aisselles; c'était 
signe infaillible de mort... La maladie et la mort se 
communiquaient par imagination et par contagion. 
Quand on visitait un malade, rarement on échappait à 
la mort. Aussi en plusieurs villes, petites et grandes, 
les prêtres s'éloignaient, laissant à quelques religieux 
plus hardis le soin d'administrer les malades... Les 
saintes soeurs de l'Hôtel- Dieu, rejetant la crainte de la 
mort et le respect humain, dans leur douceur et leur 
humilité, les touchaient, les maniaient. Renouvelées 



' Contin. G. de Nangis, p. 110, et le iraû.nctmr contempnram 
de la petite chronique de Saint Denis, ms. Coaslin, n. 1 10, Bibl. 
Reg. — « Ad sepeliendos mortuos vix sufficere poterant. Patrem 
filins, et filius patrem in grabato relinquebat. » Contin. Can. de 
S. Victore, ms. Bibl. Reg.., n. 818, petit i?i-i°. 

V., entre autres ouvrages, la thèse remarquable de M. Schmîdt 
de Strasbourg, sur les mystiques du xiv* siècle. 



'2;^U HISTOIRE DE FRANCE. 

nombre de fois par la mort, elles reposent, nous devons 
le croira pieusement, dans la paix du Christs » 

« Comme il n'}^ avait alors ni famine, ni manque de 
dvres, mais au contraire grande abondance, on disait 
que cette peste venait d'une infection de l'air et des 
eaux. On accusa de nouveau les juifs; le monde se 
souleva cruellement contre eux, surtout en Allemagne. 
On tua, on massacra, on brûla des milliers de juifs 
sans distinction-... » 

La peste trouva rAllemagne dans un de ses plus 
sombres accès de mysticisme. La plus grande partie 
de ce pauvre peuple était depuis longtemps privée des 
sacrements de l'Église. Nos papes d'Avignon, pour 
faire plaisir au roi de France, froidement et de gaieté 
de cœur, avaient plongé l'Allemagne dans le désespoir. 
Tous les pays qui reconnaissaient Louis de Bavière 
étaient frappés de l'interdit. Plusieurs villes, particu- 
lièrement Strasbourg, restaient fidèles à leur empereur, 
même après sa mort, et souffraient toujours les effets 
de la sentence pontificale. Point de messe, point de 
viatique. La peste tua dans Strasbourg seize mille 
hommes, qui se crurent damnés. Les dominicains, qui 
avaient persisté quelque temps à faire le service divin, 
Unirent par s'en aller comme les autres. Trois hommes 
seulement, trois mystiques, ne tinrent compte de 
l'interdit, et persistèrent à assister les mourants : lo 
i[oi;iii]icain Taulor, Taugustin Thomas de Strasbourg, 
ai le chartreux Ludolph. C'était la grande époque des 

' Contiii. G. de Nangis. 
* Conliu. G. de Nangis. 



L'ANGLETERRE. 231 

mystiques. Ludolph écrivait sa Vie du Christ, Tauler 
son Imilaiion de la pauvre vie de Jésus, busQ son livre 
des Nôîif rochers. Tauler lui-même allait consulter 
dans la forêt de Soigne, près Louvain, le vieux Ruys- 
broek, le docteur extatique. 

Mais l'extase dans le peuple, c'était fureur. Dans 
l'abandon oîi les laissait l'Église, dans leur mépris des 
prêtres S ils se passaient de sacrements; ils mettaient 
à la place des mortifications sanglantes, des courses 
frénétiques. Des populations entières partirent, allè- 
rent sans savoir où, comme poussées par le vent de la 
colère divine. Ils portaient des croix rouges; demi- 
nus sur les places, ils se frappaient avec des fouets 
armés de pointes de fer, chantant des cantiques qu'on 
n'avait jamais entendus ^ Ils ne restaient dans chaque 
ville qu'un jour et une nuit, et se flagellaient deux 
fois le jour; cela fait pendant trente-trois jours et 
demi, ils se croyaient purs comme au jour du bap- 
tême ^, 



* Johanncs Vitoduranus. 

* « Noviter adinventas. » Contin. G. de Nangis, III. — M. Ma- 
zure, bibliothécaire de Poitiers, a publié un cantique iort remar- 
quable que les frères de la Croix avaient coutume de chanter dans 
leurs cérémonies : 

Or avant, entre nous tous frères 
Battons nos charognes bien fort 
En remembrant la grant misère 
De Dieu et de sa piteuse mort. 
Qui fut pris en la gent amère 
Et vendus et trais à tort. 
Et battu sa char vierge et dére... 
Au nom de ce, battons plus fort, etc. 

* Ms. des Chroniques de Saint-Déni.--, cité par M. Majeure. 



232 HISTOIRE DE FRANXE. 

Les flagellants allèrent d'abord d'Allemagne aux 
Pays-Bas. Puis cette fièvre gagna en France, par la 
Flandre, la Picardie. Elle ne passa pas Reims. Le pape 
les condamna; le roi ordonna de leur courir sus. Ils 
n'en furent pas moins, à Noël (1349), près de huit cent 
millet Et ce n'était plus seulement du peuple, mais 
des gentilshommes, des seigneurs. De nobles dames se 
mettaient à en faire autant -. 

11 n'y eut point de flagellants en "Italie. Ce sombre 
enthousiasme de l'Allemagne et de la France du nord, 
cette guerre déclarée à la chair, contraste fort avec la 
peinture que Boccace nous a laissée des mœurs ita- 
liennes à la même époque. 

Le prologue du Décaméron est le principal témoi- 
gnage historique que nous ayons sur la grande peste 
de 1348. Boccace prétend qu'à Florence seulement, il 
y eut cent mille morts. La contagion était efî"royable- 
ment rapide. « J'ai vu, dit-il, de mes yeux, deux porcs 
qui, dans la rue, secouèrent du groin les haillons d'un 
mort; une petite heure après, ils tournèrent, tour- 
nèrent et tombèrent; ils étaient morts eux-mêmes... 
Ce n'étaient plus les amis qui portaient les corps sur 
leurs épaules, à l'église indiquée par le mourant. De 
pauvres compagnons, de misérables croque-morts por- 
taient vite le corps à l'éghse voisine... beaucoup mou- 
raient dans la rue; d'autres tout seuls dans leur 
maison, mais on sentait les maisons des morts... Sou- 
vent on mit sur le même brancard la femme et le 



' Ms. des Chroniques de Saint-Denis, cité par M. Mazure. 
' Contin. G. de Nangis. 



L'ANGLETERRE . 233 

mari, le iîls et le père... On avait fait de gTandes 
fosses où l'on entassait les corps par centaines, comme 
les marchandises dans un vaisseau... Chacun portait à 
la main des herbes d'odeur forte. L'air n'était plus que 
puanteur de morts et de malades, ou de médecines 
infectes... Oh! que de belles maisons restèrent vides ! 
que de fortunes sans héritiers ! que de belles dames, 
d'aimables jeunes gens, dînèrent le matin avec leurs 
amis, qui, le soir venant, s'en allèrent souper avec 
leurs aïeux!... » 

Il y a dans tout le récit de Boccace quelque chose 
déplus triste que la mort, c'est le glacial égoïsme qui 
y est avoué. « Plusieurs, dit-il, s'enfermaient, se nour- 
rissaient avec une extrême tempérance des aliments 
les plus exquis et des meilleurs vins, sans vouloir en- 
tendre aucune nouvelle des malades, se divertissant 
de musique ou d'autres choses, sans luxure toutefois. 
D'autres, au contraire, assuraient que la meilleure 
médecine, c'était de boire, d'aller chantant, et de se 
moquer de tout. Ils le faisaient comme ils disaient, 
allant jour et nuit de maison en maison ; et cela d'au- 
tant plus aisément, que chacun, n'espérant plus vivre, 
laissait à l'abandon ce qu'il avait, aussi bien que soi- 
même; les maisons étaient devenues communes. L'au- 
torité des lois divines et humaines était comme perdue 
et dissoute, n'y ayant plus personne pour les faire 
observer... Plusieurs, par une pensée cruelle, et peut- 
être 'plus 'prudente ', disaient qu'il n'y avait remède que 
de fuir; ne s'inquiétant plus que d'eux-mêmes, ils 

' Mattco Villani blâme ceux qui se retirèrent. 



23i HISTOIRE DE FRANGE. 

laissaient là leur ville, leurs maisons, leurs parents ; 
ils s'en allaient aux champs, comme si la colère de 
Dieu n'eût pu les précéder... Les gens de la cam.- 
pagne, attendant la mort, et peu soucieux de l'avenir, 
s'efforçaient, s'ingéniaient à consommer tout ce qu'ils 
avaient. Les bœufs, les ânes, les chèvres, les chien3 
même, abandonnés, s'en allaient dans les champs où 
les fruits de la terre restaient sur pied, et comme créa- 
tures raisonnables, quand ils étaient repus, ils reve- 
naient sans berger le soir à la maison... A la ville, les 
parents ne se visitaient plus. L'épouvante était si forte 
au cœur des hommes, que la sœur abandonnait le 
frère, la femme le mari ; chose presque incroyable, les 
pères et mères évitaient de soigner leurs fils. Ce 
nombre infini de malades n'avait donc d'autres res- 
sources que la pitié de leurs amis (et de tels amis, il 
n'y en eut guère), ou bien l'avarice des serviteurs; 
encore ceux-ci étaient-ils des gens grossiers, peu habi- 
tués à un tel service, et qui n'étaient guère bons qu'à 
voir quand le malade était mort. De cet abaridon uni- 
versel résulta une chose jusque-là inouïe, c'est qu'une 
femme malade, tant belle, noble et gracieuse fût-elle, 
ne craignait pas de se faire servir par un homme, 
même jeune, ni de lui laisser voir, si la nécessité de 
la maladie l'y obligeait, tout ce qu'elle aurait montré 
à une femme; ce qui peut-être causa diminution. d'hon- 
nêteté en celles qui guérirent. » 

Pour la maligne bonhomie, tout aussi bien que pour 
l'insouciance, Boccace est le vrai frère de Froissart. 
Mais le conteur ici en dit plus que l'historien. Le Déca- 
méron, dans sa forme même, dans le passage du tra- 



L'ANGLETERRE. 23:j 

gique au plaisant, ne représente que trop les join.;- 
sances égoïstes qui suivent les grandes calamités '. S ;:i 
prologue nous introduit par le funèljre vestibule de 1 1 
peste de Florence aux jolis jardins de Pampiiiea, h 
cette vie de rire, de rieji faire et d'oubli calculi', qu î 
mènent ses conteurs, près de leurs belles maîtreysi.'s, 
dans une sobre et discrète h,ygiène. Machiavel, da!)""- 
son livre sur l^a peste de 1527, a moins de ménage 
ments. Nulle part l'auteur du Prince ne me semble 
plus froidement cruel. Il se prend d'amour et de ga- 
lants propos dans une église en deuil. Ils se revoient 
avec surprise, comme des revenants, se savent bon gré 
de vivre, et se plaisent. L'entremetteuse, c'est la mort. 
Selon le continuateur de Guillaume de Nangis : 
« Ceux qui restaient, hommes et femmes, se marièrent 
en foule. Les survivantes concevaient outre mesure. Il 
n'y en avait pas de stériles. On ne voyait d'ici et de là 
que femmes grosses. Elles enfantaient qui deux, qui 
trois enfants à la fois. » Ce fut, comme après tout grand 
fléau, comme après la peste de Marseille, comme après 
la Terreur, une joie sauvage de vivre-, une orgie d'hé- 

* Thucydide nous a retracé le même effet dans la description 
de la peùte de l'Attique. Il exprime ausbi un remarquable progrès 
du scepticisme, lorsqu'il rappelle la fausse interprétation donnée 
aux paroles de l'oracle (XqjLÔ?, faim, pour \oi\).h^ peste). 

«... Sed quod supra modum admirationem facit, est quod dicti 
pueri nati post tempus illud mortalitatis supradictœ, et deinceps 
dum ad aetatem dentium devenerunt, non nisi vigenti vel viginti 
duos in ore communiter habuerunt, cum ante dicta tempora ho- 
mines de commun! cursu uiginta duos dentés et supra simul in 
mamlibulis lial)ui,>sent. » Contin. G. de Nangis, p. 110. 

* Mattco Villaui. 



236 HISTOIRE DE FRANCE. 

ritiers. Le roi, veuf et libre, allait marier son fils 
à sa coLisine Blanche ; mais quand il vit la jeune fille, 
3l la trouva trop belle pour son fils et la garda pour 
lui. Il avait cinquante-huit ans, elle dix-huit. Le fils 
ipousa une veuve qui en avait vingt-quatre, l'héritière 
le Boulogne et d'Auvergne, qui de plus lui donnait, 
avec la tutelle de son fils enfant, l'administration des 
deux Bourgognes. Le royaume souffrait, mais il s'ar- 
rondissait. Le roi venait d'acheter Montpellier et le 
Dauphiné. Le petit-fils du roi épousa la fille du duc 
de Bourbon, le comte de Flandre celle du duc de Bra- 
bant. Ce n'était que noces et que fêtes. 

Ces fêtes tiraient un bizarre éclat des modes nou- 
velles qui s'étaient introduites depuis quelques années 
en France et en Angleterre. Les gens de la cour, peut- 
être pour se distinguer davantage des cJiemJiers es 
lois, des hommes de robe longue, avaient adopté des 
vêtements serrés, souvent mi-partie de deux couleurs ; 
leurs cheveux serrés en queue, leur barbe touffue, 
leurs monstrueux souliers à la poulaine, qui remon- 
taient en se recourbant, leur donnaient un air bizarre, 
quelque chose du diable ou du scorpion. Les femmes 
chargeaient leur tête d'une mitre énorme, d'où flot- 
taient des rubans, comme les flammes d'un màt. Elles 
ne voulaient plus de palefrois ; il leur fallait de fou- 
gueux destriers. Elles portaient deux dagues à la cein- 
ture. — L'Église prêchait eu vain contre ces modes 
orgueilleuses et impudentes. Le sévère chroniqueur en 
parle rudement : « Ils s'étaient mis, dit-il, à porter 
barbe longue, et robes courtes, si courtes qu'ils mon- 
traient leurs fesses... Ce qui causa parmi le popula'ro 



L'ANGLETERRE. 237 

une dérision non petite ; ils devinrent, comme l'événe- 
ment le prouva souvent, d'autant mieux en état de fuir 
devant l'ennemi ^ » Ces changements en annonçaient 
d'autres. Le monde allait changer d'acteurs comme, 
d'habits. Ces folies parmi les malheurs, ces noces 
précipitées le lendemain de la peste, devaient avoir 
aussi leurs morts. Le vieux Phihppe de Valois ne 
tai'da pas à languir près de sa jeune reine, et laissa 
la couronne à son fils (1350). 

' Chaucer, 19S. Gaj^uin. apinl Spond. 488. Lingard, ann. 13!50, 
t. IV, p. i(Jn-7 (le l:i tiM i. ^ Ai lugienduiu coram inimicib uiagis 
ai»ti. » G. G. i!i-' N;ui_,i-. p. lo^. 





CHAPITRE II 

Jean. Bataille de Poitiers. l,TiO-1356. 

La peste de 1348 enleva, entre autres personnages 
célèbres, l'historien Jean Villani et la belle Laure de 
Sades, celle qui, vivante ou morte, fut l'objet des 
chants de Pétrarque. 

Laure, fille de messire Audibert, syndic du bourg de 
Noves, près d'Avignon, avait épousé Hugues de Sades, 
d'une vieille famille municipale de cette ville. Elle 
vécut honorablement à Avignon avec son mari, dont 
elle eut douze enfants. Cette union pure et fidèle, cette 
belle image de la famille, au milieu d'une ville si dé- 



JEAN. 239 

criée pour ses moeurs, est sans doute ce qui toucha 
Pétrarque. Ce fut le 6 avril 1327 que Laure apparut 
pour la première fois au jeune exilé florentin, le ven- 
dredi de la semaine sainte, dans une église, entourée, 
comme il est probable, de son époux et de ses enfants. 
Dès lors cette noble image de jeune femme lui resta 
devant l'esprit. 

Qu'on ne nous reproche pas comme une digression 
le peu que nous disons d'une Française qui inspira une 
si durable passion au plus grand poète du siècle. L'his- 
toire des mœurs est surtout celle de la femme. Nous 
avons parlé d'Héloïse et de Béatrix. Laure n'est pas, 
comme Héloise, la femme qui aime et se donne. Ce 
n'est point la Béatrix de Dante, dans laquelle l'idéal 
domine et qui finit par se confondre avec l'éternelle 
beauté. Elle ne meurt pas jeune; elle n'a pas la glo- 
rieuse transfiguration de la mort. Elle accomplit toute 
sa destinée sur la terre. Elle est épouse, elle est mère, 
elle vieillit, toujours adorée '. Une passion si fidèle et 

* « Non tam corpus amasse quam animam... Quo illa magis in 
astate progressa est... eo firmior in opinione permansi; et si enim 
visibiliter in vere lios tractu temporis languesceret, animi deeiis 
augebatur... » Pétrar., p. 3d6. Il semble qu'il ait reconnu plus 
tard la vanité de ses amours : « Quotiens tu ipse... in liac civitate 
(quae malorum tuorum omnium non dicam causa, sed offlcina est), 
postquam tibi convaluisse videbaris... per vicos notos incedens ac 
sola locorum facie admoniîus veterum vanitatum, ad nullius oc- 
cursum stupuibti, suspirasti, subbtitisti, denique vix lacrymas te- 
nuisti, et mox semisaucius fugiens dixisti tecum : Agnotco in his 
locis adhuc latere nescio quas antiqui liObtis insidias; reliquiœ 
mortis hic habitant... » De Cent, mundi, p. 360, éd. Basile^, 
1581. — Voyez aussi, entre autres ouvrages relatifs à Pétrarque, 
les Mémoires de l'abbé de Sades, l'ouvrage récent, intitulé, 



2i0 HISTOIRE DE FRANCE, 

si désintéressée à cette époque de sensualité grossière, 
méritait bien de rester parmi les plus touchants sou- 
venirs du xiye siècle. On aime à voir dans ces temps 
de mort une âme vivante, un amour vrai et pur, 
qui suffit à une inspiration de ti-ente années. On 
rajeunit, à regarder cette belle et immortelle jeunesse 
d'àme. 

Il la vit pour la dernière fois en septembre 1347. 
C'était au milieu d'un cercle de femmes. Elle était 
sérieuse et pensive, sans perles, sans guirlandes. Tout 

Yiaggi di Petrarclia, l'article de la Biographie univer.selle, par 
M. Foisset, etc. 

« Laure, illustre par ses propres vertus, et longtemps célébrée 
par mes vers, parut, pour la première fois à mes yeux, au premier 
temps de mon adolescence, l'an 1327, le 6 du mois d'avril, à la 
première heure du jour (six heures du matin), dans l'églibO de 
Sainte-Claire d'Avignon, et dans la même ville, au même mois 
d'avril, le même jour 6, et à la même heure, l'an 184s, cette lu- 
mière fut enlevée au monde, lorsque j'étais à Vérone, hélas! 
ignorant mon triste sort. La malheureuse nouvelle m'en fut ap- 
portée par une lettre de mon ami Louis : elle me trouva à Parme, 
la même année, le 19 mai, au matin. Ce corps si chaste et si beau 
fut déposé dans l'église des Frères-Mineurs, le soir du jour même 
de sa mort. Son âme, je n'en doute pas, est retournée au ciel, 
d'où elle était venue. Pour conserver la mémoire douloureuse de 
cette perte, j'éprouve un certain plaisir mêlé d'amertume à écrire 
ceci: et je l'écris préférablement sur ce livre, qui revient souvent 
à mes yeux, afln qu'il n'y ait plus rien qui me plaise dans cette 
vie, et que, mon lien le plus fort étant rompu, je sois averti, par 
la vue fréquente de ces paroles, et par la juste appréciation d'une 
vie fugitive, qu'il est temps de sortir de Babylone; ce qui, avec le 
secours de la grâce divine, me deviendra facile par la contempla- 
tion mâle et courageuse des soins superflus, de^. vaines espérances 
et des événements inattendus qui m'ont agité pendant le temps 
que j'ai passé sur la terre. » Trad, de M, Foisset, Biogr. univ., 
XXXI, p. 457, 



JEAN. ^l 

était déjà plein de la terreur de la contagion. Le 

poète, ému, se retira, pour ne pas pleurer La 

nouvelle de sa mort lui parvint, l'année suivante, à 
Vérone. Il y écrivit la note touchante qu'on lit encore 
sur son Virgile. Il y remarque qu'elle est morte au 
même mois, au même jour et à la même heure, où il 
l'avait vue trente ans auparavant pour la première 
fois. 

Le poète avait vu périr en quelques années toutes 
ses espérances, tous les rêves de sa vie^ Jeune, il 
avait espéré que la chrétienté se réconcilierait et trou- 
verait la paix intérieure dans une belle guerre contre 
les infidèles. Il avait écrit le célèbre canzone : « as- 
pettata in ciel beata e bella... » Mais quel pape prê- 
chait la croisade? Jean XXII, le fils d'un cordonnier 
de Cahors, avocat avant d'être pape, caJwrsin et usu- 
rier lui-même, qui entassait les millions, et brûlait 
ceux qui parlaient d'amour pur et de pauvreté. 

L'Italie, sur laquelle Pétrarque plaça ensuite son 

' « Que faisons-nous maintenant, mon frère? Nous avons tout 
éprouvé, et nulle part n'est le repos. Quand viendra-t-il ? où le 
chercher? Le temps nous fuit, pour ainsi dire entre les doigts, nos 
vieilles espérances dorment dans la tombe de nos amis. L'an 13i8 
nous a isolés, appauvris, non point de ces richesses que les mers 
des Indes ou de Carpathie peuvent renouveler... Il n'est qu'une 
?eule consolation; nous suivrons ceux qui nous ont devancés... Le 
désespoir me rend plus calme. Que pourrait craindre celui qui tant 
de fois a lutté contre la mort : 

l^na .-alus victis nullain sperare salutem. 

Tu me verras de jour en jour agir avec plus d'âme, parler avec 
plus d'âme; et si quelque digne sujet s'offre à ma plume, ma 
plume sera plus forte. » Petrarch., Epist. fara. Praef., p. 570. 
T. XV. IQ 



212 HISTOIRE DE FRANCE. 

espoir, n'y répondit pas davantage. Les princes flat 
taient Pétrarque, se disaient ses amis, mais aucun ne 
récoutait. Quels amis pour le crédule poète que ces 
féroces et rusés Visconti de Milan!... Naples valait 
mieux, ce semble. Le savant roi Robei-t avait voulu 
donner lui-même à Pétrarque la couronne du Capitole. 
Mais lorsqu'il se rendit à Naples, Robert n'était plus. 
La reine Jeanne lui avait succédée Le poète, à peine 
arrivé, vit avec horreur les combats de gladiateurs 
renouvelés dans cette cour par une noblesse sangui- 
naire. Il prévit la catastrophe du jeune époux do 
Jeanne , étranglé peu après par les amants de sa 
femme... Il écrit lui-même de Naples : « Heu! fuge 
crudeles terras, fuge littus avarum! » 

Cependant on parlait de la restauration de la liberté 
romaine par le tribun Rienzi. Pétrarque ne doula 
point de la réunion prochaine de l'Italie, du monde, 
sous le l)on état. Il chanta d'avance les vertus du libé- 
rateur et la gloire de la nouvelle Rome. Cependant 
Rienzi menaçait de mort les amis de Pétrarque, les 
Colonna. Celui-ci refusa longtemps d'y croire; il écrivit 



• « Ita me Reginse j unions novique Régis adolescentia, ita me 
Reginte alterius aetas et propositum ; ita me tandem territant au- 
licorum ingénia equos duos multorum cubtodiœ luporum crédites 
video, regnumque sinerege... » p. 639. « Neapolim veni, Reginas 
adii et reginarum consilio interfui. Proh pudor! quale monfctrum. 
Auferat ab Italico cœlo Deus genus hoc pestis... » Ibid., p. 640-1. 
— « Nocturnum iter liic non secus atque inter densissimas bilvas, 
anceps ac periculis plénum, obsidentibus vias nobilibus adoletcen- 
tulis armatis... Quid miri est... cum luce média, inspectantibus 
regibus ac populo, infamis ille gladiatorius ludus in urbe itala ce- 
lebretur, plusquam barbarica feritate... » Ibid., p. 64iJ-G. 



JEAN. 2i3 

au tribun une lettre triste et inquiète, où il le prie d( 
démentir ces mauvais bruits ^ 

La chute du tribun lui ùtant l'espoir que l'Italie put 
se relever elle-même, il transporta son facile enthou- 
siasme à l'empereur Charles IV, qui alors entrait en 
Italie. Pétrarque se trouva sur son passage; il lui pré- 
senta les médailles d'or de Trajan et d'Auguste ; il le 
somma de se souvenir de ces grands empereurs. Ce 
Trajan, cet Auguste, avait passé les Alpes avec deux 
ou trois cents cavaliers. Il venait vendre les droits de 
l'empire en Italie, avant de les sacrifier en Allemagne 
dans sa bulle d'or. Le paciiiquc et économe empereur, 
avec son cortège mal monté, était comparé par les 
Italiens à un marchand ambuland qui va à la loire^ 

Le triste Pétrarque, trompé tant de fois ^, se réfugia 
chaque jour davantage dans la lointaine antiquité. II 
se mit, déjà vieux, à apprendre la langue d'Homère, 
à épeler l'Iliade. Il faut voir quels furent ses transports 



* « Cave, obsecro, speciosiissimam famas tuse frontem, propriis 
manibus deformare. Nulli fas hominum est nibi tibi uni rerum 
tuarum fundamenta convellere, tu potes evertere qui funda^ti... 
Mundus ergo te videbit de bonorum duce satellitem reproborum... 
Examina tecum, née te fallas, qui sis, qui fueris, unde, quo ve- 
neris... quam pertonam indueris, quod nomen assumpseris, quam 
spem tui feceris, quid professus fueris, videbis te non Dominum 
Reipublicse, sed ministrum. » Ibid., p. 677-8. 

* Il tira d'eux quelque argent, et s'en retourna plus vite qu'il 
n'était venu. Les villes fermaient toutes leurs portes ; on lui per- 
mit avec peine de reposer une nuit à Crémone. 

* Ce qu'il y avait de plus humiliant, c'est que le malicieux 
empereur avait donné la couronuo poétique à un autie que Pé- 
trarque, 



244 HISTOIRE DE FRA^XE. 

quand, pour la première fois, il toucha le précieux 
manuscrit qu'il ne pouvait lire. 

Il erra ainsi dans ses dernières années, survivant, 
comme Dante , à tout ce qu'il aimait. Ce n'était pas 
Dante, mais plutôt son ombre, plus pcàle et plus douce, 
toujours conduite par Virgile, et se faisant de la 
poésie antique un Elysée. Vers la fin, inquiet pour les 
précieux manuscrits qu'il traînait partout avec lui, il 
les légua à la république de Venise, et déposa son 
Homère et son Virgile dans la bibliothèque même de 
Saint-Marc, derrière les fameux chevaux de Corinthe, 
où on les a retrouvés trois cents ans après, à moitié 
perdus de poussière. Venise, cet inviolable asile au 
milieu des mers, était alors le seul lieu sûr auquel la 
main pieuse du poète pût confier en mourant les dieux 
errants de l'antiquité. 

Pour lui, ce devoir accompli, il alla quelque temps 
réchauffer sa vieillesse au soleil d'Arqua. Il y mourut 
dans sa bibliothèque et la tête sur un livret 

Ces vains regrets, cette fidélité obstinée au passé, 
qui pendant toute la vie du poète lui fit poursuivre des 
ombres, qui lui fit placer un crédule espoir dans le 
tribun, dans l'empereur, ce n'est pas l'erreur de 
Pétrarque, c'est celle de tout son siècle. La France 
même, qui semble avoir si rudement rompu avec le 
moyen âge par l'immolation des Templiers et de Boni- 



' Quelques jours auparavant, Boecace lui avait envoyé le Dé- 
canjéron. Le vieillard en retint par cœur la patiente Griselklis^ 
cette belle hitotoire qui, à elle beule purifie ie re4e Uu livre. 



JEAN. 245ï 

face, y revient malgré elle après cet effort, et s'y 
engourdit. La défaite des armées féodales, la grande 
leçon de Crécy, qui devrait lui faire comprendre qu'un 
autre monde a commencé, ne sert qu'à lui faire regret- 
ter la chbvalerie. Les archers anglais ne l'instruisent 
pas. Elle n'entend point le génie moderne qui l'a fou- 
droyée à Crécy par l'artillerie d'Edouard. 

Le fils de Philippe de Valois, le roi Jean, est le roi 
des gentilshommes. Plus chevaleureux encore et plus 
malencontreux que son père, il prend pour modèle 
l'aveugle Jean de Bohème qui combattit lié à Crécy. 
Non moins aveugle que son modèle, le roi Jean, à la 
bataille de Poitiers, mit pied à terre pour attendre des 
gens à cheval. Mais il n'eut pas le bonheur d'être tué, 
comme Jean de Bohême. 

Dès son avènement, Jean, pour complaire aux no- 
bles, ordonna de surseoir au payement des dettes '■. Il 
créa pour eux un ordre nouveau, l'ordre de l'Étoile, 
qui assurait une retraite à ses membres. C'était comme 
les Invalides de la chevalerie. Déjà une somptueuso 
maison commençait à s'élever pour cette destination 
dans la plaine de Saint-Denis. Elle ne s'acheva pas -. 



• Ord., 30 mars 1351, et septembre. 

* « En ce temps ordonna le roi Jean une belle compagnie sur la 
manière de la Table ronde, de laquelle dévoient être trois cents 
chevaliers des plufc buffltans et eut en convent le roi Jean aux 
compagnons de faire une belle maison et grande à son coiit de 
lez Saint-Denis, là où tous les compagnons dévoient repairer à 
toutes les fêtes solemnelles de Tan... et leur convtnoit jurer que 
jamais ils ne fuiroient en bataille plus loin de quatre arpents, 
ainçois mourroient ou se rendroient pris... Si fut la maison pres- 
que laite et encore est elle assez près de Saint-Denis; et si elle 



2i6 HISTOIRE DE FRANCE. 

Les membres de cet ordre faisaient vœ.n de ne pas 
reculer de quatre arpents, s'ils n'étaient tués ou pris. 
Ils furent pris en effet. 

Ce prince, si chevaleresque, commence brutalement 
par tuer, sur un soupçon, le connétable d'Eu, princi- 
pal conseiller de son père. Il jette tout à un favori, 
homme du midi, adroit et avide, Charles d'Espagne, 
pour qui il avait « un amour désordonnée » Le favori 
se fait connétable, et se fait encore donner un comté 
qui appartenait au jeune roi de Navarre, Charles, que 
Jean avait déjà dépouillé de la Champagne ^ Charles, 
descendu d'une fille de Louis Hutin, se cioyait, comme 
Edouard III, dépouillé de la couronne de France. Il 
assassina le favori, et voulait tuer Jean. Celui-ci l'em- 
prisonna, lui fit demander pardon à genoux. Cet 
homme flétri sera le démon de la France. Il est sur- 
nommé le onauxais, Jean tue le connétable, tue d'Har- 
court et d'autres encore; au demeurant, c'est Jean le 
bon. 

Le bco veut dire ici le confiant, l'étourdi, le prodi- 
gue. iSMil prince en effet n'avait encore si no])leiaent 
jeté l'argent du peuple. Il allait, comme l'homme de 
Rabelais, mangeant son raisin en verjus, son blé en 



avenoit que aucuns des compagnons de l'Etoile en vieillesse ous- 
.^ent mestier de être aidés et que ils fussent alïoiblis de corps et 
amoindris de chevance, on lui devoit faire ses Irais eu la maison 
bien et honorablement pour lui et pour deux varlets, si en la mai- 
son vouloit demeurer. » Froiss., III, 53-38. 

' C'était, dit Villani, le bruit public. 

* Charles avait aussi à se plaindre de ï'insolence du connétable 
qui Tavait appelé HUonneur mo^moU ^faux-monnoyeur). 



JEAN. 247 

herbe. Il faisait argent de tout, gâtant le présent, 
engageant l'avenir. On eût dit qu'il prévoyait ne de- 
voir pas rester longtemps en France. 

Sa grande ressource était l'altération des monnaies ^ 
Philippe le Bel et ses fils, Philippe de Valois, avaient 
usé largement de cette forme de banqueroute. Jean 
les fit oublier, comme il surpassa aussi toute banque- 
route royale ou nationale qui pût jamais venir. On 
croit rêver quand on lit les brusques et contradictoires 
ordonnances que fit ce prince en si peu d'années. C'est 
la loi en démence. A son avènement, le marc d'argent 
valait cinq livres cinq sous, à la fin de l'année onze 
livres. En février 1352, il était tombé à quatre livres 
cinq sous; un an après il était reporté à douze livres. 
En 1354, il fut fixé à quatre livres quatre sous; il 
valait dix-huit livres en 1355. On le remit à cinq livres 
cinq sous, mais on affaiblit tellement la monnaie, qu'il 
monta en 1359 au taux de cent deux livres^. 



* « Sur plusieurs de ces monnaies, le roi d'Angleterre était re- 
présenté sous forme de lion ou de dragon, foulé par le roi de 
France. » Leblanc. 

* De 1331 à 1360, la livre tournois changea soixante et onze lois 
de valeur. M. Natalis de Wailly met ce régime en balance avec 
celui des assignats. (Mémoire sur les variations de la livre tour- 
nois.) islote de 1860. Leblanc, Traité des monnaies, ibid., p. 261. 
Jean avait d'abord cherché à tenir secrètes ces honteuses falsifi- 
cations ; il mandait aux officiers des monnaies : « Sur le serment 
que vous avez au Roy, tenez cette chose secrette le mieux que 
vous pourrez... que par vous ne aucuns d'eux les changeurs ne 
autres ne puissent savoir ne sentir aucune chose; car si par vous 
est sçu en serez punis par telle manière, que tous autres y auront 
exemple. » (24 mars 1330)... « Si aucun demande à combien les 
blancs sont de loy, feignez qu'ils tont à six deniers. » Il leui- en- 



248 HISTOIRE DE FRANCE. 

Ces banqueroutes royales sont au fond celles des 
nobles sur les bourgeois. Les seigneurs, les nobles 
chevaliers assiègent le bon roi et lui prennent tout ce 
qu'il prend aux autres. La seule reine Blanche avait 
obtenu pour elle la confiscation des Lombards; elle 
poursuivait à son profit leurs débiteurs par tout le 
royaume ^ 

La noblesse, commençant à vivre loin de ses châ- 
teaux, séjournant à grands frais près du roi, devenait 
chaque jour plus avide. Elle ne voulait plus servir gra- 
tis. Il fallait la payer pour combattre, pour défendre 
ses terres des ravages de l'Anglais. Ces fiers barons 
descendaient de bonne grâce à l'état de mercenaires -, 

joignait de les frapper bien exactement aux anciens coins : « Afin 
que les marchands ne puissent apercevoir rabaissement à peine 
d'estre déclarés traîtres. » Philippe de Valois avait usé aussi autre- 
fois de ces précautions, mais à la longue il avait été plus hardi et 
avait proclamé comme un droit ce qu'il cachait d'abord comme 
une fraude. Jean ne pouvait être moins hardi que son père. « Ja 
soit, » dit-il, « ce que à nous seul, et pour le tout de nostre droit 
royal, par tout nostre royaume appartiègne de faire teles mon- 
noyes comme il nous plaît, et de leur donner cours. » Ord. III, 
p. 556. Et comme si ce n'était pas le peuple qui en souffrait, il 
donnait cette ressource pour un revenu privé qu'il faisait servir 
aux dépenses publiques « desquelles sans le trop grand grief du 
peuple dudit Royaume nous ne pourrions bonnement finer, si 
n'estoit pas le demaine et revenue du proufïït et émolument des 
monnoyes. Préf., Ord. III. 

' Les États de \M\Q exigèrent qu'on suspendît ces poursuites. 

^ En 1 :-;38, les nobles du Languedoc se plaignirent de ce que les 
gv>ge.i qu'on leur avait payés pendant la guerre de Ga,-_cogne n'é- 
taient pas proportionnés à ceux qu"ils avaient reçus dans les autres 
guerres qui avaient été faites en ce pays. On était au moment de 
la reprise de là guerre contre les Anglais. Le roi fit droit à la re- 
uête. 



JEAN. 249 

paraissaient à leur rang dans les grandes montres et 
revues royales, et tendaient la main au payeur. Sous 
Philippe de Valois, le chevalier s'était contenté de dix 
sous par jour. Sous Jean, il en exigea vingt, et le sei- 
gneur banneret en eut quarante. Cette dépense énorme 
obligea le roi Jean d'assembler les États plus souvent 
qu'aucun de ses prédécesseurs. Les nobles contribuè- 
rent ainsi, indirectement et à leur insu, à donner une 
importance toute nouvelle aux États, surtout au tiers- 
état, à 1 "état qui payait. 

Déjà, en 1343, la guerre avait forcé Philippe de 
Valois de demander aux États un droit de quatre 
deniers par livre sur les marchandises, lequel devait 
être perçu à chaque vente. Ce n'était pas seulement 
un impôt, c'était une intolérable vexation, une guerre 
contre le commerce. Le percepteur campait sur le 
marché, espionnait marchands et acheteurs, mettait la 
main à toutes les poches, demandait (comme il arriva 
sous Charles VI) sa part sur un sou d'herbe. Ce droit, 
qui n'est autre que l'alcavala espagnol, alors récem- 
ment établi k l'occasion des guerres des Maures, a tué 
l'industrie de l'Espagne. Philippe de Valois promit en 
récompense de frapper de bonne monnaie, comme du 
temps de saint Louis. 

Nouveaux besoins, nouvelles promesses. Dans la 
crise de 1346, le roi promit aux États du nord de res- 
treindre le droit de prise « aux nécessités de son 
hôtel, de sa chère compagne la reine et de ses en- 
fants. » Il supprima des places de sergents, abolit des 
juridictions opposées entre elles, retira les lettres de 
répit par lesquelles il permettait aux seigneurs 



'im HISTOIRE DE FRANCE. 

d'ajourner le p^iyernent de leurs dettes. Les Etats du. 
midi accordèrent dix sous par feu, sur la promesse 
qu'où leur fit de supprimer la gabelle et le droit sur 
les ventes. 

En 1351, Jean, demandant aux États son droit de 
joyeux avènement, se montra facile à leurs réclama- 
tions, quelque diverses et contradictoires qu'elles fus- 
sent '. II promit aux nobles Picards de tolérer les 
guerres privées, aux bourgeois normands de les inter- 
dire. Les uns et les autres lui accordèrent six deniers 
par livre sur les ventes. Il assura aux fabricants de 
Troyes la fabrique exclusive des toiles étroites ou 
convre-c/ie/'s, aux maîtres des métiers de Paris un 
règlement qui fixait les salaires des ouvriers, élevés 
outre mesure par suite de la dépopulation et de la 
peste. Les bourgeois de Paris, consultés par eux- 
mêmes et non par députés, à leur assemblée du par- 
loir aux bourgeois, accordèrent la taxe des ventes. Le 
roi les appelle au parloir; ils s'y rendront bientôt 
sans lui. 

En 1346, le roî avait promis des réformes; les États 
avaient cru, voté docilement. Tout avait été fini en un 
jour. En 1351, les nobles Picards refusent de laisser 
payer leurs vassaux, s'ils ne sont eux-mêmes exempts, 
et si les vassaux du roi et des princes ne payent. 



' Ord. II, p. ?>%% 1S° et 447-8. - Ord. II, p. 408, 27». — Ord.II, 
p. 3i4. — Ord. II, p. 3r;0. — Ibid., p. 422, 432, 434. « Lettres 
;)ai' Icûiiuelles 1« Roi deffend que ses gens n'emportent les matelats 
et les coussins des maison^ de Paris où il ira loger. » Autre ord., 
433-7. — Ord. III, p. 20-29. — Or-l III, p. 22 et^eq. Froids., III, 
c. 340, p. 450. 



JEAN. 2al 

En 1355, les Anglais ravageant le Midi, il fallut 
bien encore demauder de l'argent. Les États du nord 
ou de la langue d'Oil, convoqués le 30 novembre, se 
montrèrent peu dociles. Il fallut leur promettre l'aboli- 
tion du vol direct qu'où appelait droit de prise, et du 
vol indirect qui se faisait sur les monnaies. Le roi 
dcclara que le nouvel impôt s'étendrait à tous, clercs 
et nobles; qu'il le payerait lui-même, ainsi que la 
reine et les princes. 

Ces bonnes paroles ne rassurèrent pas les États. Ils 
ne se fièrent pas à la parole royale, aux receveurs 
royaux. Ils voulurenc recevoir eux mêmes par des re- 
ceveurs de leur choix, se faire rendre compte, s'as- 
souibler de nouveau au l^r mars, puis un an après, à 
la Saint- André. 

Voter et recevoir l'impôt, c'est régner. Personne 
alors ne sentit toute la portée de cette demande hardie 
des États, pas même probablement Marcel, le fameux 
prévôt des marchauds, que nous voyons à la tête des 
députés des villes ^ 

L'Assemblée achetait cette royauté par la concession 
énorme de six millions do livres parisis pour solder 
trente mille gens d'armes. Cet argent devait être levé 
par deux impôts, sur le sel et sur les ventes ; mauvais 

• « Protestèrent les j^onnes villes par la bouche de Etienne 
Marcel, lors prévost des marchands à Paris, que ils e^ioient tous 
prests de vivre, de mourir avec le roi. » Froiss. — Lire sur Etienne 
Marcel et la révolution de i3b6-o8 l'excellent trayait de M. Per- 
rens. MM. H. Martin et J. Quicherat ^Plutarque Français; 
avaient déjà bien indiqué le caractère des événements de cette 
grande époque sur lesquels M. Perrens a concentré la [)lus vive 
lumière en les racontant et les discutant avec détail (IbGUl. 



2S2 HISTOIRE DE FRANXE. 

impôts sans doute, et sur le pauvre, mais quel autre 
imaginer dans un besoin pressant, lorsque tout le midi 
était en proie?... 

La Normandie, l'Artois, la Picardie n'envoyèrent 
point à ces Etats. Les Normands étaient encouragés 
par le roi de Navarre, le comte d'Harcourt et autres, 
qui déclarèrent que la gabelle ne serait point levée 
sur leurs terres : « Qu'il ne se trouveroit point si hardi 
homme de par le roi de France qui la dût faire courir, 
ni sergent qui enleyàt amende, qui ne la payât de son 
corps ' . 

Les États reculèrent. Ils supprimèrent les deux im- 
pôts, et y substituèrent une taxe sur le revenu : 
5 pour 100 sur les plus pauvres, 4 pour 100 sur les 
biens médiocres, 2 pour 100 sur les riches. Plus on 
avait, et moins I'od payait. 

Le roi, cruellcinent blessé de la résistance du roi de 
Navarre et de ses amis, avait dit « qu'il n'auroit 
jamais parfaite joie tant qu'ils fussent en vie. » 11 
partit d'Orléans avec quelques cavaliers, chevaucha 
trente heures, et les surprit au château de Rouen, où 
ils étaient à table. Le dauphin les avait invités. Il lit 
couper la tête à d'Harcourt et à trois autres; le roi de 
Navarre fut jeté en prison et menacé de la mort. On 
répandit le bruit qu'ils avaient engagé le dauphin à 
s'enfuir chez l'Empereur pour faire la guerre au roi 
son père. 

La résistance aux impôts yoU.s par les États, livrait 
le royaume à l'Anglais. Le prince de Galles se prome- 

' Froissart. 



JEAN. 2j3 

nait à son aise dans nos provinces du midi. Il lui 
suffisait d'une petite armée, composée cette fois en 
bonne partie de gens d'armes, de chevaliers. La 
guerre n'en était pas plus chevaleresque. Ils brûlaient, 
gâtaient comme des brigands qui passent pour ne pas 
revenir. D'abord ils coururent le Languedoc, pays in- 
tact qui n'avait pas souffert encore'. La province fut 
ravagée, mise à sac, comme la Normandie en 1346. 
Ils ramenèrent à Bordeaux cinq mille charrettes plei- 
nes. Puis, ayant mis leur butin à couvert, ils reprirent 
méthodiquemeut leur cruel voyage, par le Rouergue, 
l'Auvergne et le Limousin, entrant partout sans coup 
férir, brûlant et pillant, chargés comme des porte- 
balles, soûlés des fruits, des vins de France. Puis ils 
descendirent dans le Berri, et coururent les bords de 
la Loire. Trois chevaliers pourtant, qui s'étaient jetés 
dans Romorantin avec quelques hommes, suffirent 
pour les arrêter. Ils furent tout étonnés de cette résis- 
tance. Le prince de Galles jura de forcer la place et y 
perdit plusieurs jours ^ 

' « Sachez que ce pays de Garcassonnois et de Narbonnois et de 
Touloubain, où les Anglois furent en cette saibon, étoit en devant 
un des gras pays du monde, bonnes gens et simples genb qui ne 
savoient que c'étoit de guerre, car oncques ne furent guerroyés, 
ni avoient été en devant ainçois que le prince de Galles y conver- 
sast. » Frois&art, III, 104. — « Ni les Anglois ne faisoient compte 
de peines (velours) fors de vaisselle d'argent ou de bons florins. » 
Ibid., p. 103. XIX addit. « Si fut tellement pararse (brûlée) et de- 
truite des Anglois que oncques n'y demeura de ville pour héberger 
un cheval, ni à peine savoient les héritiers, 'ni les manants de la 
ville rassener (assigner) ni dire de voir (vrai) : « Ci sits mon hé- 
ritage. — Ainsi fut-elle menée. » Ibid., p. 120. 

^ Il dut déployer contre ces trois cUevaliers tout un appareil 



2d4 histoire de FRANCE. 

Le roi Jean, qui avait commencé la campagne par 
prendre en Normandie les places du roi de Navan-c; où 
il aurait pu introduire l'Anglais, vint enfin au-devant 
avec une grande armée, aussi nombreuse qu'auc;inc 
qu'ait perdue la France. Toute la campagne était cou- 
verte de ses coureurs; les Anglais ne trouvaient plus 
à vivre. Du reste, les deux ennemis ne savaient trop 
où ils en étaient; Jean croyait avoir les Anglais de- 
vant, et courait après, tandis qu'il les avait derrière. 
Le prince de Galles, aussi bien informé, croyait les 
Français derrière lui. C'était la seconde fois, et non la 
dernière, que les Anglais s'engageaient à l'aveugle 
dans le pays ennemi. A moins d'un miracle, ils étaient 
perdus. C'en fut un que l'étourderie de Jean. 

L'armée du prince de Galles, partie anglaise, partie 
gasconne, était forte de deux mille hommes d'armes, 
de quatre mille archers, et de deux mille hrujands 
qu'on louait dans le midi, troupes légères. Jean était 
à la tête de la grande cohue féodale du ban et de l'ar- 
rière-ban, qui faisait bien cinquante mille hommes. 
Il y avait les quatre fils de Jean, vingt-six ducs ou 
comtes, cent quarante seigneurs bannerets avec leurs 
bannières déployées; magnifique coup d'oeil, mais 
l'armée n'en valait pas mieux. 

Deux cardinaux légats, dont un du nom de Talley- 
rand, s'entremirent pour empêcher l'effusion du sang 
chrétien. Le prince de Galles offrait de rendre tout ce 
qu'il avait pris,. places et hommes, et de jurer de ne 



de siège «canons, carï"^^-"^"' :^onibardes et feux grégeois. 
Froissart, 



JEAN. 233 

plus servir de sept ans contre la France. Jean refusa, 
comme il était naturel ; il eût été honteux de laisser 
aller ces pillards. Il exigeait qu'au moins le prince de 
Galles se rendit avec cent chevaliers. Les Anglais 
s'étaient fortifiés sur le coteau de Maupertuis près 
Poitiers, colline roide, plantée de vignes, fermées de 
haies et de buissons d'épines. Le haut de la pente 
était hérissé d'archers anglais. Il n'y avait pas besoin 
d'attaquer. Il suffisait de les tenir là; la soii et la 
faim les auraient apprivoisés au bout de deux jours. 
Jean trouva plus chevaleresque de forcer son ennemi. 
Il n'y avait qu'un étroit sentier pour monter aux 
Anglais. Le roi de France y employa des cavaliers. Il 
en fut à peu près comme à la bataille de Morgarten. 
Les archers firent tomber une pluie de traits, criblè- 
rent les chevaux, les effarouchèrent, les jetèrent l'un 
sur l'autre. Les Anglais saisirent ce moment pour 
descendre ^ Le trouble se répandit dans cette grande 
armée. Trois fils du roi se retirèrent du champ de 



* « Sitôt que ces gens d'armes furent là embattus, archers com- 
mencèrent à traire à exploit, et à mettre main en œuvre à deux 
cotés de la liaye, et à verser chevaux et à enfiler tout dedans de 
ces longues sajètes barbues. Ces chevaux qui traits estoient et qui 
les fers de ces longues sajètes sentoient, se ressoignoient, et ne 
vouloient avant aller, et se tournoient l'un de travers, l'autre de 
coirté, ou ils cheoient et trébuchoient dessous leurs maîtres. >• 
Froiss., c. ccGLvi, p. 202-206. — Les archers d'Angleterre por- 
tèrent très-grand avantage à leurs gens, et trop ébahirent les 
François, car ils traioient si omniement et si épaissement, que les 
François ne savoient de quel costé entendre qu'ils ne fussent at- 
teints du trait. » Ibid., c. ccclvii, p. 204. — Dit messire Jean 
Chandos au prince : « Sire, sire, chevauchez avant, la journée est 
>rostre. Dieu sera huy en vostre main; adressons-nous devers 



2.jO histoire de FRANCE. 

bataille, par l'ordre de leur père, emmenant pour es 
corte un corps de huit cents lances. 

Cependant le roi tenait ferme. Il avait employé des 
cavaliers pour forcer la montagne; avec le même bon 
sens, il donna ordre aux siens de mettre pied à terre, 
pour combattre les Anglais qui venaient à cheval. La 
résistance de Jean fut aussi funeste au royaume que 
la retraite de ses fils. Ses confrères de l'ordre de l'Étoile 
furent, comme lui, fidèles à leur vœu; il ne reculèrent 
pas. « Et se combattoient par troupeaux et par com- 
pagnie, ainsi que ils se trouvoient et recueilloient : » 
Mais la multitude fuyait vers Poitiers qui ferma ses 
portes : « Aussi y eut-il sur la chaussée et devant la 
porte si grand'horribleté de gens occire, navrer et 
abattre, que merveille seroit à penser; se rendoient les 
François de si loin qu'ils pouvoient voir un Anglois. » 

Cependant le champ de bataille était encore disputé : 

vostre adversaire le roi de France ; car cette part gît tout le sort 
de la besogne. Bien sçais que par vaillance, il ne fuira point ; si 
vous demeurera, s'il plaît à Dieu et à saint Georges... » Ces paroles 
évertuèrent si le prince, qu'il dit tout en haut : « Jean, allons, 
allons, vous ne me verrez mais huy retourner, mais toujours che- 
vaucher avant. » Adoncques, dit à sa bannière : « Chevauchez 
avant, bannière, au nom de Dieu et de saint Georges. » Ibid., 
c. CCCLVIII, p. 20S Je suis ici le continuateur de Guillaume de 
Nangis de préférence à Froissart. Voyez l'importante lettre du 
comte d'Armagnac, publiée par M. Lacabane, dans son excellent 
article Charles V, Dictionnaire de la Conversation. Froistart n'y 
voit que le côté chevaleresque : « Et ne montra pas semblant de 
fuir ni de reculer quand il dit à ses hommes : « A pied ! à pied ! » 
« Et fit de&cendre tous ceux qui à cheval estoient, et il mesme ce 
mit à pied devant tous les siens, une hache de guerre en ses 
mains, et fit passer avant ses bannières au nom de Dieu et de 
saint Denys. » Ibid., c. ccclx, p. 211. 



JEAN. 237 

€ Le roi Jean y faisoit de sa main merveilles d'armes, 
et tenoit la hache, dont trop bien se défendoit et com- 
battoit. » A ses côtés, son phis jeune fils, qui mérita 
le surnom de Hardi, guidait son courage aveugle, lui 
criant à chaque nouvel assaut : Père, gardez-vous à 
droite, gardez-vous à gauche. Mais le nombre des 
assaillants redoublait, tous accouraient à cette riche 
proie : « Tant y survinrent Anglois et Gascons de toutes 
parts, que par force ils ouvrirent et rompirent la 
presse de la bataille du roi de France et furent les 
François si entortillés entre leurs ennemis qu'il y 
avoit bien cinq hommes d'armes sur un gentilhomme. » 
C'était autour du roi qu'on se pressait, « pour la con- 
voitise de le prendre ; et lui crioient ceux qui le con- 
noissoient et qui le plus près de lui étoient : « Rendez- 
vous, rendez-vous, autrement vous êtes mort. Là avoit 
un chevalier de la nation de Saint-Omer qu'on appeloit 
Denys de Morbecque. Si se avance en la presse, et à 
la force des bras et du corps, car il étoit grand et fort, 
et dit au roi, en bon françois où le roi s'arrêta plus 
que aux autres : « Sire, sire, rendez-vous. » Le roi qui 
se vit en un dur parti... et aussi que la défense ne lui 
valoit rien, demanda en regardant le chevalier : « A 
qui me rendrai-je? à qui? Où est mon cousin le prince 
de Galles? Si je le véois, je parlerois. » — « Sire, ré- 
pondit messire Denys, il n'est pas ci, mais rendez-vous 
à moi, je vous mènerai devant lui. » — « Qui êtes 
vous? » dit le roi. — « Sire, je suis Denys de Morbec 
que, un chevalier d'Artois, mais je sers le roi d'An 
gleterre, pour ce que je ne puis au royaume de France 
demeurer, et que je y ai forfait tout le mien. » — 

T. IV. 17 



^2j8 histoire de FRANCE. 

Adoucques, répondit le roi de France : « Et je me 
rends à vous. » Et lui bailla son destre gand. Le che- 
valier le prit qui en eut graud'joie. Là eut grand'presse 
et grand tireis entour le Roi : car chacuns s'efforçoit de 
dire : « Je l'ai pris, je l'ai pris. » Et ne pouvoit le roi aller 
avant, ni messire Philippe son maisné (jeune) fils^ » 

Le prince de Galles fit honneur à cette fortune, 
inouïe qui lui avait mis entre les mains un tel gage. 
Il se garda bien de ne pas traiter son captif en roi, ce 
fut pour lui le vrai roi de France, et non Jean de 
Valois, comme les Anglais l'appelaient jusqu'alors. Il 
lui importait trop qu'il fût roi en effet, pour que le 
royaume parût pris lui-même en son roi, et se ruinât 
pour le racheter. Il servit Jean à table après la Ija- 
taille. Quand il fit sou entrée à Londres, il le mit sur 
un grand cheval blanc (signe de suzeraineté), tandis 
qu'il le suivait lui-même sur une petite haquenée noire. 

Les Anglais ne furent pas moins courtois pour les 
autres prisonniers. Ils en avaient deux fois plus qu'ils 
n'étaient d'hommes pour les garder. Ils les renvoyè- 
rent pour la plupart sur parole, leur faisant promettre 
de venir payer aux fêtes de Noël les rançons énoi'iiios 
auxquelles ils les taxaient. Ceux-ci étaient trop bons 
chevaliers pour y manquer. Dans cette guerre entre 
gentilshommes, le pis qui pût arriver au vaincu était 
d'aller prendre sa part des fêtes des vainqueurs, d'al- 
ler chasser, jouter en Angleterre, de jouir bouneinent 
de l'insolente courtoisie des Anglais-, noble guerre, 
sans doute, qui n'écrasait que le vilain. 

L'effroi fut grand à Paris, quand les fuyards de 

^ Froi.sg":rt. ■■ - * « Si étoit le roi cle FraTiCe monté sur un grand 



JEAN. 



2S& 



Poitiers, le dauphin en tête, vinrent dire qu'il n'y 
avait plus ni roi, ni barons en France, que tout était 
tué ou pris. Les Anglais, un instant éloignés pour 
mettre en sûreté leur capture, allaient sans doute re- 
venir. On devait s'attendre cette fois à ce qu'ils pris- 
sent non pas Calais, mais Paris et le ro}'aume môme. 

blanc coursier, très-bien arréé et appareillé de tout point, et le 
prince de Galles, sur une petite haquenée noire de lèslui. Ainsi fut-il 
convoyé tout le long de la cité de Londi^es... •> Froiss.,c. cdu.xxv, 
p. 2G7-8. — «Un peu après fut le roi de France, translaté de riiôtel 
de Savoie et remis au chastel de "Windsor, et tous ces hostels et 
gens. Si alloit voler, chas-er, déduire et prendre tous ses esbat- 
tements environ Vv'indfcor, ain.-.i qu'il lui plaisoit. » Ibid., p. 20?. 










'' -^1' 



H^ V 



''-^^ ^llf 





CHAPITRE III 

Suite. — Etals généraux. — Paris. — Jacquerie. 
13o6-1361. 



Peste. 



Il n'y avait pas à espérer grand'chose du dauphin, 
ni de ses frères. Le prince était faible, pâle, chétif; 
il n avait que dix-neuf ans. On ne le connaissait que 
pour avoir invité les amis du roi de Navarre au funeste 
dîner de Rouen, et donné à la bataille le signal du 
sauve-qui-peut. 

Mais la ville n'avait pas besoin du dauphin. Elle se- 
mit d'elle-même en défense. Le prévôt des marchands, 
Etienne Marcel, mit ordre à tout. Dabord, pour pré- 



ÉTATS GENÉRAUn. 201 

venir les surprises de nuit, on forgea et l'on tendit des 
chaînes. Puis on exhaussa les murs de parapets; on 
y mit des batistes et autres machines, avec ce qu'on 
avait de canons. Mais les vieux murs de Philippe- 
Auguste ne contenaient plus Paris; il avait débordé 
de toutes parts. On éleva d'autres murailles qui cou- 
vraient l'université, et qui de l'autre côté, allaient de 
l'Ave-Maria à la porte Saint-Denis, et de là au Louvre 
L'île même fut fortifiée. On y fixa sur les remparts 
sept cent cinquante guérites. Tout cet immense travail 
fut terminé en quatre ans K 

Je ne puis faire comprendre la révolution qui va 



' « Sur la rive gauche, les progrès de la population n'ayant guère 
été sensibles, il n'y eut qu'à réparer les murailles et à les reculer 
de deux ou trois cents pas. Mais sur la rive droite, où les Pari- 
siens se portaient de préférence, Marcel dut ordonner qu'on cons- 
truisît une muraille flanquée de tours. Cette muraille, partant de 
la porte Barbette, sur le quai des Ormes, passait par l' Arsenal, 
les rues Saint-Antoine, du Temple, Saint Martin, Saint-Denis, 
Montmaiire, des P'ossés-Montmai^tre, la place des Victoires, l'Hôtel 
de Toulouse (la Banque actuelle), le Jardin du Palais-Royal, la rue 
Richelieu, et arrivait à la porte Saint-Honoré par la rue de ce 
nom, et jusqu'au bord de la Seine. Sur les deux rives du fleuve, 
des bastilles furent construites pour protéger les portes, et l'on 
fortifia d'un fossé l'ile Saint-Louis, qu'on appelait en ce temps-là 
l'île Notre-Dame, afin qu'elle pût, dans le besoin, devenir un lieu 
de refuge pour les habitants de Paris. 

« Ces travaux, poussés avec une activité extrême, se conti- 
nuèrent durant quatre années, et coûtèrent cent quatre-vingt- 
deux mille cinq cent vingt livres parisis, qui font huit cent mille 
livres de notre monnaie, somme énorme pour ce temps-là. Tout 
l'honneur en revient à Etienne Marcel ; à une époque où Paris 
était si souvent menacé, per^onne, avant lui, n'avait pensé qu'il 
fût nécessaire de le mettre en état de défense. » Perrens, Etienne 
Marcel, page 80 (1860). 



262 HISTOIRE DE FRANCE. 

suivre, et le rôle que Paris y joua, sans dire ce que 
c'est que Paris. 

Paris a pour armes un vaisseau. Primitiveinout, il 
est lui-même un vaisseaiji,^ une ile qui nage entre la 
Seine et la Marne, déjà réunies, mais non confondues ^ 

Au sud la ville savante, au nord la ville commer- 
çante ^ Au centre de la cité, la cathédrale, le palais, 
l'autorité. 

Cette belle harmonie d'une cité flottant entre deux 
villes diverses, qui l'enserrent gracieusement, suffirait 
pour faire de Paris la ville unique, la plus belle qui 
fut jamais. Rome, Londres, n'ont rien de tel; elles 
sont jetées sur un seul côté de leur fleuve ^ La forme 
de Paris est non seulement belle, mais vraiment orga- 
nique. L'individualité primitive est dans la Cité, à 
quoi sont venues se rattacher les deux universalités 
de la science et du commerce, le tout constituant la 
vraie capitale de la sociabilité humaine. 

L'autorité, la Cité, c'était l'ile. Mais sur les deux 
rives, deux asiles s'ouvraient à l'indépendance. L'Uni- 
versité avait sa juridiction pour les écoliers, le Tf^inole 
la sienne pour les artisans *. 

Lorsque Guillaume de Champeaux, battu par Abai- 



' A l'île Louviers, on distingue souvent les deux rivières à la 
couleur de leurs eaux. 

' De ce côté, dès le temps de Charles le Chauve, nous trouvons 
la foire du Landit, entre Saint-Deni^ et La Chapelle. 

* Elles n'ont de l'autre côté qu'un faubovu-g. 

'■ Cinq siècles après la chute des Templier^ , l'enclos du Temple, 
bien réduit il est vrai, protégeait encore !c.< petits commerçants 
contre les règlements des corporations. 



ÉTATS GÉNÉRAUX. 263 

lard aux écoles de Notre-Dame, alla se réfugier à 
l'abbaye de Saint- Victor , l'invincible argumentateur 
l'y poursuivit et campa à Sainte-Geneviève. Cette 
guerre, cette secessio sur un autre Aventin, fut la fon- 
dation des écoles de la montagne. Abailard, dont la 
parole suffisait pour créer une ville au désert, fut ainsi 
l'un des fondateurs de notre Paris méridional. La ville 
éristique naquit de la dispute. 

Au couchant, elle ne pouvait s'étendre. Elle heur- 
tait l'immuable muraille de Saint-Germain-des-Prés. 
La vieille abbaye, qui avait vu la ville toute petite, 
qui l'avait d'abord aidée à grandir, en était entourée, 
assiégée. Mais elle résistait. Cette ville, née de la 
Seine, s'étendait du moins sur l'autre rive. Elle y mit 
ses halles, ses boucheries, son cimetière des Inno- 
cents. Mais une fois bornée de ce côté entre le Louvre' 
et le Temple, elle enfla, ne pouvant allonger, et prit 
ce ventre qui va du Chàtelet à la porte Saint-Denis ^ 

Les juridictions ecclésiastiques, Notre-Dame, Saint- 
Germain, trouvèrent de rudes adversaires dans nos 
rois. On sait que la reine Blanche força elle-même les 
prisons des chanoines pour en tirer leurs débiteurs. 
Le premier prévôt royal (1032), un Etienne, avait 
aussi voulu forcer Saint-Germain, mais pour y prendre, 



' « Luparam prope Parisios. » Philippe-Auguste en acheva la 
construction vers 1204. 

^ I,e parloir aux bourgeois^ siège des délibérations des éche- 
vins, était situé aux environs du Chàtelet. Marcel acheta aux 
l^ai.^ de la liiiinicipalité, en 13Î37, sur la place de Grève, Thôtel au 
Dauphin ou la maison atix piliers. L'Hôtel de Ville actuel ne fut 
commencé qu'en 1525. 



2G4 HISTOIRE DP: FRANCE. 

dans un besoin du roi, la riche croix de Childebert. 
Ces prévôts n'étaient guère, ce semble, dévots qu'au 
roi. Un autre Etienne (Etienne Boileau) obtint le con- 
sentement de saint Louis pour pendre un voleur le 
vendredi saint. Le prévôt de Charles V fut persécuté 
par le clergé, comme ami des Juifs. 

L'Université était souvent en guerre avec Notre- 
Dame et Saint-Germain-des-Prés. Le roi la soutenait. 
Il donnait presque toujours raison aux écoliers contre 
les bourgeois, contre son prévôt même. Le prévôt fai- 
sait ordinairement amende honorable pour avoir fait 
justice. Le roi avait besoin de l'Université : il sap- 
puyait volontiers sur cette grande force, sans se dou- 
ter qu'elle pouvait tourner contre lui. Philippe le Bel 
appela au Temple les maîtres de l'Université pour leur 
faire lire l'accusation contre les Templiers. Philippe le 
Long, pour appuyer sa royauté contestée, les fit assis- 
ter au serment qu'il exigeait de la noblesse, et obtint 
leur approbaiion. La fille des rois semble ici se porter 
pour juge des rois. Philippe de Valois la fait juge du 
pape. Le pape, qui si longtemps a soutenu l'Université 
contre l'évêque de Paris, est menacé par elle de con- 
damnation ^ Tout à l'heure, l'orgueil de l'Université 
sera porté au comble par le schisme; nous la verrons 
choisir entre les papes, gouverner Paris, régenter le 
roi. 

L'Université seule était un peuple. Lorsque le rec- 
teur, à la tête des facultés, des nations, conduisait 
l'Université à la foire da Landit, entre Saint-Denis et 

Ravn., Annal. Eccles., anu. 133L 



ÉTATS GÉNÉRAUX. 26o 

la Chapelle, lorsqu'il allait avec les quatre parchemins 
de r Université juger despotiquernenl les parchemins 
de la banlieue, les bourgeois remarquaient avec or- 
gueil que le recteur était arrivé à la plaine Saint-Denis 
lorsque la queue de la procession était aux Mathurins- 
Saint-Jacques. 

Mais le Paris du Nord était encore plus peuplé. On 
peut en juger par deux grandes revues qui se firent 
au xiv^ siècle. L'Université, composée de prêtres, 
d'écoliers, d'étrangers, n'y figurait pas. Dans la pre- 
mière revue (1313), ordonnée par Philippe le Bel pour 
faire honneur à son gendre, le roi d'Angleterre, on 
estima qu'il y avait vingt mille chevaux et trente raille 
fantassins. Les Anglais étaient stupéfaits. En 1383, 
les Parisiens, pour recevoir Charles VI, qui revenait 
de Flandre, sortirent du côté de Montmartre et se ran- 
gèrent en bataill \ Il y avait plusieurs corps d'armée, 
un d'arbalétriers, un de paveschiens (portant des bou- 
cliers), un autre armé de maillets, qui à lui seul comp- 
tait vingt mille hommes. 

Cette population n'était pas seulement très-nom- 
breuse, mais très-intelligente, et bien au-dessus de la 
France d'alors. Sans parler du contact de cette grande 
Université, le commerce, la banque, les lombards, de- 
vaient y importer des idées. Le Parlement, où se por- 
taient les appels de toutes les justices de France, atti- 
rait à Paris un monde de plaideurs. La chambre des 
Comptes, ce grand tribunal de finances, Vempire de 
Gadlèe, comme on l'appelait, ne pouvait manquer d'at- 
tirer beaucoup de gens, à cette époque fiscale. Les 
bourgeois remplissaient les plus grandes charges. Bar- 



260 HISTOIRE DE l<niANCE. 

bet, maître de la monnaie sous Philippe le Bel, Poilvi- 
lain, trésorier du roi Jean, étaient des bourgeois de 
Paris. Le roi faisait montre de sa confiance pour la 
bonne ville. Malgré la révolte des monnaies en 1306, 
il les avait appelés lui-même à son jardin royal, lors 
de l'affaire des Templiers ^ 

Le chef naturel de ce grand peuple était, non le 
prévôt royal, magistrat de police, presque toujours im- 
populaire, mais le prévôt des marchands ^ président 
naturel des échevins de Paris. Dans l'abandon où le 
royaume se trouvait après la bataille de Poitiers, Pa- 
ris prit l'initiative, et daîis Paris le prévôt des mar- 
chands. 

Les états du nord de la France, assemblés le 17 oc- 
tobre, un mois après la bataille, réunirent quatre cents 
députés des bonnes villes, et à leur tête Etienne Mar- 
cel, prévôt des marchan Is. Les seigneurs, la plupart 
prisonniers, n'y vinrent guère que par procureurs. Il 
en fut de même des évoques. Toute l'influence fut aux 
députés des villes, et surtout à ceux de Paris. Dans 
l'ordonnance de 1357, résultat mémorable de ces états, 
on sent la verve révolutionnaire et en même temps le 
génie administratif de la grande commune. On ne peut 
expliquer qu'ainsi la n3tteté, l'unité des vues qui ca- 
ractérisent cet acte. L ■ France n'eût rien fait sans 
Paris. 

Les états, assemblés d'abord au Parlement, puis aux 

Allusion à la rue de Galilée, près de iaijuelle siégeait la cour. 
■ Chef de la marchandise de i'eau, dont le privilège excluait 
remontait à 1192. 



ETATS GENKllAUX. -IG' 

Cordeliers, nommèrent un comité de cinquante per- 
sonnes pour prendre connaissance de la situation du 
royaume. Ils voulurent « encore savoir plus avant que 
le grand trésor qu'on avoit levé au royaume du temps 
passé, en dixièmes, en maltôtes, en subsides, et en 
forges de monnoies, et en toute autre extorsion, dont 
leurs gens avoient été formenés et triboulés, et les 
sondoyers mal payés, et le royaume mal gardé et dé- 
fendu, étoit devenu; mais de ce ne savoit nul à rendre 
compte ^ ■» 

Tout ce qu'on sut, c'est qu'il y avait eu pr-odigalité 
monstrueuse, malversation, concussion. Le roi, au plus 
fort de la détresse publique, avait donné cinquante 
mille écus à un seul de ses chevaliers. Des officiers 
royaux, pas un n'avait les mains nettes. Les commis- 
saires 'firent savoir au lauphin que, dans la séance 
publique, ils lui demanderaient de poursuivre ses offi- 
ciers, de délivrer le roi de Navarre, et de permettre 
que trente-six députés des états, douze de chaque 
ordre, l'aidassent à gouverner le royaume. 

Le dauphin, qui n'était pas roi, ne pouvait guère 
mettre ainsi le royaume entre les mains des états. Il 
ajourna la séance, sous prétexte de lettres qu'il aurait 
reçues du roi et de l'empereur. Puis il invita les dépu- 
tés à retourner chez eux pour prendre l'avis des leurs- 
tandis qu'il consulterait aussi son père^ 



' Froissart. 

* En les renvoyant ainsi à leurs provinces, il comptait sans doute 
sur les dissentiments inlînis qui devaient s'élever entre des intérêts 
si divers, sur la jalousie des nobles contre le^- villes, des villes 
contre Paris, dont Tinfluence avait décidé la dernière révolution. 



268 HISTOIRE DE FRANCE . 

Les états du Midi, assemblés à Toulouse, et si près 
du danger, se montrèrent plus dociles. Ils volèrent de 
l'argent et des troupes. Les états provinciaux, ceux 
d'Auvergne, par exemple, accordèrent aussi, mais tou 
jours en se réservant l'administration de ce qu'ils accor- 
daient. Le dauphin était pendant ce temps à Metz pour 
recevoir son oncle, l'empereur Charles VI ; triste dau- 
phin, triste empereur, qui ne pouvaient rien l'un pour 
l'autre. De son côté, la reine-mère s'en allait à Dijon 
marier son petit duc de Bourgogne, qu'elle avait eu 
d'un premier lit, avec la petite Marguerite de Flandre. 
Ce voyage coûteux avait l'avantage lointain de ratta- 
cher la Flandre à la France. Que devenait Paris, ainsi 
abandonné, sans roi, ni reine, ni dauphin? Il voyait 
arriver par toutes ses portes les paysans avec leurs 
familles et leurs petits bagages ; puis, par longues files 
lugubres, les moines, les religieuses des environs. Tous 
ces fugitifs racontaient des choses effroyables de ce qui 
se passait dans les campagnes. Les seigneurs, les pri- 
sonniers de Poitiers, relâchés sur parole, revenaient 
sur leurs terres pour ramasser vitement leurs rançons, 
et ruinaient le paysan. Par-dessus, arrivaient les sol- 
dats licenciés, pillant, violant, tuant. Ils torturaient 
celui qui n'avait plus rien pour le forcer à donner en- 
core ^ C'était dans toute la campagne une terreur, 
comme celle des chauf/mrs de la Révolution. 



' « Une autre compagnie roboit tout le pays entre Seine et Loire, 
parquoi nul n'oboit aller de Paris à Vendôme, à Orléans, à Mon- 
targi&; ni nul n'oooit y demeurer, ain^i étoient tous lej- gens du 
plat payt. affuis à Paris ou à Orléans. » Froissart. — « Duce Nor- 
mandiae, qui regnum jure haereditario... defendere et repère tene- 



ÉTATS GÉNÉRAUX. 269 

Les états étant de nouveau réunis le 5 février 1357, 
Marcel et Robert le Coq, évêque de Laon, leur présen- 
tèrent le cahier des doléances, et obtinrent que chaque 
député le communiquerait à sa province. Cette com- 
munication, très-rapide pour ce temps-là et surtout en 
cette saison, se fit en un mois. Le 3 mars, le dauphin 
reçut les doléances. Elles lui furent présentées par Ro- 
bert le Coq, ancien avocat de Paris, qui avait été suc- 
cessivement conseiller de Philippe de Valois, président 
du Parlement, et qui, s'étant fait évêque-duc de Laon, 
avait acquis l'indépendance des grands dignitaires de 
l'Église. Le Coq, tout à la fois homme du roi, homme 
des communes, allait des uns aux autres, et conseillait 
les deux partis. On le comparait à la besaguë du char- 
pentier (bis-acuta), qiùi taille des deux boutsK Après 
qu'il eut parlé, le sire de Péquigny pour les nobles, un 
avocat de Bàville pour les communes, Marcel pour les 
bourgeois de Paris, déclarèrent qu'ils l'avouaient de 
tout ce qu'il venait de dire. 

Cette remontrance des états ^ était tout à la fois une 

batur, nulla remédia apponente, magna pars populi rusticani... ad 
civitatem Paribiensem... cum uxoribus et liberis... accurrere... 
Nec parcebatur in hoc Religiobis quibutecumque. Propter quod 
monachi et moniales... sorores de Pois.siaco, de Longocampo, etc. » 
Contin. G. de Nangis, p. 116. 

' M. Perrens s'est attaché à réfuter les calomnies qui ont obs- 
curci ce caractère, p. 85 à 88, Etienne Marcel (1860). Voir aussi 
sur Le Coq, la judicieuse appréciation qu'en fait M. Henri Mar- 
tin, t. V, p. 159(1^58). 

' Un document publié par M. Douet d'Arcq en donne la liste, 
lorsqu'une nouvelle victoire de la bourgeoisie modifie la composi- 
tion de ce conseil. Le clergé obtint d'y être représenté par onze 



270 HISTOIRE DE FRANCE. 

harangue et un sermon. On conseillait d'abord au 
dauphin de craindre Dieu, de l'honorer ainsi i^ae ses 
ministres, de garder ses commandements. Il devait 



prélats, les nobles par six des leurs, le tiers par di^ sept bour- 
geois. Bibliothèque de l'École des Chartes, t. II, p. oOO et suiv. 
V. Perrens, p. 60, Etienne Marcel (1860). 

« Sans figure de jugement. » Commission des trois élus des 
États pour les diocèses de Clermont et de Saint-Flour. 3 mars 
13o6 (1359). Ordonn. IV, 181. 

« Lesquels jureront aux saints évangiles de Dieu, qu'ils ne don- 
neront ni distribueront ledit argent à notre seigneur le Roy, ni à 
nous, ni à d'autres, si ce n'est aux gens d'armes... Et si aucun 
de nos officiers vouloit le prendre, nous voulons que lesdits rece- 
veurs puissent leur résister, et s'ils ne sont pas assez forts qu'ils 
appellent leurs voisins des bonnes villes (art. 2). Le duc de Bour- 
gogne, le comte de Flandre et autres noble.^ ou députés des 
villes, qui ne sont pas venus aux États, sont requis d'y venir à la 
Quasimodo, avec intimation que s'ils ne viennent, ils seront tenus 
à ce qu'auront ordonné ceux qui y viendront (art. 5). » Ordon., 
m, 126-7. 

«Seulement, dans les voyages du roi, de la reine et du dauphin, 
leurs maîti'es d'hùtel pourront, hors des villes, faire prendre par g, 
les gens de la justice du lieu, des tables, des coussins, de la paille 
et des voitures, le tout en payant, et seulement pour un jour. » 
Ibidem. 

Défense aux conseillers et officiers de faire marchandise. « Les 
denrées sont aucunes foiz par leurs mauvaistiez grandement en- 
chéries; et qui pis est, pour leur gautcbse, il est peu de personnes 
qui osent mettre aux denrées que eulz ou leurs facteurs pour eux 
bent avoir ou acheter... » Art. 31. Ibidem. 

Ceci n'est pas dans l'ordonnance, mais dans la Remontrance déjà 
citée. On y dit aussi « que ceux qui vouloient gouverner n'étant 
que deux ou trois, les choses souffroient de longs délais; que ceux 
qui poursui voient la court, chevaliers, écUyers et bourgeois, 
étoient si dommages par ces délais, qu'ils vendoient leurs chevaux, 
et partoient sans réponse, mal contens, etc. » Ms. de la Bibl. 
royale, fonds Ouj/ays, n» 646, et Brie/me, n° 276. 



ETATS GENERAUX. ri 

éloigner les mauvais de lui, ne rien ordonner par les 
jeunes, simples et ignorants. Il ne pouvait douter, lui 
disait-on, que les états n'exprimassent la pensée du 
royaume, puisque les députés étaient près de huit cents 
et qu'ils avaient consulté leurs provinces. Quant à ce 
qu'on lui avait dit que les députés songeaient à faire 
tuer ses conseillers, c'était, ils le lui assuraient, un 
mensonge, une calomnie. 

Ils exigeaient que dans l'intervalle des assemblées il 
gouvernât avec l'assistaDce de trente-six élus des états, 
douze de chaque ordre. D'autres élus devaient être en- 
voyés dans les provinces avec des pouvoirs presque 
illimités. Ils pouvaient punir sans forme de procès, 
emprunter et contraindre, instituer, salarier, châtier 
les agents royaux, assembler des états provinciaux, etc. 

Les états accordaient de quoi payer trente anlle 
hommes d'armes. Mais ils faisaient promettre au dau- 
phin que l'aide ne serait levée ni employée par ses yens. 
mais par bonnes gens sages, loyaux et solvables, ordon- 
nés par les trois états''. Une nouvelle monnaie devait 
être faite, mais conforme à Vinstruction et aux patrons 
qui sont entre les mains du prévôt des marchands de 
Paris. Nul changement dans les monnaies sans le con- 
sentement des états. 

Nulle trêve, nulle convocation d'arrière-ban sans leur 
autorisation. 

Tout homme en France sera obligé de s'armer. 

liOS nobles ne pourront quitter le royaume sous au- 

' L'aide n'est accordée que pour un an. Les états, convoqués ou 
non, s'a.:semblerout à la Quasimodo. 



272 HISTOIRE DE FRANCE. 

cun prétexte. Us suspendront toute guerre privée : 
« Que si aucun fait le contraire, la justice du lieu, ou 
s'il est besoin, ces bonnes gens du pays, prennent tels 
ffuerriers... et les contraignent sans délai par retenue 
de corps et exploitement de leurs biens, à faire paix et 
à cesser de guerroyer. » Voilà les nobles soumis à la 
surveillance des communes. 

Le droit de prise cesse. On pourra résister aux pro- 
cureurs, et s'assembler contre eux par cri, ou nar son de 
cloche. 

Plus de don sur le domaine. Tout don est révoqué, 
en remontant jusqu'à Philippe le Bel. — Le dauphin 
promet de faire cesser autour de lui toute dépense su- 
perflue et voluptîcaire . — Il fera jurer à tous ses officiers 
de ne lui rien demander qu'en présence du grand con- 
seil. 

Chacun se contentera d'un office. — Le nombre des 
gens de justice sera réduit. — Les prévôtés, vicomtes, 
ne seront plus données à ferme. — Les prévôts, etc., 
ne pourront être placés dans les pays où ils sont nés. 

Plus de jugement par commission. — Les criminels 
ne pourront composer, « mais il sera fait pleine jus- 
tice. » 

Quoique l'un des principaux rédacteurs de l'ordon- 
nance, Le Coq, soit un avocat, un président du Parle- 
ment, les magistrats y sont traités sévèrement. On 
leur défend de faire le commerce ; on leur interdit les 
coalitions, les empiétements sur leurs juridictions res- 
pectives. On leur reproche leur paresse. On réduit 
leurs salaires en certains cas. Les réformes sont justes; 
mais le langage est rude, le ton aigre et hostile. Il 



ETATS GÉNÉRAUX. 273 

est évident que le Parlement se refusait à soutenir les 
états et la commune. 

Les présidents, ou autres membres du Parlement, 
commis aux enquêtes, ne prendront que quarante sols 
par jour. « Plusieurs ont accoustumé de prendre sa- 
laire trop excessif, et d'aller à quatre ou cinq chevaux, 
quoique s'ils alloient à leurs dépens, il leur suffiroit 
bien d'aller à deux chevaux ou à trois. » 

Le grand conseil, le Parlement, la chambre des 
Comptes, sont accusés de négligence. Des arrêts qui 
devraient avoir été rendus, il y a vingt ans, sont encore à 
rendre. Les conseillers viennent tard, leurs dîners sont 
longs, leurs après-dîners peto profitables .• Les gens de 
la chambre des Comptes « jureront aux saints évangi- 
les de Dieu, que bien et loyalement ils délivreront la 
bonne gent et par ordre, sans eux faire muser. » Le 
grand conseil, le Parlement, la chambre des Comptes, 
doivent s'assembler au soleil levant. Les membres du 
grand conseil qui ne viendront pas bien matin perdront 
les gages de la journée. — Ces membres, malgré leur 
haute position, sont, comme on voit, traités sans façon 
par les bourgeois législateurs. 

Cette grande ordonnance de 1357, que le dauphin 
fut obligé de signer, était bien plus qu'une réforme. 
Elle changeait d'un coup le gouvernement. Elle met- 
tait l'administration entre les mains des états, substi- 
tuait la république à la monarchie. Elle donnait le 
gouvernement au peuple. Constituer un nouveau gou- 
vernement au milieu d'une telle guerre, c'était une 
opération singulièrement périlleuse, comme celle d'une 
armée qui renverserait son ordre de bataille en pré- 

T, IV, 18 



274 HISTOIRE DE FRANCE. 

sence de rcnnemi. Il y avait à craindre que la France 
ne pérît dans ce revirement. 

L'ordonnance détruisait les abus. Mais la royauté 
ne vivait guère que d'abusé 

Dans la réalité, la France existait-elle comme per- 
sonne politique? pouvait-on lui supposer une volonté 
commune? Ce qu'on peut affirmer, c'est que l'autorité 
lui -apparaissait tout entière dans la royauté. Elle ne 
souhaitait que des réformes partielles. L'ordonnance 
approuvée des états n'était, selon toute vraisemblance, 
que l'œuvre d'une commune, d'une grande et intelli- 
gente commune, qui parlait au nom du royaume, mais 
que le royaume devait abandonner dans l'action. 

Les nobles conseillers du dauphin, dans leur haine 
de nobles contre les bourgeois, dans leurs jalousies pro- 
vinciales contre Paris, poussaient leur maître à la ré- 
sistance. Au mois de mars, il avait signé l'ordonnance 

' Ceci n'excuse point la royauté, mais l'incrimine au contraire 
de n'avoir voulu que les perpétuer (1860 . — M. Perrens dit trés- 
L)ien, page 11 : « Il n'est point vrai de dire que, pour faire contre- 
poids à la nobles>,e, le pouvoir royal fit alliance avec les cla&i^es 
populaires : il se servait tantôt de l'une, tantôt des autres, et, à 
la faveur de leurs discordes, poussait chaque jour plus loin ses 
empiétements et ;-:es progrès. Si la nation h'e^t affranchie à la lon- 
gue, ce n'est point par son concours, mais malgré les obstacles 
qu'il mettait sur ta route. L'histoire de nos rois n'e^t, le plus sou- 
vent, qu'une longue suite de conjurations qu'ils croyaient légiti- 
mes, puisqu'ils se regardaient comme investis d'un droit supérieur 
pour commander aux autres hommes. Que fût-il arrivé si les suc- 
cesseurs de Hugues Capet, si les Valois et les Bourbons, eussent 
fait le per&onnage populaire qu'on a cru voir dans leur histoire? 
Selon toute apparence, la Révolution française en eût été avancée 
tic (Hielques siècles, et elle n'eût coûté ni tant de sang ni ta-at de 
ruines. » 



ETATS GENERAUX. 275 

présentée aux états; le 6 avril, il défendit de payer 
l'aide que les états avaient votée. Le 8, sur les repré- 
sentations du prévôt des marchands, il révoqua la 
défense. Le jeune prince flottait ainsi entre deux im- 
pulsions, suivant l'une aujourd'li>ii, demain l'autre, et 
peut-être de bonne foi. 11 y avait grandement à douter 
dans cette crise obscure. Tout le monde doutait, per- 
sonne ne payait. Le dauphin restait désarmé, les états 
aussi. Il n'y avait plus de pouvoir pubhc, ni roi, ni 
dauphin, ni états. 

Le royaume, sans force, se mourant, pour ainsi dire, 
et perdant conscience de soi, gisait comme un cada- 
vre. La gangrène y était, les vers fourmillaient ; les 
vers, je veux dire les brigands, anglais, navarrais. 
Toute cette pourriture isolait, détachait l'un de l'autre 
les membres du pauvre corps. On parlait du royaume; 
mais il n'y avait plus d'états vraiment généraux, rien 
de général, plus de communication, de route pour s'y 
rendre. Les routes étaient des coupe-gorges. La cam- 
pagne un champ de bataille; la guerre partout à la 
fois, sans qu'on pût distinguer ami ou ennemi. 

Dans cette dissolution du royaume, la commune res- 
tait vivante ^ Mais comment la commune vivrait-elle 

* « Etienne Marcel donnait tous ses soins à l'organisation des 
milices bourgeoises, qui existaient depuis longtemps, mais qui 
manquaient de di&cipline. Il donna à chaque quartier un chef mi- 
litaire qui, sous le nom de quartenier, commandait aux cinquan- 
tainiers, lesquels commandaient à cinquante hommes, et aux di- 
zainiers qui en commandaient dix. Ainsi, les ordres du prévôt des 
marchands, communiqués directement aux quarteniers, l'étaient 
par ceux-ci aux cinquantainiers et par les cinquantainiers aux 
dizainiers, qui pouvaient, en peu de temps, réunir leurs hommes 



276 HISTOIRE DE FRANCE. 

seule, et sans secours du pays qui l'environne? Paris, 
ne sachant à qui s'en prendre de sa détresse, accusait 
les états. Le dauphin enhardi déclara qu'il voulait 
gouverner, qu'il se passerait désormais de tuteur. Les 
commissaires des états se séparèrent. Mais il n'en fut 
que plus embarrassé. Il essaya de faire un peu d'ar- 
gent en vendant des offices, mais l'argent ne vint pas. 
Il sortit de Paris; toute la campagne était en feu. Il 
n'y avait pas de petite ville où il ne pût être enlevé 
par les brigands. Il revint se blottir à Paris et se re- 
mettre aux mains des états. Il les convoqua pour le 7 
novembre. 

Dans la nuit du 8 au 9, un ami de Marcel, un Picard, 
le sire de Pecquigny, enleva par un coup de main 
Charles le Mauvais du fort où il était enfermé. Marcel, 
qui voyait toujours autour du dauphin une foule me- 
naçante de nobles, avait besoin d'une épée contre ces 
gens d'épée, d'un prince du sang contre le dauphin. 



et se tenir prêts à tout événement. La charge de quartenier avait 
pris par là une grande importance ; Marcel la releva encore en la 
rendant élective... » 

Marcel entrait en même temps dans les moindres détails de l'ad- 
ministration municipale. Il enjoint aux Parisiens, par une ordon- 
nance, « de maintenir la propreté dans les rues, chacun devant sa 
maison, et de ne point laisser leurs pourceaux en liberté, s'ils ne 
les voulaient voir tuer par les sergents. » 

Ces règlements de police étaient d'autant plus nécessaires qu'à 
cette époque la population de Paris s'était accrue d'un grand nom- 
bre d'habitants des campagnes, qui venaient y chercher un abri. 
V. p. 315. 

Marcel ne ferma jamais les portes à ces malheureux, et préserva 
Paris jusqu'au dernier moment de la famine et de la pe^te. (Per- 
rens, Etienne Marcel, p. 139, 1860.) 



ÉTATS GÉNÉRAUX. 277 

Les bourgeois, dans leurs plus hardies tentatives de 
liberté, aimaient à suivre un prince. Il semblait beau 
aussi et chevaleresque, quand la chevalerie se condui-' 
sait si mal, que les bourgeois se chargeassent de répa- 
rer cette grande injustice, de redresser le tort des 
rois. La foule, toujours facile aux émotions généreuses, 
accueillit le prisonnier avec des larmes de joie. Le 
retour de ce méchant homme, mais si malheureux, 
leur semblait celui de la justice elle-même. Amené par 
les communes d'Amiens, reçu à Saint-Denis par la 
foule des bourgeois qui étaient allés au-devant \ il 
vint à Paris, mais d'abord seulement hors des murs, 
à Saint-Germain-des-Prés. Le surlendemain il prêcka 
le peuple de Paris. Il y avait contre les murs de l'ab- 
baye une chaire ou tribune, d'où les juges présidaient 
aux combats judiciaires qui se faisaient au Pré-aux- 
Clercs, limite des deux juridictions. Ce fut de là que 
parla le roi de Navarre. Le dauphin, à qui il avait 
demandé l'entrée de la ville et qui n'avait pas osé re- 
fuser, était venu l'entendre, peut-être dans l'espoir 
qu'il en dirait moins. Mais la harangue n'en fut que 
plus hardie. Il commença en latin, et continua en lan- 
gue vulgaire -. Il parla à merveille. Il était, disent les 
contemporains, petit, vif et d'esprit subtil. 

Le texte du discours, tiré, selon l'usage du temps, 
de la sainte Écriture, prêtait aux développements 
pathétiques : Justus Dominus et dilexit justilias ; mdit 

* « Et me.^mement le duc de Normandie le testa grandement. 
Mais laire le convenoit, car le prévost des marchands et ceux de 
son accord le ennortèrent à ce faire. » Froissart, III. p. 290. 

* « In latino valdè pulchro. -o Contin. G. de Nangis. 



278 HISTOIRE DE FRANCE. 

œquitatem miltiis ejus. Le roi de Navarre, s'adressant, 
avec une insidieuse douceur, au dauphin lui-même, le 
prenait à témoin des injures qu'on lui avait faites. On 
avait bien tort de se défier de lui ; n'était-il pas Fran- 
çais de père et de mère? n'était-il pas plus près de la 
couronne que le roi d'Angleterre qui la réclamait? il 
voudrait vivre et mourir en défendant le royaume do 
France... Le discours fut si long, qu'oui avait soupe 
dans Paris quand il cessa ^ Mais, quoique le bourgeois 
n'aime pas à se deshetirer -, il n'en fut pas moins favo- 
rable au harangueur. Ce fut à qui lui donnerait de 
l'argent. 

De Paris, il alla à Rouen et y exposa ses malheurs 
avec la même faconde ^ 11 fit descendre du gibet les 
corps de ses amis qui avaient été mis à mort au terri- 
ble dîner de Rouen *, et les suivit à la cathédrale au 
son des cloches et à la lueur des cierges. C'était le 
jour des Saints-Innocents (28 décembre) ; il parla sur 
ce texte : « Des Innocents et des justes s'étaient at- 
tachés à moi, parce que je tenais pour vous, ô Sei- 



' Chroniques de Saint-Denis. 

* Comme dit le cardinal de Retz. 

* « Miberias suas exposuit... eleganter. » Cont. G. de Nangis. 

* « Le corps du comte d'Harcourt avait déjà été enlevé depuis 
longtemps. Les trois autres corps furent eribevelis par trois ren- 
«lus (frères convers) de^la Madeleine de Rouen. Chacun de ces 
corps' fut ensuite mis dans un coflire, et il y eut un quatrième 
coffre vide en représentation du comte d'Harcourt. Ce dernier 
coffre fut mis dans un char à dames. » Secousse, p. 16b. — « Cam- 
panis pulsatis... sermone per ipbura regem "rius facto, ubi as^ump- 
sit thema ibtud : Innocentes et recti adhseserunt mihi 'P,s. xxiv, 
21). » Cont. G. de Nangis. 



KTAT.S OKNEHAUX. i 279 

Le dauphin prêchait aussi à Paris. Il haranguait aux 
halles,' Marcel à Saint- Jacques ^ Mais le premier 
n'avait pas la foule. Le peuple n'aimait pas la mine 
chétive du jeune prince. Tout sage et sensé qu'il pou- 
vait être, c'était un froid harangueur, à coté du roi de 
Navarre. 

L'engouement de Paris pour celui-ci était étrange ''. 
Que demandait ce prince si populaire? Qu'on affaiblît 
encore le royaume, qu'on mît en ses mains des pro- 
vinces entières, les provinces les plus vitales de la 
monarchie, toute la Champagne et une partie de la 
Normandie, la frontière anglaise, le Limousin, une 
foule de places et de forteresses. Mettre en des mains 
si suspectes nos meilleures provinces, c'eût été perdre 
d'un trait de plume autant qu'on avait perdu par la 
bataille de Poitiers. 



* Le dauphin voulait, disait-il, vivre et mourir avec eux ; les 
gendarmes qu'il réunissait étaient pour défendre le royaun-.e contre 
les ennemis qui le ravageaient impunément par la faute de ceux 
qui s'étaient emparés du gouvernement; il aurait déjà chassé ces 
ennemis s'il avait eu l'administration de la finance, mais il n'avait 
pas touché un denier ni une maille de tout l'argent levé par les 
états. — Marcel, averti de l'elïet produit par ce di^scours, fit à son 
tour assembler le peuple à Saint-Jacques de l'Hôpital. Le duc y 
vint, mais ne put se faire entendre. Consac, parti,-?? n du prévôt, 
parla contre les officiers; il y avait tant de mauvaises herbes, di- 
sait-il, que les bonnes ne pouvaient fructitier. L'avocat Jean de 
Saint-Onde, un des généraux des aides, déclara qu'une partie de 
l'argent avait été mal employée, et que plusieurs chevaliers, qu'il 
nomma, avaient reçu, par ordre du duc de Normandie, 40,000 ou 
î)0,000 moutons d'or. « Si comme les rooles le notoient. » Secousse, 
Ilist. de Charles le Mauvais, 170. 

* « Omnibus amabilis et dilectus, » dit le second continuateur de 
Guillaume de Nangis. 



280 HISTOIRE DE FRANCE, 

Les bourgeois de Paris s'imaginaient que si le roi de 
Navarre était satisfait, il allait les délivrer des bandes 
de brigands qui affamaient la ville et qui se disaient 
Navarrais. Au fond, ils n'étaient ni au roi de Navarre, 
ni à personne. Il eût voulu rappeler tous ces pillards 
qu'il ne l'aurait pu. 

Cependant les bourgeois, le prévôt, l'Université, en- 
touraient, assiégeaient le dauphin. Ils le sommaient 
de faire justice à ce pauvre roi de Navarre. Un jaco- 
bin, parlant au nom de l'Université, lui déclara qu'il 
était arrêté que le roi de Navarre ayant une fois fait 
toutes ses demandes, le dauphin lui rendrait ses forte- 
resses; que sur le reste, la ville et l'Université avise- 
raient. Un moine de Saint-Denis vint après le Jacobin : 
« Vous n'avez pas tout dit, maitre, s'écria-t-il. Dites 
encore que si monseigneur le duc ou le roi de Navarre 
ne se tient à ce qui est décidé, nous nous déclarons 
contre lui. » 

Il n'y avait pas à dire non. Le dauphin promettait 
gracieusement. Puis il faisait répondre par les com- 
mandants et capitaines qu'ayant reçu leurs places du 
roi ils ue pouvaient les rendre sur un ordre du dau- 
phin. 

Celui-ci, au milieu d'une ville ennemie, n'avait d'au- 
tre moyen de se procurer quelque argent que par de 
nouvelles altérations de monnaies (22, 23 janvier, 7 fé- 
vrier). Les états, réunis le 11 février, lui firent pren- 
dre le titre de régent du royaume, sans doute afin 
d'autoriser tout ce qu'ils ordonneraient en son nom. 
Peut-être aussi la commission des trente-quatre, choi- 
sie sous l'influence de Marcel, mais composée en 



ETATS GENERAUX. 281 

majorité de nobles et d'ecclésiastiques, voulait-elle 
rendre force au dauphin contre les bourgeois de Paris. 

Un événement tragique avait porté au comble le 
mauvais vouloir de ceux-ci. Un clerc, apprenti d'un 
changeur, nommé Perrin Marc, ayant vendu, pour le 
compte de son maître, deux chevaux au dauphin et 
n'étant pas payé, arrêta dans la rue Neuve-Saint-Merry 
Jean Baillet, trésorier des finances. Le trésorier refu- 
sait de payer, sans doute sous prétexte du droit de 
prise. Une dispute s'éleva, Perrin tua Baillet et se jeta 
à quartier dans Saint-Jacques-la-Boucherie. Les gens 
du dauphin, Robert de Clermont, maréchal de Nor- 
mandie, Jean de Chàlons et Guillaume Staise, prévôt 
de Paris, s'y rendirent, forcèrent l'asile, traînèrent 
Perriu au Chàtelet, lui coupèrent les poiugs et le firent 
pendre. L'évêque se plaignit bien haut de cette viola- 
tion des immunités ecclésiastiques, il obtint le corps 
de Perrin et l'enterra honnêtement à Saint-Merry. 
Marcel assista au service tandis que le dauphin suivait 
l'enterrement de Baillet. 

Une collision était imminente. Marcel, pour encou- 
rager les bourgeois par la vue de leur nombre,' leur fit 
porter des chaperons bleus et rouges, aux couleurs de 
la ville ^ Il écrivit aux bonnes villes pour les prier de 



« Dans la première semaine de janvier, ceux de Paris ordon- 
nèrent que ils auroient tous chapperons my partis de drap rouge 
et pers. » Ms. « Outre ces chaperons, les partisans du prévôt 
portèrent encore des fermeilles d'argent mi-partiz d'esmail ver- 
meil et asuré, au dessous avoit escript à bonne fin, en signe d'a- 
lience de vivre et morir avec ledit prévôt contre toutes per,;on- 
nes. » Lettres d'abolition du 10 août 131/8. Secousse, ibid., p. 163. 



282 HISTOIRE DE FRANCE. 

prendre ces chaperons. Amiens et Laon n'y manquè- 
rent pas. Peu d'autres villes consentirent à en faire 
autant. 

Cependant la désolation des campagnes amenait, 
entassait dans Paris tout un peuple de paysans. Les 
vivres devenaient rares et chers. Les bourgeois qui 
avaient beaucoup de petits biens dans l'Ile-de-France, 
et qui en tiraient mille douceurs, œufs, beurre, froma- 
ges, volailles, ne recevaient plus rien. Ils trouvaient 
cela bien dur^ Le 22 février, le dauphin rendit une 
nouvelle ordonnance pour altérer encore les monnaies. 

Le lendemain, le prévôt des marchands assembla en 
armes à Saint-Éloi tous les corps de métiers. A neuf 
heures, cette foule armée reconnut dans la rue un des 
conseillers du dauphin, avocat au parlement, maître 
Régnault Dacy, qui revenait du Palais chez lui, près 
Saint-Landry. Ils se mirent à courir sur lui ; il se jeta 
dans la maison d'un p.àtiss^ier, et y fut frappé à mort; 
il n'eut pas le temps de pousser un cri. Cependant le 
prévôt, suivi d'une foule de bonnets rouges et bleus, 
entra dans l'hôtel du dauphin, monta jusqu'à sa 
chambre, et lui dit aigrement qu'il devait mettre ordre 
aux affaires du royaume; que ce royaume devant 
après tout lui revenir, c'était à lui à le garder des 
compagnies qui gâtaient tout le pays. Le dauphin, qui 



' « Admirantibus de hoc et dolentibus praeposito mercatorum 
et civibus, quod per regentem et nobiles qui circa eum erant non 
remediabatur, ipsum i)lurieb adierunt oxorantes... Qui optimeeis 
faeere promittebat, sed... Quinimo magiygaudere tle malis insur- 
gentibus in populis et afflictionibus, et tune et po^jtea Nobiles 
vidcbar.tur. » Gont. G. deNangis, p. 116. 



ËTATS GÉNÉRAUX. 283 

était eutre ses conseillers ordinaires les maréchaux 
de Champagne et de Normandie, répondit avec plus 
de hardiesse que de coutume : « Je le ferais volontiers, 
si j'avais de quoi le faire; mais c'est à celui qui a les 
droits et profits à avoir aussi la garde du royaume'. » 
Il y eut encore quelques paroles aigres, et le prévôt 
éclata : « Monseigneur, dit-il au dauphin, ne vous 
étonnez de rien de ce que vous allez voir ; il faut qu'il 
en soit ainsi. » Puis, se tournant vers les hommes aux 
capuces rouges, il leur dit : « Faites-vite ce pourquoi 
vous êtes venu -. » A l'instant, ils se jetèrent sur le 
maréchal de Champagne et le tuèrent près du lit du 
dauphin. Le maréchal de Normandie s'était retiré 
dans un cabinet; ils l'y poursuivirent et le tuèrent 
aussi. Le dauphin se croyait perdu ; le sang avait re- 
jailli jusque sur sa robe. Tous ses officiers avaient fui. 
« Sauvez-moi la vie, » dit-il au prévôt. Marcel lui dit 
de ne rien craindre. Il changea de chaperon avec lui, 
le couvrant ainsi des couleurs de "la ville. Toute la 
journée, Marcel porta hardiment le chaperon du dau- 
phin. Le peuple l'attendait à la Grève. Il le harangua 
d'une fenêtre, dit que ceux qui avaient été tués étaient 
des traîtres, et demanda au peuple s'il le soutiendrait. 
Plusieurs crièrent qu'ils l'avouaient de tout, et se dé- 
vouaient à lui à la vie et à la mort. 

Marcel retourna au palais avec une foule de gens 
armés qu'il laissa dans la cour. Il trouva le dauphin 



• Froissart. 

* « Eia brcvitcr Tacite lioc propter quod hùc venistis. » Cont. 
. (le Nantis. 



284 HISTOIRE DE FRAIS CE. 

plein de saisissement et de douleur. « Ne vous affligez 
pas, monseigneur, lui dit le prévôt. Ce qui s'est fait, 
s'est fait pour éviter le plus grand péril, et de la volonté 
(bi pcmpleK Et il le priait de tout approuver. 

Il fallait que le dauphin approuvât, ne pouvant 
mieux. Il lui fallut encore faire bonne mine au roi de 
Navarre, qui rentra quatre jours après. Marcel et Le 
Coq les avaient réconciliés, bon gré mal gré, et les 
faisaient dîner ensemble tous les jours. 

Ce retour du roi de Navarre, quatre iours après le 
meurtre des conseillers du dauphin, ne donnait que 
trop clairement le sens de cette tragédie. Il pouvait 
rentrer ; Marcel lui avait lait place libre par la mort 
de ses ennemis. Il lui avait donné un terrible gage, 
qui le liait à lui pour jamais. Il était évident que tout 
était fini entre Marcel et le dauphin. Ce crime avait 
été probablement imposé au prévôt par Charles le 
Mauvais, qui n'était pas neuf aux assassinats ^ » Mar- 
cel s'étant donné ainsi, le roi de Navarre avait désor- 
mais à voir ce qu'il en ferait, et s'il avait plus d'avan- 
tage à l'aider ou à le vendre. 

» Chronique de Saint-Denis. 

* M. Perrens objecte que le roi de Navarre n'était pas à Paris, 
« il ne savait qu'à moitié ce qui s'y •passait, au lieu que i\Iarcel 
et les autres chefs de la bourgeoisie, voyant de leurs yeux les 
deux maréchaux à l'œuvre, et leur opposition constante à l'auto- 
rité des États, avaient de plus pressantes raisons de se venger. » 
Perrens, Etienne Marcel, page 188, note, 1860. — Ce qui est cer- 
tain, c'est que la mort des maréchaux fut résolue dans l'assem- 
blée des métiers à Saint-Éloi, et qu'on ne voulut point surseoir à 
l'exécution. — « Quod utinam nunquam ad eftectum flnaliter de- 
venisset. Et fuit istud prout iste prsepositus cimi suis me et nivA- 
tis audientibus confessus est. » Cont. G. de Kangis, p. 116. 



ÉTATS GÉNÉRAUX. 283 

Marcel croyait avoir gagné le roi de Navarre, et il 
perdit les états. C'est-à-dire que la légalité, violée par 
un crime, le délaissa pour toujours. Ce qui restait des 
députés de la noblesse quitta Paris, sans attendre la 
clôture. Plusieurs même des commissaires des états, 
chargés du gouvernement dans l'intervalle des ses- 
sions, ne voulurent plus gouverner, et laissèrent 
Marcel. Lui, sans se décourager, il les remplaça par 
des boi.rgeois de Paris ' . Paris se chargeait de gou- 
verner la France. Mais la France ne voulut pas -. 

La Picardie, qui avait si vivement pris parti en déli- 
vrant le roi de Navarre, fut la première à refuser 
d'envoyer de l'argent à Paris. Les états de Champagne 
s'assemblèrent, et Marcel ne fut pas assez fort pour 
empêcher le dauphin d'y aller. Dès lors, il devait 
périr tôt ou tard. Le pouvoir royal n'avait besoin que 
d'une prise, pour ressaisir tout. Le dauphin alla à ces 
états, accompagné des gens de Marcel; et d'abord il 
n'osa rien dire contre ce qui s'était passé à Paris. 
Mais les nobles de Champagne ne manquèrent pas de 

' « Or vous dis que les nobles du royaume de France, et les 
prélats de la sainte Église se commencèrent à tanner de l'emprise 
et ordonnance des trois états. Si en laissoient le prévoit des 
marchands convenir et aucuns des bourgeois de Paris. » Frois- 
sart, m, ch. cccLxxxn, p. 287. Conf. Matt. ViUani, 1. VIII, 
ch. XXXVIII, 492. 

* « Rien ne peut donner l'idée de l'esprit d'opposition qui ré- 
gnait dans les provinces : les habitants relevaient avec aigreur des 
détails sans importance, par exemple, le traitement que rece- 
vaient les députés chargés de lever le subside... On accusait Mar- 
cel et les siens de ne se servir de leur pouvoir que pour piller le 
royaume et amasser des richesses immentes. » Perrens, Etienne 
Mai'cel, p. 141. 1860, 



280 HISTOIRE DE FRA.N-CE. 

parler. Le comte de Braîne lui demanda si les maré- 
chaux de Champagne et de Normandie avaient mérité 
la mort. Le dauphin répondit qu'ils l'avaient toujours 
et bien loyalement servi. W'.nie scène à Compiègne, 
aux états de Vermandois^ Le dduphin, tout à fait ras- 
suré, prit sur lui de transférer à Compiègne les états 
de la Langue d'oil, qui étaient convoqués pour le 
1er mai à Paris. Peu de monde y vint. C'était toutefois 
une représentation telle quelle du royaume contre 
Paris. 

Les états rendirent hommage aux réformes de la 
grande ordonnance, en les adoptant pour la plupart. 
L'aide qu'ils votèrent devait être perçue par des dépu- 
tés des états. Cette affectation de popularité effraya 
Marcel. Il engagea l'Université à implorer pour la 
ville la clémence du dauphin. Mais il n'y avait plus 
de paix possible. Le prince insistait pour qu'on lui 
livrât dix ou douze des plus coupables. Il se rabattit 
même à cinq ou six, assurant qu'il ne les ferait pas 
mourir... 

Marcel ne s'y fia pas. Il acheva promptement les 
murs de Paris, sans épargner les maisons de moines 
qui touchaient l'enceinte -. 11 s'empara de la tour du 



' «Ut illos principales occidi faceret, vel si non posset... ex- 
pugnaret viriliter civitatem et tam diu dictam urbem Parisien- 
&em...per impedimenium suorum mciuahum molestaret. » Con- 
tin. G. de Nangis, p. 117. 

* En continuant ces travaux, on retrouva la fondation de tours 
qu'on regarda comme des con.^tructions des Sarrasins. Là, selon 
les anciennes chroniques, avait existé autrefois un camp appelé 
Altum-Folium (rue Baiciefeuille, rue Pierre- Sarrasin). 



ÉTATS GÉNÉRAUX. 287 

Louvre. Il envoya en Avignon louer des hrlyandsK 
La noblesse et la commune allaient combattre et se 
mesuraient, lorsqu'un tiers se leva auquel personne 
n'avait songé. Les souffrances du paysan avaient 
•passé la mesure; tous avaient frappé dessus, comme 
une bête tombée sous la charge; la bête se releva en- 
ragée, et elle mordit. 

Nous l'avons déjà dit. Dans cette guerre chevale- 
resque que se faisaient à armes courtoises ^ les nobles 
de France et d'Angleterre, il n'y avait au fond qu'un 
ennemi, une victime des maux de la guerre; c'était le 
paysan. Avant la guerre, celui-ci s'était épuisé pour 
fournir aux magnificences des seigneurs, pour payer 
ces belles armes, ces écussons émaillés, ces riches 
bannières qui se firent prendre à Crécy et à Poitiers. 
Après, qui paya la rançon? ce fut encore le paysan. 

' Jean Donati partit le 8 mai 1338 pour Avignon, portant à 
Pierre Maloisel 2,<i00 florins d'or au Mouton, de la part de Mar- 
cel, qui l'avait chargé de lever des hrigands, et pour y acheter 
des armes. — Marcel avait aussi dans Paris, dit Frois^art, un 
grand nombre de gens d'armes et soudoyers Navarroib et Anglois, 
archers et autres compagnons. Secpubse, p. 2 4-o. V. aus.si Per- 
rens, Etienne Marcel, p. 229. 1860 : « Il envoyait de toutes parts 
pour enrôler des hommes aguerris et pour acheter des armes. 
Mais presque partout il était victime des malversations de ses 
agents et de la mauvaise foi des mercenaires... Marcel y vit, non 
sans raison, combien il lui serait difficile de se faire \me armée, 
et par suite, de quelle importance il était de gagner définitivement 
le roi de Kavarro, qui en avait une. » 

* « Les chevaliers et les écuyers rançonnohnt-ils a.-sez cour- 
toisement, à mite dargent, ou à cour^ierb ou à roncin:^; ou d'un 
pauvre gentilhomme qui n'avoit de quoi rien payer, le preiioient 
bien le service un quartier d'an, ou deux ou trois. » Frois^art, 
III, 333. 



288 HISTOIRE DE FRANCE. 

Les prisonniers, relâchés sur parole, vinrent sur 
leurs terres, ramasser vitement les sommes monstrueu- 
ses qu'ils avaient promises sans marchander sur le 
champ de bataille. Le bien du paysan n'était pas long 
à inventorier. Maigres bestiaux, misérables attelages, 
charrue, charrette, et quelques ferrailles. De mobilier, 
il n'y en avait point. Nulle réserve, saul* un peu de 
grain pour semer. Cela pris et vendu, que restait-il 
sur quoi le seigneur eût recours? le corps, la peau du 
pauvre diable. On tâchait encore d'en tirer quelque 
chose. Apparemment, le rustre avait quelque cachette 
où il enfouissait. Pour le lui faire dire, on le travail- 
lait rudement. On lui chauffait les pieds. On n'y plai- 
gnait ni le fer ni le feu. 

Il n'y a plus guère de châteaux ; les édits de Riche- 
lieu, la Révolution, y ont pourvu. Toutefois maintenant 
encore, lorsque nous cheminons sous les murs de 
Taillebourg ou de Tancarville, lorsqu'au fond des Ar- 
dennes, dans la gorge de Montcornet, nous envisa- 
geons sur nos têtes l'oblique et louche fenêtre qui 
nous regarde passer, le cœur se serre, nous ressentons 
quelque chose des souffrances de ceux qui, tant de 
siècles durant, ont langui au pied de ces tours. Il 
n'est même pas besoin pour cela que nous ayons lu les 
vieilles histoires. Les âmes de nos pères vibrent en- 
core en nous pour des douleurs oubliées, à peu près 
comme le blessé souffre à la main qu'il n'a plus. 

Ruiné par son seigneur, le paysan n'était pas quitte. 
Ce fut le caractère atroce de ces guerres des Anglais ; 
pendant qu'ils rançonnaient le royaume en gros, ils le 
pillaient en détail. Il se forma Dar tout le royaume des 



ÉTATS GÉNÉRAUX. 289 

compagnies, dites d'Anglais ou de Navarrais. Le Gal- 
lois Grifflth désolait tout le pays entre Seine et Loire, 
l'Anglais Knolles la Normandie. Le premier à lui seul 
saccagea Montargis, Étampes, Arpajon, Montlhéry, 
plus de quinze villes ou gros bourgs ^ Ailleurs, 
c'étaient l'Anglais Audley, les Allemands Albrecht et 
BYank Hennekin. Un de ces chefs, Arnaud de Cervo- 
les, qu'on appelait l'archiprêtre, parce qu'en effet, 
quoique séculier, il possédait un archiprêtré, laissa les 
provinces déjà pillées, traversa toute la France jus- 
qu'en Provence, mit à sac Salon et Saint-Maximin 
pour épouvanter Avignon. Le pape tremblant invita le 
brigand, le reçut comme un fils de France -, le fit 
dîner avec lui, et lui donna quarante mille écus, de 
plus l'absolution. Cervoles, en sortant d'Avignon, n'en 
pilla pas moins la ville d'Aix, d'où il alla en Bourgogne 
pour en faire autant. 

Ces chefs de bande n'étaient pas, comme on pourrait 
croire, des gens de rien, de petits compagnons, mais 
des nobles, souvent des seigneurs. Le frère du roi de 
Navarre pillait comme les autres ^ Dans les sauf-con- 
duits qu'ils vendaient aux marchands qui approvision- 
naient les villes, ils exceptaient nommément les choses 
propres aux nobles, les parures militaires : « Chapeaux 
de castor, plumes d'autruche et fers de glaive '*. » 

Les chevaliers du xiv^ siècle avaient une autre mis- 

' Froissart. 

* Froissart. 

' Philippe le Hardi, duc de Bourgogne, l'appelait son compère. 
Froissart l'appelle Monseigneur. 

* Froissart. 

T. IV. 19 



290 HISTOIRE DE FRANCE. 

siou que ceux des romans, c'était d'écraser le faible. 
Le sire d'Aubrécicourt volait et tuait au hasard îmur 
bien mériter de sa dame, Isabelle de Juliers, nièce de 
la reine d'Angleterre : « Car il était jeune et amoureux 
durement. » 11 se faisait fort de devenir au moins 
comte de Champagne ^ La dissolution de la monarchie 
donnait à ces pillards des espérances folles. C'était à 
qui entrerait par ruse ou par force dans quelque châ- 
teau mal gardé. Les capitaines des places se croyaient 
libres de leurs serments. Plus de roi, plus de foi. Ils 
vendaient, échangeaient leurs places, leurs garnisons. 
Cette vie de trouble et d'aventures, après tant d'an- 
nées d'obéissance sous les rois, faisait la joie des no- 
bles. C'était comme une échappée d'écoliers, qui ne 
ménagent rien dans leurs jeux. Froissart, leur histo- 
rien, ne se lasse pas de conter ces belles histoires. Il 
s'intéresse à ces pillards, prend part à leurs bonnes for- 
tunes : « Et toujours gagnoient pauvres brigands, etc.^» 

' Froissart. 

' « Et toujours gagnoient pauvres brigands à piller villes et 
châteaux... ils épioient une bonne ville ou cliàtel, une journée ou 
deux loin, et puis s'assembloient et entroient en cette ville droit 
sur le point du jour, et boutoient le feu en une maison ou deux; 
et ceux de la ville cuidoient que ce fussent mille armures de fer;... 
fci b'enfuyoient.. et ces Ifigands britoient maisons, coffres et écrins.. 
Et gagnèrent -ainsi plusieurs châteaux et les revendirent. Entre 
les autres, eut un brigand qui épia le fort cliâtel de Combourne 
en Limobin, avec trente de ses compagnons et l'échellèrent, et 
gagnèrent le seigneur dedans, et le mirent en prison en son châtel 
même, et le tinrent si longtemps, qu'il se rançonna atout vingt- 
quatre mille écus, et encore détint ledit brigand le châtel. Et par 
ses prouesses le roi de France le voulut avoir de lez lui, et acheta 
son châtel vingt mille écus et fut huissier d'armes du roi de France 
Et étoit appelé ce brigand Bacon. » 



ÉTATS GENERAUX. 291 

Il ne lui arrive nulle part de douter de leur loyauté. 
A peine doute-t-il de leur salut ^ 

L'eflfroi était tel à Paris, que les bourgeois avaient 
offert à Notre-Dame une bougie qui, disait-on, avait la 
longueur du tour de la ville- . On n'osait plus sonner 
dans les églises, si ce n'est à l'heure du couvre-feu, 
de crainte que les habitants en sentinelle sur les mu- 
railles n'entendissent venir l'ennemi. Combien la ter- 
reur n'était-elle pas plus grande dans les campagnes ! 
Les paysans ne dormaient plus. Ceux des bords de la 
Loire passaient les nuits dans les îles, ou dans des ba- 
teaux arrêtés au milieu du fleuve. En Picardie, les 
populations creusaient la terre et s'y réfugiaient. Le 
loDg de la Somme, de Péronne à l'embouchure, on 
comptait encore au dernier siècle trente de ces souter- 
rains^. C'est là qu'on pouvait avoir quelque impression 
de l'horreur de ces temps. C'étaient de longues allées 
voûtées de sept ou huit pieds de large, bordées de 
vingt ou trente chambres, avec puits au centre, pour 
avoir à la fois de l'air et de l'eau. Autour du puits, 
de grandes chambres pour les bestiaux. Le soin et la so- 
lidité qu'on remarque dans ces constructions indiquent 

• « Le coursier de Groquard trébucha et rompit .à son maître le 
col. Je ne sais que son avoir devint ni qui eut Tâme, mais je sais 
que Groquard flna ainsi. » Froissart. 

* Chroniques de Samt-Denis. 

' Ces souterrains paraissent avoir été creusés dès l'époque des 
invasions normandes. Ils furent probablement agrandis d'âge en 
âge. Une partie du territoire de Santerre, qui à elle seule possé- 
dait trois de ces souterrains, était appelée Territorium sanctœ li- 
berationis. Mém. de l'abbé Lebœuf, dans les Mém. de l'Acad. des 
inscr., XXVII, 179. 



292 HISTOIRE DE FRANCE. 

assez que c'était une des demeures 'ordinaires de la 
triste population de ces temps. Les familles s'y entas- 
saient à l'approche de l'ennemi. Les femmes, les enfants, 
y pourrissaient des semaines, des mois, pendant que les 
hommes allaient timidement au clocher voir si les 
gens de guerre s'éloignaient de la campagne. 

Mais ils ne s'en allaient pas toujours assez vite pour 
que les pauvres gens pussent semer ou récolter. Ils 
avaient beau se réfugier sous la terre, la faim les y 
atteignait. Dans la Brie et le Beauvoisis surtout, il n'y 
avait plus de ressources ^ Tout était gâté, détruit. 11 
ne restait plus rien que dans les châteaux. Le paysan, 
enragé de faim et de misère, força les châteaux, égor- 
gea les nobles. 

Jamais ceux-ci n'auraient voulu croire à une telle 
audace. Ils avaient ri tant de fois, quand on essayait 
d'armer ces populations simples et dociles, quand on 



• « Dont un si cher tenaps vint en France, que on vendoit un 
tonnelet de harengs trente écus, et toutes autres choses à l'ave- 
nant, et mouroient les petites gens de faim, dont c'étoit grand'pitié; 
et dura cette dureté et ce cher temps plus de quatre ans. » Frois- 
sart. — Les ecclésiastiques eux-mêmes souffrirent beaucoup : 
« Multi abbates et monacM depauperati et etiam abbatissae varia 
et aliéna loca per Parisios et alibi, divitiis diminutis, quasrere co- 
gebantur. Tune enim qui olim cum magna equorum scutiferorum 
caterva visi fuerant incedere, nunc peditando unico famulo et 
monacho cum victu sobno poterant contentari. » Contin. G. de 
Kangis, II, 122. — La misère et les insultes des gens de guerre 
inspirèrent souvent aux ecclésiastiques un courage extraordinaire. 
Nous voyons dans une occasion le chanoine de Robcbart abattre 
trois ISavarrais de son premier coup de lance. Ensuite il fit mer- 
veille de sa hache. L'évêque de Noyon faisait aussi une rude guerre 
& ces brigands. Froissart, II, 353. Secousse, I, 340-1. 



ETATS GENERAUX. 293 

les traînait à la guerre! On appelait par dérision le 
paysan Jacques Bonhomme, comme nous appelons 
Jeanjeans, nos conscrits ^ Qui aurait craint de maltrai- 
ter des gens qui portaient si gauchement les armes ? 
C'était un dicton entre les nobles : « Oignez vilain, il 
vous poindra; poignez vilain, il vous oindra-. » 

Les Jacques payèrent à leurs seigneurs un arriéré 
de plusieurs siècles. Ce fut une vengeance de désespé- 
rés, de damnés. Dieu semblait avoir si complètement 
délaissé ce monde!... Ils n'égorgeaient pas seulement 
leurs seigneurs, mais tâchaient d'exterminer les famil- 
les, tuant les jeunes héritiers, tuant l'honneur en vio- 
lant les dames ^. Puis, ces sauvages s'affublaient de 
beaux habits, eux et leurs femmes, se paraient de 
belles dépouilles sanglantes. 

* Gontin. G. de >«'angis. Les autres étjTQologies sont ridicules. 
Voyez Baluze, Pap. Aven., I, 333, etc. 

* « Quand on était dans les bons jours, que Ton ne voulait pas 
tuer ou qu'on ne le voulait que par hasard et par accident, il y 
avait une facétie qui se reproduisait souvent et qui était devenue 
traditionnelle. On enfermait le mari dans la huche où Ton pétrit 
le pain, et, jetant la femme dessus comme sûr un lit, on la violait. 
S'il y avait là quelque enfant dont les cris importunaient, au 
moyen d'un lien très-court on attachait à cet enfant un chat re- 
tenu par un de ses membres. Voyez- vous d'ici la figure de Jac- 
ques Bonhomme sortant de sa huche, blêmissant encore de rage 
sous cette couche de farine qui le rend grotesque et lui ôte jus- 
qu'à la dignité de son désespoir; le voyez-vous retrouvant sa 
femme et sa fille souillées, son enfant ensanglanté, dévisagé, tué 
quelquefois par le chat en fureur? » Bonnemère, Histoire des 
Pay&ans. Note de IS'iO. 

^ « Quaerentes nobilis et eorum maneria cum uxoribus et libe- 
ris exstii-pare... Dominas nobiles suas vili libidine opprimebant. » 
Cont. G. deîs^angis. 119. 



294 HISTOIRE DE FRANCE. 

Et toutefois, ils n'étaient pas tellement sauvages, 
qu'ils n'allassent avec une sorte d'ordre, par bannières, 
et sous un capitaine, un des leurs, un rusé paysan qui 
s'appelait Guillaume Callet ^ : « Et en ces assemblées 
avoit gens de labour le plus, et si y avoit de riches 
hommes bourgeois et aultres'-. » — « Quand on leur 
demandoit, dit Froissart, pourquoi ils faisoyent ainsi, 
ils répondoient qu'ils ne savoient, mais qu'il faisoyent 
ainsi qu'ils veoyent les autres faire; et pensoyent qu'ils 
dussent en telle manière destruire tous les nobles et 
gentilhommes du monde. » 

Aussi les grands et les nobles se déclarèrent tous 
contre eux, sans distinction de parti. Charles le Mau- 
vais les flatta, invita leurs principaux chefs ^ et pen- 



' Ou Caillet, dans les Chroniques de la France; Karle, dans le 
Continuateur de Nangis; Jacques Bonhomme, selon Froissart et 
l'auteur anonyme de la première Vie d'Innocent VI : « Et l'élurent 
le pire des mauvais, et ce roi on appeloit Jacques Bonhomme. » 
Froissart. — V. sur Calle, M. Perrens, page 247. 1860. 

'■' Chron. de Saint-Denis. — « Chaq«e village voulait avoir son 
chef, et au lieu de le prendre parmi les plus forcenés, ces pay- 
sans, qui paraissent dans l'histoire comme des bêtes fauves, s'a- 
dressaient de préférence au plus honorab' 3, au plus considérable 
et souvent au plus modéré. Dans le Valoir on trouve au nombre 
de ces cliefs Denisot Rebours, capitaine de Fresnoy; Lambert de 
Hautefontaine, frère de Pierre de Demeuille, qui était président 
au Parlement et conseiller du duc de Normandie ; Jean Hullot 
d'Efetaneguy, « homme de bonne famé et renommée, » disent les 
lettres de rémission; Jean Nerenget, curé de Gélicourt; Colart, 
le meunier, gros bourgeois de la comté de Clermont; la dame de 
Belhencourt, tille du ^eigneui- de Saint-Martin le Guillart. » 
Perrens, Etienne Marcel, page 245, d'après le Trésor des Char- 
tes, 1860. 

• « Blatiditiis advocavit. » Cent. G. do N. 



ETATS GÉNÉRAUX. 295 

dant les pourparlers il fit main basse sur eux. Il 
couronna le roi des Jacques d'un trépied de fer rouge. 
Il les surprit ensuite près de Montdidier, et en fit un 
grand carnage. Les nobles se rassurèrent, prirent les 
armes, et se mirent à tuer et brûler tout dans les cam- 
pagnes, à tort ou à droite 

La guerre des Jacques avait fait une diversion utile 
à celle de Paris. Marcel avait intérêt à les soutenir-. 



' Chateaubriand, Études hist., édit. 1831, t. IV, p. 170: «Nous 
avons encore les complaintes latines que l'on chantait sur les mal- 
heurs de ces temps, et ce couplet : 

Jacques Bonhomme, 
Cessez, cessez, gens d armes et piétons, 
De piller et manger le Bonhomme, 
Qui de longtemps Jacques Bonhomme 
Se nomme. » 

Ce couplet est-il bien ancien? — Pour les complaintes latines, 
voyez Mém. collection Petitot, t. V, p. 181. 

^ « Si Marcel était trop politique pour no pas prolilcr d'une di- 
version si opportune, il ne pouvait ni la prévoir, puisqu'elle ne 
tut pas concertée, ni la provoc^uer, puisque, malgré rallianco de 
quelques bonnes villes, il n'exerçait directement aucune action 
hors de Paris. Tous ses actes sont d'un liomme que les événements 
ont surpris et qui ne songe qu'après coup à en tirer parti. « Plaise 
vous sçavoir, écrivait-il le 1 1 juillet (13!i8), que les dites choses 
furent en Beauvoibis commencées et laictes sans nostre sceu et 
TOlenté. » On objecte qu'il avait intérêt à nier la part qu'il venait 
de prendre à la Jacquerie ; mais il ne la nie que pour les premiers 
jours. » Perrens, page 239. — « ... Et mieulsamerien^ cstre mort 
que avoir apprové les fais par la manière qu'ils furent commen- 
cié par aucuns des gens du plat paii^ de Beauvoibis, mais envoias- 
mes bien trois cens combatans de noz gens et lettres de credance 
pour euls faire désister de grans mauls qu'il faisoient, et pour ce 
qu'il ne voudrent désister des choses qu'il laisoient, ne encliner 
à nostre requeste, nos gens se départirent d'euls et de nostre 



296 HISTOIRE DE FRANCE. 

Les communes hésitaient. Senlis et Meaux les reçu- 
rent. Amiens leur envoya quelques hommes, mais les 
iit bientôt revenir. Marcel, qui avait profité du soulè- 
vement pour détruire plusieurs forteresses autour de 
Paris, se hasarda à leur envoyer du monde pour les 
aider à prendre le Marché de Meaux. D'abord le prévôt 
des monnaies leur conduisit cinq cents hommes, aux- 
quels se joignirent trois cents autres sous la conduite 
d'un épicier de Paris. 

commandement firent crier bien en soixante villes sur paine de 
perdre la te^te que nuls ne tuast femmes, ne enfans de gentil 
homme, ne gentil femme se il n'e^toit ennemi de la bonne ville de 
Paris, ne ne robast, pillast, ardeist, ne abati^t maisons qu'il eus- 
sent, et au temps de lors avoit en la ville de Paris plus de mille 
que gentils hommes que gentils femmes et y eotoit ma dame de 
Flandres, ma dame la royne Jehanne et ma dame d'Orliens, et à 
tous on ne fit que bien et honneur et encores en y a mil qui y 
sont venus à seurté, ne à bons gentils hommes, ne à bonnes 
gentils femmes qui nul mal n'ont fait au peuple, ne ne veulent 
faire, nous ne voulons nul mal... » Lettre d'Etienne Marcel aux 
bonnes villes de France et de Flandre (publiée par M. Kervyn 
de Lettenhove, dans les Bulletins de l'Acad. roy. de Belg., 
t. XX, n" 9). 

« Quand Marcel vit les efforts intelligents de Guillaume Galle 
pour former un faisceau de tant de bandes dispersées, il com- 
prit le parti qu'on pouvait tirer de cette nouvelle lorce en la 
réglant. C'est pourquoi, sur divers points, il indiqua aux Jac- 
ques les chefs qu'ils devaient choisir, tandis qu'ailleurs il com- 
muniquait avec ceux qu'ils avaient élus d'eux-mêmes... il leur 
recommandait de raser tous les châteaux qui pouvaient nuire aux 
Parisiens. S'il redoutait les ravages et les meurtres inutiles, il ac- 
ceptait le but de cette guerre, qui devait être l'abaissement de la 
noblesse. 

« Mais bientôt il put se convaincre qu'il ne suffisait pas de di- 
riger de loin, par ses conseils, des alliés indociles, et qu'il fallait 
tout ensemble leur envoyer des hommes d'armes et des chefs qui 



ÉTATS GÉNÉRAUX. 29? 

La duchesse d'Orléans, la duchesse de Normandie, 
une foule de nobles dames, de demoiselles et d'enfants, 
s'étaient jetées dans le Marché de Meaux, environné de 
la Marne. De là elles voyaient et entendaient les Jac- 
ques qui remplissaient la ville. Elles se mouraient de 
peur. D'un moment à l'autre, elles pouvaient être 
forcées, massacrées. Heureusement il leur vint un se- 
cours inespéré. Le comte de Foix et le captai de Ruch 
(ce dernier au service des Anglais) revenaient de la 
croisade de Prusse, avec quelques cavaliers. Ils appri- 
rent à Chàlons le danger de ces dames, et chevauchè- 
rent rapidement vers Meaux. Arrivés dans le Marché : 
« Ils firent ouvrir tout arrière, et puis se mirent au- 
devant de ces vilains, noirs et petits et très-mal armés, 
et lancèrent à eux de leurs lances et de leurs épées. 



leur donnassent l'exemple. Il organisa une double expédition de 
Parisiens et de mercenaires à leur solde. L'une, sous les ordres de 
l'épicier Pierre Gilles et de l'orfèvre Pierre Desbarres, devait 
attaquer les châteaux, principalement au sud de Paris... L'autre, 
dirigée par Jean Vaillant, prévôt des monnaies, devait se joindre 
à Guillaume Galle... » 

La bourgeoisie parisienne, en prenant part à la Jacquerie, com- 
înunique sa modération aux chefs et aux paysans. « C'est un fait 
certain que, partout où elle parut, la vie même de ses plus cruels 
ennemis fut respectée : il n'y a rien à sa charge dans le volumi- 
neux recueil du Trésor des Chartes, ni dans les chroniqueurs, si 
ce n'est la ruine de quelques châteaux qui la menaçaient inces- 
^.amment. On y voit même que les colonnes bourgeoises parcou- 
raient le pays en annonçant, au nom du prévôt des marchands, 
qu'il était défendu, sous peine de mort, de tuer les femmes ou les 
enlants des gentilshommes; elles offraient en outre un asile aux 
familles de leurs ennemis, lorsque ces familles ne portaient pas 
un nom trop notoirement odieux aux Parisiens. » Perrens, Et. Mar- 
cel, p. 2S1, 2u4. (1860.) 



29S HISTOIRE DE FRANCE. 

Ceux qui étoient devant et qui sentoient les horions 
reculèrent de Jddeur et tomboient les uns sur les au- 
tres. Alors issirent les gens d'armes hors des barrières 
et les abattoient à grands monceaux et les tuoieni 
ainsi que bêtes et les reboutèrent hors de la ville. Ilf, 
en mirent à fin plus de sept mille et boutèrent le feu 
en la désordonnée ville de Meaux (9 juin 1358)'. » 

Les nobles firent partout main b; s o sur les paysans, 
sans s'informer de la part qu'ils avaient prise à la Jac- 
querie; et ils firent, dit un contemporain, tant de 
mal au pays, qu'il n'y avait pas besoin que les Anglais 
vinssent pour la destruction du royaume. Ils n'auraient 
jamais pu faire ce que firent les nobles de France ^ » 

' Froissart. — Lire en regard des exagérations passionnées de 
Froissart le récit de M. Perrens, fait ici d"après le Trésor des 
Chartes. (1860.) 

^ Contin. G. de Nangis. — Marcel trace le tableau de cette ef- 
froyable réaction dans la lettre qu'il écrit, le 1 1 juillet i 338, « aux 
bonnes villes de France et de Flandre :»«... Nous pensons que 
vous avez bien oy parler comment très-grant multitude de nobles, 
tant de vostre paiis de Flandres, d'Artois, de Boulenois, de Gui- 
nois, de Ponthieu, de Haynault, de Corbiois, de Beauvoisis et de 
Vermendois, comme de plusieurs autres lieux par manière uni- 
versele de nobles universaument contre .non nobles, sens faire 
distinction quelconques de coulpables ou non coulpables, de bons 
ou de mauvais, sont venuz en armes par manière d'o&tilité, de 
murdre et de roberie, de ça l'yaue de la Somme et aussi deçà 
l'yaue d'Oise, et combien que à plusieurs d'euls rien ne leur ait 
esté méfiait, toutevoies il ont ars les villes, tué les bonnes gens 
des paiis, sens pitié et miséricorde quelconques, robe et pillié 
tout quanques il ont trouvé, femmes, enfans, pre^tres, religieifx, 
mis à crueu&es gehines pour savoir l'avoir des gens et ycels 
prendre et rober, et plusieurs d'iceuls fait morir es gehines... les 
pucelles corrompues et les femmes violées en présence de leurs 
maris, et briefment fv'A pins de mauls plus cruelment et plus in- 



ÉTATS GÉNÉRAUX. 299 

Ils voulaient traiter Seiilis comme Meaux. Ils s'en 
firent ouvrir les portes, disant venir de la part du 
régent, puis ils se mirent à crier : « Ville prise ! ville 
gagnée. » Mais ils trouvèrent tous les bourgeois en 
armes, et même d'autres nobles qui défendaient la 

humainement que oncques ne firent les Wandres, ne Sarrazins... 
et encore ès-dits mauls persévèrent de jour en jour, et tous mar- 
chans qu'ils trouvent mettent à mort en raençonnent et optent 
leurs marchandises, tout homme non noble de bonnes villes ou de 
plat paiis et les laboureurs tous mettent à mort et robent et dé- 
robent... Et bien savons que monseigneur le duc (le régent), nous, 
noz biens et de tout le plat paiis a mis en habandon aus nobles et 
de ce qu'il ont fait et feront sur nous, les a advoez, ne n'ont autres 
gaiges de li que ce que il peuvent rober, et combien que lidit 
noble, depuis la prise du roy nostre sire, ne se soient volu armer 
contre les ennemis du royaume, si comme chascun a veu et sceu, 
ne aussi monseigneur le duc, toutevoies contre nous se sont armé 
et contre le commun, et pour la très-grant hayne qu'ils ont à 
nous, et à tout le commun et les grant pilles et roberies que il 
font sur le peuple, il en vient grant et si grant quantité que c'est 
merveille. » Lettre d'Etienne Marcel aux bonnes villes de France 
et de Flandre (publiée par M. Kervyn de Lettenhove). — V. aussi 
Perrens, p. 263 et 401 et seq. 

Le régent, qui n"eut pas un mot de blâme pour les gentilshom- 
mes qui s'étaient rendus coupables de ces meurtres et de ces spo- 
liations, nous apprend lui-même qu'au mois d'août (1358; les 
nobles continuaient « de piller, de voler, de violer dans les envi- 
rons de Reims (et ailleurs), malgré les défenses par lui laites. » 
Les habitants de dive^^es villes, entre autres Saint-Thierry, Tal- 
mersy, le Grand et le Petit-Pouillon, Villers-Sainte-Anne,- Clio- 
nay, Chàlon-sur-Ve»le, et Villers-Franqueux voulurent s'opposcr 
à ces indignes traitements; les nobles en tuèrent plus de cin- 
quante. Cependant le prévôt forain de Laon accu.>e les bourgeois 
d'avoir attaqué les gentilshommes au service du régent et les veut 
condamner à l'amende, « et que pis est les diz nobles accompai- 
gniez de plusieurs autres se soient depuis efïorciez et s'efforcent 
encore do jour en jour de chevauchicr et chevauchent continuel- 



300 HISTOIRE DE FRANCE. 

ville. On lança sur eux, par la pente rapide de la grande 
rue, des charrettes qui les renversèrent. L'eau bouil- 
ante pleuvait des fenêtres. « Les uns s'enfuirent à 
IMeaux conter leur déconfiture et se faire moquer ; les 



lement es dites villes de mettre à mort et peurs genz et chevaux 
de harnais et autres, à rançonner villes et gen2, pour lesquelles 
choses il a convenu tous les diz hahitanz desdites villes aler de- 
mourer hors d'icelles sanz que aucun y soit demouré, mais sont 
les maisons demeurées vagues et les biens qui sont au pais péris- 
sent aus champs et aussi les autres héritages demeurent gastes, 
încultives et inutiles, dont très-grant domage et inconveniens se 
pourroient eiisuir, car le pais en pourroit estre desers, les villes 
despeupliees et la bonne ville de Remz perie laquelle des villes du 
plat pais se gouverne par ycelle. » Lettres de Rémission pour les 
habitans de Saint-Thierry, etc. [Trésor des Chartes^ Re^. 86, 
f- 130). 

V. Perrens, p. 26S, — p. 267 : « Le régent avoue, dans les 
lettres de rémission, que les nobles incendiaient et détruisaient 
les villes qui n'avaient pris aucune part à la Jacquerie, par exem- 
ple, dans la seule prévôté de Vitry, Heislemarrois, Strepey, Vitry, 
Bugnicourt et Dully. » Lettres de Rémission pour les habitants 
de Heislemarrois, etc. [Trésor des Chartes^ reg. 81, /"" 122;. 
— « Les incendies qu'ils allumèrent, dit le continuateur de iS'an 
gis, font encore verser des larmes. » 

Lire Perrens, chap. x, sur cette réaction nobiliaire : « Le^ 
cruautés des nobles et de leurs hommes d'armes surpassèrent 
celles des paysans par le nombre et la durée. » Froissart parle de 
cent mille hommes qui auraient pris part à la Jacquerie, tandis 
que le continuateur de Nangis dit six mille seulement. — La Jac- 
querie avait commencé le 21 mai 1338, et non en novembre 1387, 
comme le dit Froissart. Le 9 juin, jour du départ de l'expédition 
contre Mcaux, elle était déjà terminée : elle avait donc, en réa- 
lité, duré moins de trois semaines. Les représailles des nobles 
étaient déjà commencées le 9 juin, et au mois d'août, quand le 
régent rentra dans Paris, elles duraient encore : elles avaient eu 
pour théâtre à peu prés tout le pays de langue d'oil. » — Pages 240, 
271, Etienne Marcel. 1860. 



ÉTATS GÉNÉRAUX. 301 

autres qui restèrent sur la place, ne feront plus de 
mal aux gens de Senlis^ » 

C'est un prodige qu'au milieu de cette dévastation 
des campagnes, Paris ne soit pas mort de faim. Cela 
fait grand honneur à l'habileté du prévôt des mar- 
chands. Il ne pouvait nourrir longtemps cette grande 
et dévorante ville sans avoir pour lui la campagne ; de 
là l'apparente inconstance de sa conduite. Il s'allia 
aux Jacques, puis au roi de Navarre, destructeur des 
Jacques. La cavalerie de ce prince lui était indispen- 
sable pour garder quelques routes libres, tandis que le 
dauphin tenait la rivière. Il fit donner à Charles le 
Mauvais le titre de capitaine de Paris (15 juin). Mais 
le prince lui-même n'était pas libre. Il fut abandonné 
de plusieurs de ses gentilshommes, qui ne voulaient 
pas servir la canaille contre les honnêtes gens. Cepen- 
dant les bourgeois mêmes tournaient contre lui ; ils lui 
en voulaient d'avoir détruit les Jacques, et ils soup- 
çonnaient bien que leur capitaina ne faisait pas grand 
cas d'eux. 

Cependant les vivres enchérissaient. Le dauphin, 
avec trois mille lances, était à Charenton et arrêtait 
les arrivages de la Seine et de la Marne. Les bourgeois 
sommèrent le roi de Navarre de les défendre, de sor- 
tir, de faire enfin quelque chose. Il sortit, mais pour 
traiter. Les deux princes eurent une longue et secrète 
entrevue, et se séparèrent bons amis. Le roi de Na- 
varre ayant encore osé rentrer dans Paris, ses plus 



* « Qui yero mortui remanserunt, genti Silvanectensi ampliùs 
non nocebunt. » Contin. G. de Nantis. 



302 HISTOIRE DE FRANCE. 

déterminés partisans et Marcel lui-môme lui ôtêrent 
le titre de capitaine de la ville. II se retii'a en se plai- 
gnant fort; Navarrais et boui'geois se querellèrent, et 
il y eut quelques hommes de tués. 

La position de Marcel devenait mauvaise. Le dau- 
phin tenait la haute Seine, Charenton, Saint-Maur; le 
roi de Navarre, la basse, Saint-Denis. 11 battait toute 
la campagne. Les arrivages étaient impossibles. Paris 
allait étouffer. Le roi de Navarre, qui le voyait bien, 
se faisait marchander par les deux partis. La dauphine 
et beaucoup de bonnes gens, c'est-à-dire des seigneurs, 
des évèques, s'entremettaient, allaient et venaient. On 
offrait au roi de Navarre quatre cent mille florins, 
pourvu qu'il livrcàt Paris et MarceP. Le traité était 
déjà signé, et une messe dite, où les deux princes de- 
vaient communier de la même hostie. Le roi de Navarre 
déclara qu'il ne pouvait, n'étant pas à jeun -. 

Le dauphin lui promettait de l'argent. Marcel lui en 
donnait. Toutes les semaines il envoyait à Charles le 
Mauvais deux charges d'argent pour payer ses trou- 
pes. Il n'avait d'espoir qu'en lui; il l'allait voir à Saint- 
Denis; il le conjurait de se rappeler que c'étaient les 
gens de Paris qui l'avaient tiré de prison, et eux en- 
core qui avaient tué ses ennemis. Le roi de Navarre 
lui donnait de bonnes paroles ; il l'engageait : « A se 
bien pourvoir d'or et d'argent, et à l'envoyer har- 
diment à Saint-Denis ; qu'il leur en rendrait bon 
compte ^ 



' Froissart. 

* Secoubtic. — * Froissart. 



ÉTATS GÉNÉRAUX. 303 

Ce roi des bandits ne pouvait, ne voulait sans doute 
les empêcher de piller. Les bourgeois voyaient leur 
argent s'en aller aux pillards, et les vivres n'en venaient 
pas mieux. Le prévôt était toujours sur la route de 
Saint-Denis, toujours en pourparlers. Cela leur donnait 
à penser. De tant d'argent que levait Marcel, n'en 
gardait-il pas bonne part? Déjà on avait épilogue sur 
les salaires que les commissaires des états s'étaient 
libéralement attribués à eux-mêmes '. 

Les Navarrais, Anglais et autres mercenaires, 
avaient suivi la plupart le roi de Navarre à Saint- 
Denis. D'autres étaient restés à Paris pour manger leur 
argent. Les bourgeois les voyaient de n au vais œil. Il 
y eut des batteries, et l'on en tua plus de soixante. 
Marcel, qui ne craignait rien tant que de se brouiller 
avec le roi de Navarre, sauva les autres en les empri- 
sonnant, et le soir même il les renvoya à Saint-Denise 
Les bourgeois ne le lui pardonnèrent pas. 

Cependant les Navarrais poussaient leurs courses 
jusqu'aux portes; on n'osait plus sortir. Les Parisiens 
se fâchèrent ; ils déclarèrent au prévôt qu'ils voulaient 
châtier ces brigands. Il fallut leur complaire, les faire 
sortir, pour chercher les Navarrais. Ayant couru tout 
le jour vers Saint-Cloud, ils revenaient fort las (c'était 
le 22 juillet), traînant leurs épées, ayant défait leurs 
bassinets ^ se plaignant fort de n'avoir rien trouvé, 

' Ordonn. III. Voyez aussi Villani. 

* Chroniques de France. 

• « Et portoit l'un bon bassinet en sa main, l'autre à son col, les 
autres par lâcheté et ennui traînoient leurs épées ou les portoient 
en écharpe. » Froissai^t. 



304 HISTOIRE DE FRANCE. 

lorsqu'au fond d'un chemin ils. trouvent quatre cents 
hommes qui se lèvent et tombent sur eux. Us s'enfui- 
rent à toutes jambes, mais avant d'atteindre les portes, 
il en périt sept cents ; d'autres encore furent tués le 
lendemain lorsqu'ils allaient chercher les morts. Cette 
déconfiture acheva de les exaspérer contre Marcel : 
c'était sa faute, disaient-ils; il était rentré avant 
eux\ il ne les avait pas soutenus; probablement il 
avait averti l'ennemi. 

Le prévôt était perdu. Sa seule ressource était de se 
livrer au roi de Navarre, lui et Paris, et le royaume 
s'il pouvait. Charles le Mauvais touchait au but de son 
ambition "^ Marcel aurait promis au roi de Navarre de 
lui livrer les clefs de Paris, pour qu'il se rendit maître 
de la ville, et tuât tous ceux qui lui étaient opposés. 
Leurs portes étaient marquées d'avance^. 

La nuit du 31 juillet au 1^^ août, Etienne Marcel en- 
treprit de hvrer la ville qu'il avait mise en défense, 
les murailles qu'il avait bâties. Jusque-là, il semble 
avoir toujours consulté les échevins, même sur le 
meurtre des deux maréchaux. Mais cette fois, il voyait 

* V. dans Perrens la discussion de ce fait, si Marcel rentra en 
ville avant ou après le combat de la porte Saint-Honoré. « Il est 
probable que si Marcel était rentré avant le combat, il n'en eut 
la nouvelle que lorsque la lutte était terminée. » Page 303, note. 
1860. 

^ « Ad hoc totis viribus anhelabat. » Contin. G. de Nangis. 

* Le plus grave historien de ce temps, témoin oculaire de toute 
cette révolution, le Continuateur de Guillaume de Nangis qui rap- 
porte ces bruits, semble les révoquer en doute. « On a du moins, 
dit-il, accusé depuis le prévôt et i-es amis de toutes ces choses. » 
V. Perrens, Etienne Marcel. fl«GO.) 



ÉTATS GÉNÉRAUX. 30a 

que les autres ne scugeaient plus qu'à se sauver en le 
perdant. 

Celui des échevins sur lequel il comptait le plus, 
qui s'était le plus compromis, qui était son compère, 
Jean ]\laillart , lui avait cherché querelle le jour 
même. Maillart s'entendit avec les chefs du parti du 
dauphin, Pépin des Essarts et Jean de Charny; et tous 
trois, avec leurs hommes, se trouvèrent à la bastille 
Saint-Denis, que Marcel devait livrer. 

« Et s'en vinrent un peu avant minuit... et trou- 
vèrent ledit prévôt des marchands, les clefs de la 
porte en ses mains. Le premier parler que Jean 
Maillart lui dit, ce fut qvrn il lui demanda par son 
nom : « Etienne, Etienne, que faites-vous ci à cette 
heure? » Le prévôt lui répondit : « Jean, à vous 
qu'en monte de savoir? je suis ci pour prendre garde 
de la ville dont j'ai le gouvernement. » — « Par 
Dieu, répondit Jean Maillart, il ne va mie ainsi; 
mais n'êtes ci à cette heure pour nul bien; et je le 
vous montre, dit-il à ceux qui étoient de-lez (près) 
lui, comment il tient les clefs des portes en ses mains 
pour trahir la ville. » Le prévôt des marchands 
s'avança et dit : « Vous mentez. » — « Par Dieu ! ré- 
pondit Jean Maillart, traître, mais vous mentez ! » et 
tantôt férit à lui et dit à ses gens : « A la mort, à la 
mort tout homme de son côté, car ils sont traîtres. » 
Là eut grand hutin et dur; et s'en fut volontiers le 
prévôt des marchands fui s'il eût pu; mais il fut si 
hâté qu'n ne put. Car Jean Maillart le férit d'une 
hache sur la tête et l'abattit à terre, quoique ce fut 
son compère, ni ne se partit de lui jusqu'à ce qu'il fut 
T. IV. 20 



306 HISTOIRE DE FRANCE. 

occis et six de ceux qui là étoient, et le demeurant 
pris et envoyé en prison ^ » 

Selon une version plus vraisemblable, Marcel et cin- 
quante-quatre de ses amis qui étaient venus avec lui 
tombèrent frappés par des gardes obscurs de la porte 
Saint-Antoine ^ 

Cependant ^es meurtriers s'en allèrent, criant par la 
ville et éveillant le peuple. Le matin, tous étaient 
assemblés aux halles, où Maillart les harangua. Il leur 
conta comment cette même^nuit, la ville devait être 
courue et détruite, si Dieu ne l'eût éveillé lui et ses 
amis, et ne leur eût révélé la trahison. La foule apprit 
avec saisissement le péril où elle avait été sans le 
savoir ; tous joignaient les mains et remerciaient 
Di 13. 



* Froissart. 

» V. Perrens, Etienne Marcel. 1860. 

• « Ceux qui le matin avaient pris les armes pour « vivre et 
mourir avec les chefs du peuple, » déclaraient, le soir, ne s'être 
armés que pour ouvrir les portes de Paris au régent. En un 
inotant, tous les chaperons rouges et pers (bleu foncé) avaient 
dibparu, et chacun donnait des marques bruyantes d'une joie qu 
n'était pa& dans les cœurs. » 

Parmi ceux qui donnèrent l'exemple de la résistance aux vain 
queurs, il faut nommer surtout Nicolas de la Courtneuve. « Gard-; 
de la Monnaie à Rouen, il avait été nommé par Marcel aux même::, 
fonctions à la Monnaie de Paris. Il resta à son pobte, et il sut em- 
pêcher qu'aucun de» ouvriers soumis à'ses ordres ne se pronon- 
çât pour Maillart et le régent. Le lendemain de la mort du pré- 
vôt, Jean le Flament, maitre de la Monnaie du roi, s'étant pré.- enté 
à l'hôtel des Monnaies pour en prendre possesbion et s'en faire re- 
mettre les clefs, Micolas de la Courtneuve refusa d'obéir, attendu, 
dit-il, qu'on ne savait pas encore qui était le seigneur. ...Lorsque 
cniin il se fut assuré qu'il n'y avait plus d'espéranee, plutôt que 



ÉTATS GÉNÉRAUX. 307 

Telle fut la première impression. Qu'on ne croie pas 
pourtant que le peuple ait été ingrat pour celui qui 
avait tant fait pour lui. Le parti de Marcel, qui comp- 
tait beaucoup d'hommes instruits et éloquents ^ sur- 
vécut à son chef. Quelques mois après, il y eut une 
conspiration pour venger Marcel. Le dauphin fit rendre 
à sa veuve tous les meubles du prévôt qui n'avaient 
pas été donnés ou perdus, dans le moment qui suivit 
sa mort^ 

La carrière de cet homme fut courte et terrible. En 
1356, il sauve Paris, il le met en défense. De concert 
avec Robert Le Coq, il dicte au dauphin la fameuse 



de remettre les clefs à un offlcier du régent, il les donna à Pierre 
le maréchal, que Marcel avait nommé maitre particulier des mon- 
naies. » Perrens, Et. Marcel, p. 319. 1860. 

* « Multum solemnes et éloquentes quàm plurimum et docti. » 
Contin. G. de Nangis. — « Les forces de cette opposition étaient 
sans doute considérables, quoique les auteurs n'en parlent point, 
puisque, avant de rentrer dans Paris, le régent crût qu'il était 
nécessaire de nommer une commission chargée d'admettre les tur- 
bulents à composition moyennant tinance. » Perrens, p. 320, d'après 
Trésor des Chartes, reg. 86, p. 4 U. 

Trésor des Chartes, reg. 90, p. 382. Secousse. — V. dans Per- 
rens le complot et la mort héroïque de Martin Pisdoé, « changeur 
fort riche et fort estimé. » Décembre 1359, chap. xv, pages 346 et 
suiv. (IStiO.) 

* « Marguerite des Essarts, veuve d'Etienne Marcel, ne voulut 
point se remarier. Ce fut qn souvenir des services rendus par son 
père, Pierre des Essarts, à Philippe de Valois, que le régent 
lui fit restituer tous ses biens meubles et accorder pour elle et 
ses six enfants en bas âge une rente annuelle de soixante livres 
parisis, faible compensation^ de la perte des trois mille écus d'or 
qu'elle avait apportés en dot, et de tous les biens de Marcel. » 
Perrens, chap. xiv, page 339. [Trésor des Chartes, reg. 90, f^ 49.) 
18G0. 



308 HISTOIRE DE FRANCE. 

ordonnance de 1357. Cette réforme du royaume par 
l'influence d'une commune ne peut se faire .que par 
des moyens violents. Marcel est poussé de proche en 
proche à une foule d'actes irréguliers et funestes. 11 
tire de prison Charles le Mauvais pour l'opposer au 
dauphin, mais il se trouve avoir donné un chef aux 
bandits. Il met la main sur le dauphin, il lui tue ses 
conseillers, les ennemis du roi de Navarre. 

Abandonné des états, il tue les états en les faisant 
comme il les veut, en créant des députés, en rempla- 
çant les députés des nobles par des bourgeois de Paris ^ 
Paris ne pouvait encore mener la France, Marcel 
n'avait pas les ressources de la Terreur ; il ne pouvait 
assiéger Lyon, ni guillotiner la Gironde. La nécessité 
des approvisionnements le mettait dans la dépendance 
de la campagne. Il s'allia aux Jacques, et, les Jacques 
échouant, au roi de Navarre. Celui à qui il s'était 
donné, il essaya de lui donner le royaume; il y périt, 

La doctrine classique du Sahis popiili, du droit de 
tuer les tyrans, avait été attestée, au commencement 
du siècle, par le roi contre le pape. Un demi-siècle 

* Ce fut un des principaux giief s contre Marcel qu'il ait peu à 
peu laissé convertir le conseil en une réunion secrète de ses seuls 
amis qu'il présidait lui-même et qui s'imposait aux Parisiens 
comme la seule autorité. A cela l'on répond qu'il était naturel 
que le prévôt s'appuyât sur ses amis et ne mît pas ses adversaires 
dans le secret de ses desseins. Ces conciliabules secrets n'en exci- 
tèrent pas moins les accusations les plus passionnées, et quand 
plus tard le dauphin accorda des lettres de rémission à la ville de 
Paris, il eut soin d'en excepter les 'membres du conseil secret, 
comme coupables de haute trahison. (V. Perrens, Etienne Marcel, 
p. 142.) (18G0.) 



ÉTATS GÉNÉRAUX. 309 

est à peine écoulé; Marcel la tourne contre la royauté 
elle-même, contre les serviteurs de la royauté. 

Cette tache sanglante dont la mémoire d'Etienne 
Marcel est restée souillée ne peut nous faire oublier 
que notre vieille charte est en partie son ouvrage. Il 
dut périr, comme ami du Navarrais, dont le succès eût 
démembré la France ; mais dans l'ordonnance de 1357, 
il vit et vivra. 

Cette ordonnance est le premier acte politique de la 
France, comme la Jacquerie est le premier élan du 
peuple des campagnes. Les réformes indiquées dans 
l'ordonnance furent presque toutes accoriiplies par nos 
rois. La Jacquerie, commencée contre les nobles, con- 
tinua contre l'Anglais. La nationalité, l'esprit mili- 
taire, naquirent peu à peu. Le premier signe peut-être 
de ce nouvel esprit se trouve, dès l'an 1359, dans un 
récit du continuateur de Nangis. Ce grave témoin, qui 
note jour par jour tout ce qu'il voit et entend, sort de 
sa sécheresse ordinaire, pour conter tout au long une 
de ces rencontres où le peuple des campagnes laissé à 
lui-mê^ûe commença à s'enhardir contre l'Anglais. Il 
s'y arrête avec complaisance : « C'est, dit-il naïvement, 
que la chose sest passée près de mon pays, et qu'elle 
a été menée bravement par les paysans, }Mr Jacques 
Bonlwmme ' . 

Il y a un lieu assez fort au petit village près Com- 
piègne, lequel dépend du monastère de Saint-Corneille. 
Les habitants, voyant qu'il y avait péril pour eux si 



' Per ruhticorf, ;<eu Jacques Bonhomme, .strenuè expeditum. 
Contin. G. de Nangis» 



310 HISTOIRE DE FRANCE. 

les Anglais s'en emparaient, l'occupèrent, avec la per- 
mission du régent et de l'abbé, et s'y établirent avec 
des armes et des vivres. D'autres y vinrent des villa- 
ges voisins, pour être plus en sûreté. Ils jurèrent à 
leur capitaine de défendre ce poste jusqu'à la mort. Ce 
capitaine, qu'ils s'étaient donné du consentement du 
régent, était un des leurs, un grand et bel homme, 
qu'on appelait Guillaume aux Allouettes. Il avait avec 
lui pour le servir un autre paysan d'une force do 
membres incroyable, d'une corpulence et d'une taille 
énorme, plein de vigueur et d'audace, mais, avec cette, 
grandeur de corps, ayant une humble et petite opinion 
de lui-même. On l'appelait le Grand-Ferré*. Le capi- 
taine le tenait près de lui comme sous le frein, pour le 
lâcher à propos. Ils s'étaient donc mis là deux cents, 
tous laboureurs ou autres gens qui gagnaient humble- 
ment leur vie par le travail de leurs mains. Les 
Anglais, qui campaient à Creil, n'en tinrent grand 
compte, et dirent bientôt : « Chassons ces paysans, la 
place est forte et bonne à prendre. » On ne s'aperçut 
pas de leur approche, ils trouvèrent les portes ouvertes 
et entrèrent hardiment. Ceux du dedans, qui étaient 
aux fenêtres, sont d'abord tout étonnés de voir ces 
gens armés. Le capitaine est bientôt entouré, blessé 
mortellement. Alors le Grand-Ferré et les autres se 
disent : « Descendons, vendons bien notre vie; il n'y a 
pas de merci à attendre. » Ils descendent en effet, sor- 



' « Et juxtà ejus corporis magnitudinem, habebat in se humili- 
tatem et reputationis intrinbecae parvitatem, nomine Magnus 
Fcrratut;. v Contin. G le >'angis. 



ETATS GÉNÉRAUX. 311 

tent par plusieurs portes, et se mettent à frapper sur 
les Anglais, comme s'ils battaient leur blé daus l'aire^; 
les bras s'élevaient, s'abattaient, et chaque coup était 
mortel. Le Grand, voyant son maître et capitaine 
frappé à mort, gémit profondément, puis il se porta 
entre les Anglais et les siens qu'il dominait également 
des épaules, maniant une lourde hache, frappant et 
redoublant si bien qu'il fit place nette; il n'en touchait 
pas un qu'il ne fendit le casque ou n'abattit les bras. 
Voilà tous les Anglais qui se mettent à fuir; plusieurs 
sautent dans le fossé et se noient. Le Grand tue leur 
porte-enseigne, et dit à un de ses camarades de porter 
la bannière anglaise au fossé. L'autre lui montrant 
qu'il y avait encore une foule d'ennemis entre lui et 
le fossé : « Suis-moi donc, » dit Le Grand. Et il se mit 
à marcher devant, jouant de la hache à droite et à 
gauche, jusqu'à ce que la bannière eût été jetée à 
l'eau... Il avait tué en ce jour plus de quarante hom- 
mes... Quant au capitaine, Guillaume aux AUouettes, 
il mourut de ses blessures, et ils l'enterrèrent avec 
bien des larmes, car il était bon et sage... Les Anglais 
furent encore battus une autre fois par Le Grand. 
Mais cette fois hors des murs. Plusieurs nobles Anglais 
furent pris, qui auraient donné de bonnes rançons, si 
on les eût rançonnés, comme font les nobles ^ ; mais on 
les tua, afin qu'ils ne fissent plus de mal. Cette fois 
Le Grand, échaufïé par cette besogne, but de l'eau 



« Super Angiicos ita se liaLebant, ac si blada in borreis more 
suo solito flagellabsent. » Contin. G. de îsangis. 
* «, Sicut nobiles viri laciunt. » Idem. 



312 HISTOIRE DE FRANCE. 

froide en quantité, et fut saisi de la fièvre. II s'en alla 
à son village, regag-na sa cabane et se mit au lit, non 
toutefois sans garder près de lui sa hache de fer qu'un 
homme ordinaire pouvait à peine lever. Les Anglais, 
ayant appris qu'il était malade, envoyèrent un jour 
douze hommes pour le tuer. Sa femme les vit venir, 
et se mit à crier : « mon pauvre Le Grand, voilà 
les Anglais ! que faire?... » Lui, oubliant à l'instant son 
mal, il se lève, prend sa hache, et sort dans la petite 
cour : « Ah ! brigands, vous venez donc pour me pren- 
dre au lit! vous ne me tenez pas encore... » Alors 
s'adossaut à un mur, il en tue cinq en un moment; 
les autres s'enfuient. Le Grand se remit au lit ; mais il 
avait chaud, il but encore de l'eau froide : la fièvre le 
reprit plus fort, et au bout de quelques jours, ayant 
reçu les sacrements de l'Église, il sortit du siècle, et 
fut enterré au cimetière de son village. Il fut pleuré 
de tous ses compagnons, de tout le pays; car, lui 
vivant, jamais les Anglais n'y seraient venus'. 

Il est difficile de ne pas être touché de ce naïf récit. 
Ces paysans qui ne se mettent en défense qu'en de- 
mandant permission, cet homme fort et humble, ce 
bon géant, qui obéit volontiers, comme le saint Chris- 
toplie de la légende, tout cela présente une belle 
figure du peuple. Ce peuple est visiblement simple et 
brute encore, impétueux, aveugle, demi-homme et 
demi-taureau... Il ne sait ni garder ses portes, ni se 
garder lui-même de ses appétits. Quand il a battu Ten- 

' « Migravit de sœculo... Quandiù vixisset, ad locum illum An- 
glici non venisfeent. » Contin. G. de Nangis. 



ÉTATS GÉNÉRAUX. 313 

nemi comme blé en grange, quand il l'a swlfisamment 
charpenté de sa hache, et qu'il a pris chaud à la beso- 
gne, le bon travailleur, il boit froid, et se couche 
pour mourir. Patience; sous la rude éducation des 
guerres, sous la verge de l'Anglais, la brute va se 
faire homme. Serrée de plus près tout à l'heure, et 
comme tenaillée, elle échappera, cessant d'être elle- 
même, et se transfigurant ; Jacques deviendra Jeanne, 
Jeanne la Vierge, la Pucelle. 

Le mot vulgaire, îin bon Français, date de l'époque 
des Jacques et des Marcel ^ La Pucelle ne tardera pas 
à dire : « Le cœur me saigne quand je vois le sang cVnn 
François. » 

Un tel mot suffirait pour marquer dans l'histoire le 
vrai commencement de la France. Depuis lors, nous 
avons une patrie. Ce sont des Français que ces paysans, 
n'en rougissez pas, c'est déjà le peuple Français, c'est 
vous, ô France! Que l'histoire vous les montre beaux 
ou laids, sous le capuce de Marcel, sous la jaquette 
des Jacques, vous ne devez pas les méconnaître. Pour 
nous, parmi tous les combats des nobles, à travers les 
beaux coups de lance où s'amuse l'insouciant Frois- 
sart, nous cherchons ce pauvre peuple. Nous Tirions 
prendre dans cette grande mêlée, sous l'éperon des 
gentilshommes, sous le ventre des chevaux. Souillé, 
défiguré, nous l'amènerons tel quel au jour de la 
justice et de l'histoire, afin que nous puissions lui 
dire, à ce vieux peuple du xiv"^ siècle : « Vous êtes 
mon père, vous êtes ma mère. Vous m'avez conçu dans 

Yolo esse bonus Oallicus. » Gontin. G. de Nangis, ann. 13o9. 



314 HISTOIRE DE FRANCE. 

les larmes. Vous avez sué la sueur et le sang pour me 
faire une France. Bénis soyez- vous dans votre tom- 
beau! Dieu me garde de vous renier jamais! » 

Lorsque le dauphin rentra dans Paris, appuyé sur 
le meurtrier, il y eut, comme toujours en pareille 
circonstance, des cris, des acclamations. Ceux qui le 
matin s'étaient armés pour Marcel cachaient leurs 
eapuces rouges, et criaient plus fort que les autres ^ 

Avec tout ce bruit, il n'y avait pas beaucoup de gens 
qui eussent confiance au dauphin. Sa longue taille 
maigre, sa face pâle et son visage longuef^, n'avaient 
jamais plu au peuple. On n'en attendait ni grand bien, 
ni grand mal ; il y eut cependant des confiscations et 
des supplices contre le parti de MarceP. Pour lui, il 
n'aimait, il ne haïssait personne. Il n'était pas facile 
de l'émouvoir. Au moment même de son entrée, un 

* « nia rubea capucia, quae anteâ pomposè gerebantur, abscon- 
dita... » Cont. G. de Nangis. 

* « De corsage estoit hault et bien formé, droit et lé par les es- 
paules, et haingre par les flans; groz bras et beauls membres, vi- 
sage un peu longuet, grant front et large ; la chière ot assez pale, 
et croy que ce, et ce qu'il e^toit moult maigre, luy e^toit venu par 
accident de maladie ; chault, furieus en nul cas n'e^toit trouvé. » 
Christ, de Pisan. 

^ « Le régent ne se contenta pas de dépouiller ceux dont il 
épargnait la vie : il prenait les biens de ceux-là mêmes que la 
hache avait frappés, en sorte que personne, en mourant, ne pou- 
vait se flatter d'avoir épuisé la vengeance royale... — Ses rigueurs 
ne frappaient pas seulement les citoyens qui étaient suspects 
d'avoir pris une part active à la révolution populaire; la ven- 
geance royale s'acharnait jusque sur les boulangers qui avaient 
fourni du pain, fùt-^e par contrainte, à la faction vaincue. Les 
personnes qu'en arrêtait pour les mettre à mort étaient soumises 
à des tortures affreuses, et on leur arrachait ainsi tous les aveux 



ÉTATS GÉNÉRAUX. 315 

bourgeois s'avança hardiment et dit tout haut : « Par 
Dieu! sire, si j'en lusse cru, vous n'y fussiez entré; 
mais on y fera peu pour vous. » Le comte de Tancar ville 
voulait tuer le vilain ; le prince le retint et répondit : 
« On ne vous croira pas, beau sire^ » 

La situation de Paris n'était pas meilleure. Le dau- 
phin n'y pouvait rien. Le roi de Navarre occupait la 
Seine au-dessus et au-dessous. Il ne venait plus de 
bois de la Bourgogne, ni rien de Rouen. On ne se 
chauffait qu'en coupant des arbres ^ Le setier de blé 
qui se donne ordinairement pour douze sols, dit le 
chroniqueur, se vend maintenant trente livres et plus. 
— Le printemps fut beau et doux, nouveau chagrin 
pour tant de pauvres gens des campagnes qui étaient 
enfermés dans Paris, et qui ne pouvaient cultiver leurs 
champs, ni tailler leurs vignes ^. 

Il n'y avait pas moyen de sortir. Les Anglais, les 
Navarrais couraient le pays. Les premiers s'étaient 
établis à Creil, qui les rendait maîtres de l'Oise. Ils 
prenaient partout des forts, sans s'inquiéter des trêves. 



qu'on voulait, même les moins véritables. » Perrens, Etienne 
Marcel, c. xiv, 1860. 

• « Pensa ce prudent prince, ajoute Christine de Pisan, que si 
l'on tuoit cet homme,, la ville se lust bien pu émouvoir. » 

• « Unde arbores per itinera et vineas incidebantur, et annulus 
lignorum, qui anie pro duobus solidis dabatur, nunc pro unius 
floreni pretio venditur. » Contin. G. de Nangis, p. 121. — 
« Quarta autem boni vini... viginti quatuor solidi. » Ibid., p. 123, 
con.. 129. 

• « Vineae quse amœnissimum illum desideratum liquorem 
ministrant, qui Isetificare solet cor hominis... non cultivat;\?. » 
Cont. G. de Nangis. 



316 HISTOIRE DE FRANCE. 

Les Picards essayaient de leur résister. Mais les gens 
de Touraine, d'Anjou et de Poitou, leur achetaient des 
sauf-conduits, leur payaient des tribus ^ 

Le roi de Navarre, en voyant les Anglais se fixer 
ainsi au cœur du royaume, finit par en être lui-même 
plus efi'rayé que le dauphin. Il fit sa paix avec lui, 
sans stipuler aucun avantage, et promit d'être bon 
Fra7içais'^. Les Navarrais n'en continuèrent pas moins 
de rançonner les bateaux sur la haute Seine. Toutefois 
cette réconciliation du dauphin et du roi de Navarre 
donnait à penser aux Anglais. En même temps des 
Normands, des Picards, des Flamands, firent ensemble 
une expédition pour délivrer, disaient-ils, le roi Jean^ 
Ils se contentèrent de brûler une ville anglaise. Du 
moins les Anglais surent aussi ce que c'étaient que les 
maux de la guerre. 

Les conditions qu'ils voulaient d'abord imposer à la 
France étaient monstrueuses, inexécutables. Ils deman- 
daient non-seulement tout ce qui est en face d'eux. 
Calais, Montreuil, Boulogne, le Ponthieu, non-seule- 
ment l'Aquitaine (Guyenne, Bigorre, Agénois, Quercy, 
Périgord, Limousin, Poitou, Saintonge, Aunis), mais 
encore la Touraine, l'Anjou, et de plus la Normandie; 
î'est-à-dire qu'il ne leur suffisait pas d'occuper le 
iétroit, de fermer la Garonne ; ils voulaient aussi fer- 



' « Nullus salvus, nisi ab eis salvum conductum litteratorie ob- 
tinebat. » Cont. G. de Nantis, p. 122. « ... Se eis tributarios red- 
diderunt. » Ibid., p. 12S. 

•■ « Yolo esse bonus Gallicus de caetero. » Ibid. 

* Posuerunt se in mare, ut ad Angliam invadendum transfreta-' 
rent. » Cont. G de ]Sanùis. 



ETATS GENERAUX. 317 

mer la Loire et la Seine, boucher le moindre jour par 
où nous voyons l'Océan, crever les yeux de la France. 

Le roi Jean avait signé tout, et promis de plus 
quatre millions d'écus d'or pour sa rançon. Le dauphin, 
qui ne pouvait se dépouiller ainsi, fit refuser le traité 
par une assemblée de quelques députés des provinces, 
qu'il appela états généraux. Ils répondirent : « (JXv^' le 
roi Jean demeurât encore en Angleterre, et que quand 
il plairoit à Dieu, il y pourvoiroit de remède ^ » 

Le roi d'Angleterre se mit en campagne, mais cette 
fois pour conquérir la France. Il voulait d'abord aller 
à Reims, et s'y faire sacrera Tout ce qu'il y avait de 
noblesse en Angleterre l'avait suivi à cette expédition. 
Une autre armée l'attendait à Calais, sur laquelle il ne 
comptait pas. Une foule d'hommes d'armes et de sei- 
gneurs d'Allemagne et des Pays-Bas, entendant dire 
qu'il s'agissait d'une conquête, et espérant un partage, 
comme celui d'Angleterre par les compagnons de 
Guillaume le Conquérant, avaient voulu être aussi de la 
fête. Ils croyaient déjeà «tant gagner qu'ils ne seroient 
jamais pauvres ^ » Ils attendirent Edouard jusquau 
28 octobre, et il eut grand'peine à s'en débarrasser. Il 
fallut qu'il les aidcàt à retourner chez eux, qu'il leur 
prêtât de l'argent, à ne jamais rendre. 

Edouard avait amené avec lui six mille gens d'armes 
couverts de fer, son fils, ses trois frères, ses princes, 
ses grands seigneurs. C'était comme une émigration 
des Anglais en France. Pour faire la guerre conforta- 
blement, ils traînaient six mille chariots, des fours, 

' Frois^art. — « Gont. G. de Nangis. — ' Frois-^art. 



318 HISTOIRE DE FRANCE. 

des moulins, des forges, toute sorte d'ateliers ambu- 
lants. Ils avaient poussé la précaution jusqu'à se munir 
de meutes pour chasser, et de nacelles de cuir pour 
pêcher en carême ^ Il n'y avait rien en effet à attendre 
du pays, c'était un désert; depuis trois ans, on ne 
semait plus ^ Les villes, bien fermées, se gardaient 
elles-mêmes ; elles savaient qu'il n'y avait pas de merci 
à attendre des Anglais. 

Du 28 octobre au 30 novembre, ils cheminèrent à 
travers la pluie et la boue, de Calais à Reims. Ils 
avaient compté sur les vins. Mais il pleuvait trop ; la 
vendange ne valut rien. Ils restèrent sept semaines 
à se morfondre devant Reims, gâtèrent le pays tout 
autour, mais Reims ne bougea pas. De là ils passèrent 
devant Chcàlons, Bar-le-Duc, Troyes; puis ils entrèrent 
dans le duché de Bourgogne. Le duc composa avec eux 
pour deux cent mille écus d'or. Ce fut une bonne 
affaire pour l'Anglais, qui autrement n'eût rien tiré de 
toute cette grande expédition. 

Il vint camper tout près de Paris, fit ses pàques à 
Chanteloup, et approcha jusqu'à Bourg-la-Reine. « De 
la Seine jusqu'à Étampes, dit le témoin oculaire, il n'y 
a plus un seul homme. Tout s'est réfugié aux trois 
faubourgs de Saint-Germain, Saint-Marcel et Notre- 
Dame-des-Champs... Montlhéry et Lonjumeau sont en 
feu... On distingue dans tous les alentours la fumée des 
villages, qui monte jusqu'au ciel... Le saint jour de 
Pàques, j'ai vu aux Carmes officier les prêtres de dix 
communes... Le lendemain, on a donné ordre de brûler 

« Froissart. — * Id. 



ÉTATS GÉNÉRAUX. 319 

les trois faubourgs, et permis à tout homme d'y pren- 
dre ce qu'il pourrait, bois, fer, tuiles et le reste. Il n'a 
pas manqué de gens pour le faire bien vite. Les uns 
pleuraient, les autres riaient... — Près de Chanteloup, 
douze cents personnes, hommes, femmes et enfants, 
s'étaient enfermés dans une église. Le capitaine, crai- 
gnant qu'ils ne se rendissent, a fait mettre le feu... 
Toute l'église a brûlé. Il ne s'en est pas sauvé trois 
cents personnes. Ceux qui sautaient par les fenêtres 
trouvaient en bas les Anglais, qui les tuaient et se 
moquaient d'eux pour s'être brûlés eux-mêmes. J'ai 
appris ce lamentable événement d'un homme qui avait 
échappé, par la volonté de notre Seigneur, et qui en 
remerciait Dieu^ 

Le roi d'Angleterre n'osa pas attaquer Paris ^ Il s'en 
alla vers la Loire, sans avoir pu combattre ni gagner 
aucune place. Il consolait les siens en leur promettant 
de les ramener devant Paris aux vendanges. Mais ils 
étaient fatigués de cette longue campagne d'hiver. 
Arrivés près de Chartres, ils y éprouvèrent un terrible 
orage, qui mit leur patience à bout. Edouard y fit 
vœu, dit-on, de rendre la paix aux deux peuples. Le 
pape l'en suppliait. Les nobles de France, ne touchant 
plus rien de leurs revenus, priaient le régent de traiter 



' Cont. G. de Nangis. 

* « Anglici... accesiserunt... Nobiles qui in urbe tune erant, cum 
domino régente in bona copia, armis protecti be extra muros po-- 
suerunt, non multum elongantes a iortalitiis et for^atif;... Non fuit 
tune prseliatum. » Ibid. 

« Maxima pars bigarum et eurruum in viis et itineribus imbre 
nimio madentibus remansit, equis delicientibus. » Ibid. 



320 HISTOIRE DE FRANCE. 

à tout prix. Le roi Jean sans doute pressait aussi son 
fils. Aux conférences de Bretigny, ouvertes le l'-'* mai, 
les Anglais demandèrent d'abord tout le royaume ; piys 
tout ce qu'avaient eu les Pantagenets (Aquitaine, 
Normandie, Maine, Anjou, Touraine). Ils cédèrent enfin 
sur ces quatre dernières provinces ; mais ils eurent 
l'Aquitaine comme libre souveraineté, et non plus 
comme fief. Ils acquirent au même titre ce qui entou- 
rait Calais, les comtés de Ponthieu et de Guines, et la 
vicomte de Montreuil. Le roi payait Ténorme rançon 
de trois millions d'écus d'or, six cent mille écus sous 
quatre mois, avant de sortir de Calais, et quatre cent 
mille par an dans les six années suivantes. L'Angle- 
terre, après avoir tué et démembré la France, conti- 
nuait à peser dessus, de sorte que, s'il restait un peu 
de vie et de moelle, elle pût encore la sucer. 

Ce déplorable traité excita à Paris une folle joie. Les 
Anglais qui l'apportèrent pour le faire jurer au dauphin 
furent accueillis comme des anges de Dieu. On leur 
donna en présent ce qu'on avait de plus précieux, des 
épines de la couronne du Sauveur, qu'on gardait à la 
Sainte-Chapelle. Le sage chroniqueur du temps oMe 
ici à l'entraînement général. « A l'approche de 1 As- 
cension, dit-il, au temps où le Sauveur, ayant remis la 
paix entre son Père et le genre humain, montait au 
ciel dans la jubilation, il ne souifrit pas que le peuple 
de France demeurcàt affligé... Les conférences commen- 
cèrent le dimanche où l'on chante à l'éghse : Cantate. 
Le dimanche où l'on chante : Vocem jucimdidatis, 
le régent et les Anglais allèrent jurer le traité à 
Notre-Dame. Ce fut une joie inetfable pour le peuple. 



ÉTATS GÉNÉRAUX. 321 

Dans cette église et dans toutes celles de Paris, toutes 
les cloches, mises en branle, mugissaient dans une 
pieuse harmonie; le clergé chantait en toute joie et 
dévotion : Te Deum laudcmms . . . Tous se réjouissaient, 
excepté peut-être ceux qui avaient fait de gros gains 
dans les guerres, par exemple les armuriers... Les 
faux traîtres, les brigands, craignaient la potence. 
Mais de ceux-ci n'en parlons plus ' . » 

La joie ne dura guère. Cette paix, tant souhaitée, 
fit pleurer toute la France. Les provinces que l'on 
cédait ne voulaient pas devenir anglaises. Que l'admi- 
nistration des Anglais fût pire ou meilleure, leur 
insupportable morgue les faisait partout détester. Les 
comtes de Périgord, de Comminges, d'Armagnac, le 
sire d'Albret, et beaucoup d'autres disaient avec raison 
que le seigneur n'avait pas droit de donner ses vas- 
saux. La Rochelle, d'autant plus française que Bor- 
deaux était anglais, supplia le roi, au nom de Dieu, de 
ne pas l'abandonner. Les Rochellais disaient qu'ils 
aimeraient mieux être taillés tous les ans de la moitié 
de leur chevance^ et encore : « Nous nous soumettrons 
aux Anglais des lèvres, mais de cœur jamais ^ » 

Ceux qui restaient Français n'en étaient que plus 
misérables. La France était devenue une ferme de 
l'Angleterre. On n'y travaillait plus que pour payer 
les sommes prodigieuses par lesquelles le roi s'était 

• Cont. G. de Nangis. 

* « Et disoient bien les plus notables de la ville : « Nous aoue- 
rons les Anglois des lèvres, mais les ^uers ne s'en mouvront jà. » 
Froiss., ch. CGCCxii, p. 229-230. — Les regrets des gens de Ca- 
hors ne sont pas moins touchants : « Besponderunt flendo et la 

T. IV. 21 



322 HISTOIRE DE FRANCE. 

racheté. Nous avons encore, au Trésor des Chartes, 
les quittances de ces payements. Ces parchemins font 
mal à voir ; ce que chacun de ces chiffons représente 
de sueur, de gémissements et de larmes, on ne le 
saura jamais. Le premier (24 octobre 1360) est la 
quittance des dépens de garde du roi Jean, à dix mille 
réaux par mois ^ : cette noble hospitalité, tant vantée 
des historiens, Edouard se la faisait payer ; le geôlier, 
avant la rançon, se faisait compter la pis tôle. Puis 
vient une effroyable quittance de quatre cent mille écus 
d'or (même date). Puis, quittance de 200,000 écus d'or 
(déc). Autre de 100,000 (1361, Toussaint); autre de 
200,000 encore, et de plus, de 57,000 moutons d'or, 
pour compléter les 200,000 promis par la Bourgogne 
(21 février). — En 1362 : 198,000; 30,000; 60,000; 
200,000. — Les payements se continuent jusqu'en 
1368. — Mais nous sommes bien loin d'avoir toutes les 
quittances. Les rançons de la noblesse montaient peut- 
être à une somme aussi considérable. 

Le premier payement n'aurait pu se faire, si le roi 
n'eût trouvé une honteuse ressource. En même temps 
qu'il donnait des provinces, il donna un de ses enfants. 
Les Visconti, les riches tyrans de Milan, avaient la 
fantaisie d'épouser une flUe de France. Ils imaginaient 
que cela les rendraient plus respectables en Italie. Ce 
féroce Galéas, qui allait à la chasse aux hommes dans 

mentando... quod ipsi non admittebant dominum regem Angliae, 
imo dominus noster, rex Franciae, ip^os derebincxuebat tanquam 
orphanos. » Note communiquée par M. Lacabane, daprès les Ar- 
chives de CaJwrs^ et le ms. de la Biil. royale. 

' Archives^ section histor., J, 639-640. — Voir la Rançon du 
roi -Tean par M. Dessalles, curieux et savant. 



ETATS GÉNÉRAUX. 323 

les rues, qui avait jeté des prêtres tout vivants dans 
un four, demanda pour son fils, âgé de dix ans, une 
fille de Jean qui en avait onze. Au lieu de recevoir une 
dot, il en donnait une : trois cent mille florins en pur 
don, et autant pour un comté en Champagne. Le roi de 
France, dit Matteo Villa ni, vendit sa chair et son sang^ 
La petite Isabelle fut échangée, en Savoie, contre les 
florins. L'enfant ne se laissa pas donner aux Italieas 
de meilleure grâce que La Rochelle aux Anglais. 

Ce malheureux argent d'Italie servit à faire sortir 
le roi de Calais. Il en sortit pauvre et nu. Il lui fallut, 
le 5 décembre (1360), imposer une aide nouvelle à 
ce peuple ruiné. Les termes de l'ordonnance sont 
remarquables. Le roi demande, eu quelque sorte, par- 
don à son peuple de parler d'argent. Il rappelle, en 
remontant jusqu'à Philippe de Valois, tous les maux 
qu'il a soufferts, lui et son peuple; il a abandonné à 
V aventure de la bataille son propre corps et ses enfants ; 
il a traité à Bretigni, non pas pour sa délivrance tant 
seulement, mais pour éviter la perdition de son royaume 
et de son bon peuple. Il assure qu'il va faire bonne et 
loyale justice, qu'il supprimera tout nouveau péage, 
qu'il fera b(mne et forte monu:.ie d'or et d'argent, et 
noire monnaie par laquelle on pourra faire plus aisémem 
des aumônes aux pauvres gens. « Nous avons ordonné e< 
ordonnons que nous prendrons sur ledit peuple d» 
langue d'oil ce qui nous est nécessaire, et qui ne gréven 
pas tant notre pe2q)le comme feroit la mutation de notre 

* Mat. Tillani. XIV, 617. — « Le roi de France, qui r^e vcoit en 
danger, pour avoir l'argent plus appareillé s'y accorda légère- 
ment. » Froiss. IV, eh. ccccxlix, p. 79. 



324 HISTOIRE DE FRANCE. 

monnoie, savoir : 12 deniers par livres sur les marchan- 
dises, ce que payera le vendeur, une aide du cinquième 
sur le sel, du treizième sur le vin et les autres breu- 
vages. Duquel aide, pour la grande compassion que nous 
avons de notre peuple, nous nous contenterons ; et elle 
sera levée seulement jusqu'à la perfection de l'entéri- 
nement de la paix. » 

Quelque douce et paternelle que fût la demande, le 
peuple n'en était pas plus en état de payer : tout 
argent avait disparu. Il fallut s'adresser aux usuriers, 
aux juifs, et cette fois leur donner un établissement 
fixe. On leur assura un séjour de vingt années. Un 
prince du sang était établi gardien de leurs privilèges 
et il se chargeait spécialement de les faire payer de 
leurs dettes. Ces privilèges étaient excessifs. Nous en 
parlerons ailleurs. Pour les acquérir, ils devaient payer 
vingt florins en rentrant dans ce royaume, et de plus 
sept par an. Un Manassé, qui prenait en ferme toute la 
juiverie, devait avoir pour sa peine un énorme droit de 
deux florins sur les vingt, et d'un par an sur les sept. 

Les tristes et vides années qui suivent, 1361, 1.362, 
1363, ne présentent au dehors que les quittances de 
l'Anglais, au dedans que la cherté des vivres, les rava- 
ges des brigands, la terreur d'une comète, une grande 
et efl'royable mortalité. Cette fois le mal atteignait les 
hommes, les enfants, plutôt que les vieillards et les 
femmes. Il frappait de préférence la force et l'espoir 
des générations. On ne voyait que mères en pleurs, 
que veuves, que femmes en noir^ 

* Contin. G. de Nantis. 



ÉTATS GÉNÉRAUX. 32S 

La mauvaise nourriture était pour beaucoup dans 
l'épidémie. On n'amenait presque rien aux villes. On 
ne pouvait plus aller de Paris à Orléans, ni à Chartres, 
le pays était infesté de Gascons et de Bretons K 

Les nobles qui revenaient d'Angleterre, et qui se 
sentaient méprisés, n'étaient pas moins cruels que ces 
brigands. La ville de Péronne, qui s'était bravement 
gardée elle-même, prit querelle avec Jean d'Artois. Ce 
fut comme une croisade des nobles contre le peuple. 
Jean d'Artois, soutenu par le frère du roi et par la 
noblesse, prit à sa solde des Anglais; il assiégea 
Péronne, la prit, la brûla. Ils traitèrent de même 
Chauny-sur-Oise et d'autres villes. — En Bourgogne, 
les nobles servaient eux-mêmes de guide aux bandes 
qui pillaient le pays '. Les brigands de toute nation se 
disant Anglais, le roi défendait de les attaquer. 11 pria 
Edouard d'en écrire à ses lieutenants ^. 

Ces pillards s'appelaient eux-mêmes les Tard-Venus ; 
venus après la guerre, il leur fallait aussi leur part. La 
principale compagnie commença en Champagne et en 
Lorraine, puis elle passa en Bourgogne : le che. était 
un Gascon, qui voulait, comme l'Archiprêtre, les me- 
ner voir le pape à Avignon, en passant par le Forez et 
le Lyounois. Jacques de Bourbon, qui se trouvait alors 

' Les brigands avaient surpris un fort près de Corbeil. Beau- 
coup d'hommes d'armes se chargèrent de le reprendre et tirent en- 
core plus de mal au pays; les défenseurs nuisaient plus que lei 
ennemis; les chiens aidaient les loups à manger le troupeau. Le 
Continuateur de Nangis raconte la table. 

^ « Ils a voient de leur accord aucuns chevaliers et écuyers du 
pays, qui le» menoient et conduiboient. » Froisbart. 

» « Mais les pillards n'en tenoient compte, et disoient qu'ils tai- 
soient la guerre en l'ombre et nom du roi de Navarre. » Ibid. 



326. HISTOIRE DE FRANCE. 

dans le Midi, était intéressé à défendre le Forez, pays 
de ses neveux et de sa sœur. — Ce prince, générale 
ment aimé, réunit bientôt beaucoup de noblesse. Il 
avait avec lui le fameux Archiprêtre, qui avait laissé 
le commandement des compagnies. S'il eût suivi les 
conseils de cet homme, il les aurait détruites. Étant 
venu en présence à Briguais, près Lyon, il donna dans 
un piège grossier, crut l'ennemi moins fort qu'il n'était, 
l'attaqua sur une montagne, et fut tué avec son fils, 
son neveu, et nombre des siens (2 avril 1362). Cette 
mort toutefois fut glorieuse. Le premier titre des Ca- 
pets est la mort de Robert le Fort à Brisserte ; celui 
des Bourbons, la mort de Jacques à Briguais : tous 
deux tués en défendant le royaume contre les brigands. 
Les compagnies n'avaient plus rien à craindre, elles 
couraient les deux rives du Rhône. Un de leurs chefs 
s'intitulait : Ami de Dieu, ennemi de tout le monde \ 
Le pape, tremblant dans Avignon, prêchait la croi- 
sade contre eux. Mais les croisés se joignaient plutôt 
aux compagnies ^ Heureusement pour Avignon , le 
marquis de Monferrat, membre de la ligue Toscane 
contre les Visconti, en prit une partie à sa solde, et les 
mena en Italie, où ils portèrent la peste. Le pape '•, 

' Froissait . 

* « Plusieurs s'tin allèrent cette part, chevaliers, écuycr.i et 
autres, qu: 'ir.idoie.xt avoir grands bientaits du pape avecques les 
pardons dessus dit, mais on ne leur vouloit rien donner, si s'en 
partoient... et se mettoient en la mauvaise compagnie qui toudis 
croifcsoit de iour en jour. » Froiss., ch. CCCCLXIX, p. 142. 

* « Dont le roi Jean et tout le royaume furent grandement 
réjouis... mais encore en retournèrent assez en Bourgogne. » 
Froissart. 



ETATS GENERAUX. 327 

pour décider leur départ, leur donna 30,000 florins et 
l'absolution. 

La mortalité qui dépeuplait le royaume lui donna au 
moins un bel héritage. Le jeune duc de Bourgogne 
mourut, ainsi que sa sœur; la première maison de 
Bourgogne se trouva éteinte : la succession comprenait 
les deux Bourgognes, l'Artois, les comtés d'Auvergne 
et de Boulogne. Le plus proche héritier était le roi de 
Navarre. Il demandait qu'on lui laissât prendre pos- 
session de la Bourgogne, ou au moins de la Champa- 
gne qu'il réclamait depuis si longtemps. Il n'eut ni 
l'une ni l'autre. Il était impossible de remettre ces 
provinces à un roi étranger, à un prince odieux. Jean 
les déclara réunies à son domaine ^ ; et partit pour en 
prendre possession, « cheminant à petites journées et 
à grands dépens, et séjournant de ville en ville, de cité 
en cité, en la duché de Bourgogne ^ » 

Il y apprit, sans aller plus vite, la mort de Jacques 
de Bourbon. Vers la fin de l'année, il descendit à Avi- 
gnon, et y passa six mois dans les fêtes. Il espérait y 
faire une nouvelle conquête en pleine paix. Jeanne de 
Kaples, comtesse de Provence, celle qui avait laissé 
tuer son premier mari, se trouvait veuve du second. 
Jean prétendait être le troisième. Il était veuf lui- 
même; il n'avait encore que quarante-trois ans. Captif, 



' Le roi de Navarre descendait d'une sœur aînée, mais à un de- 
gré inférieur. Jean allégua : « Que la loi écrite si dit que outi^e 
les fils des frères, nul lien n'a représentation, mais l'emporte le 
plus prochain du sang et du côté. » Secous&e, Preuves de riii^t. 
de Ch. le M., t. II, p. 201. 

* Froissart. 



328 HISTOIRE DE FRANCE. 

mais après une belle résistance, ce roi soldat * intéres- 
sait la chrétienté, comme François l^r après Pavie. 
Le pape ne se soucia pas de faire un roi de France 
maître de Naples et de la Provence. Il donna à cette 
reine de trente-six ans un tout jeune mari, non pas un 
fils de France, mais Jacques d'Aragon, fils du roi dé- 
trôné de Majorque. 

Pour consoler Jean, le pape l'encouragea dans un 
projet qui semblait insensé au premier coup d'œil, mais 
qui eût effectivement relevé sa fortune. Le roi de Chy- 
pre était venu à Avignon demander des secours, pro- 
poser une croisade. Jean prit la croix et une foule de 
grands seigneurs avec lui ^ Le roi de Chypre alla 
proposer la croisade en Allemagne; Jean en Angle- 
terre. Un de ses fils donné en otage venait de rentrer 
en France, au mépris des traités. Le retour de Jean à 
Londres avait l'apparence la plus honorable. Il sem- 
blait réparer la faute de son fils. Quelques uns préten- 
daient qu'il n'y allait que par ennui des misères de la 
France, ou pour revoir quelque belle maîtresse ^ Ce- 
pendant les rois d'Ecosse et de Danemark devaient 
venir l'y trouver. Comme roi de France , il présidait 
naturellement toute assemblée de rois. Humilié par le 
nouveau système de guerre que les Anglais avaient mis 



' V. la chronique en prose de Duguesclin. 

* « Après la prédication faite, qui fut moult humble et moult 
douce et dévote, le roi de France par grand'dévotion cmprit la 
croix.., et pria doucement le pape qu'il lui vousist accorder. » 
Froissart. 

» « Causa joci, » dit le sévère historien du temps. Contin. G. de 
Nangis . 



ÉTATS GÉNÉRAUX. 329 

en pratique, le roi de France eût repris, par la croi- 
sade, sous le vieux drapeau du moyen âge, le premier 
rang dans la chrétienté. Il aurait entraîné les compa- 
gnies, il en aurait délivré la France ^ Les Anglais mêmes 
et les Gascons, malgré la mauvaise volonté du roi d'An- 
gleterre qui alléguait son âge pour ne pas prendre la 
croix ^ disaient hautement au roi de Chypre : « Que 
c'étoit vraiment un voyage où. tous gens de bien et d'hon- 
Jeur dévoient entendre, et que s'il plaisoit à Dieu que le 
passage fut ouvert, il ne le feroit pas seul. » La mort 
de Jean détruisit ces espérances. Après un hiver passé 
à Londres en fêtes et en grands repas, il tomba ma- 
lade, et mourut regretté, dit-on, des Anglais, qu'il 
aimait lui-même, et auxquels il s'était attaché, simple 
qu'il était et sans fiel, pendant sa longue captivité. 
Edouard lui fit faire de somptueuses funérailles à 
Saint-Paul de Londres. On y brûla, selon des témoins 
oculaires, quatre mille torches de douze pieds de haut, 
et quatre mille torches cierges de dix livres pesant. 

La France, toute mutilée et ruinée qu'elle était, se 
retrouvait encore, de l'aveu de ses ennemis, la tête de 
la chrétienté. C'est son sort, à cette pauvre France, 
de 7oir de temps à autre l'Europe envieuse s'ameuter 
contre elle, et conjurer sa ruine. Chaque lois, ils 

* « Pour traire hors du royaume toutes manières de gens 
d'armes appelées compagnies... et pour sauver leurs âmes. •> 
Froissart. 

* « Oil, dit le roi d'Angleterre, je ne leur débattrois jamais, fc?x 
autres besognes ne me sourdent, et à mon royaume dont je ne me 
donne garde. — Onques le roi ne put autre chose impetrer fors 
tant que toujours il tut liement et honorablement traité en dîners 
et en grands soupers. » Froiss., ch. ccclxxviii, p. 167. 



330 



HISTOIRE DE FRANCE. 



croient l'avoir tuée; ils s'imaginent qu'il n'y aura 
plus de France ; ils tirent ses dépouilles au sort ; ils 
arracheraient volontiers ses membres sanglants. Elle 
s'obstine à vivre. Elle survécut en 1361, mal défendue, 
trahie par sa noblesse; <m 1709, vieillie de la vieil- 
lesse de son roi; en 1815 encore, quand le monde en- 
tier l'attaquait... Cet accord obstiné du monde contre 
la PYance prouve sa supt'iiorité mieux que des vic- 
toir s. Celui contre lequel tous sont facilement d'ac- 
cord, c'est qu'apparemment il est le premier. 



FIN DU TOME QUATRIEME 





TABLE DES MATIÈRES 



LIVRE V 

CHAPITRE III 

Pages, 

L'OR. — Le fisc. — Les Temit.ilcrs 3 

L'or 3 

Le fisc 4 

L'alchimie 6 

La sorcellerie . = 7 

Le juif „ . . 7 

1305. Bertrand de Gott (Clément V) , 11 

13 G. Pom^suites contre Boniface VIIL 16 

Le Temple 18 

Puissance, privilèges du Temple 19 

Cérémonies 22 

Accusations dirigées contre cet ordre 25 

Richesse des Templiers 29 

Ils font la guerre aux chrétiens 30 



332 HISTOIRE DE FRANCE. 

Pages. 

Griefs de la maison de France 31 

Philippe le Bel ruiné attaque les Templiers 33 

Les moines et les nobles les abandonnent 35 

Ils refusent de se réunir aux Hospitaliers 36 

Les chefs de Tordre arrêtés à Paris 38 

1307. Instruction du procès 41 



CHAPITRE IV 

Suite. — Destruction de l'ordre du Temple. 1307- 

1314 44 

1307 . Opposition du pape 44 

L'instruction continue 43 

1307 . Aveux obtenus par les tortures 46 

1308. Adhésion des États du royaume aux poursuites 47 

Difficultés suscitées par le pape 49 

Le pape se réfugie à Avignon SO 

Concessions mutuelles 52 

1309. Commission pontificale. Faiblesse du grand-maître. 53 

1310. Poursuites contre la mémoire de Bonifàce 57 

Défense des Templiers entravée -. 62 

Protestation des Templiers 64 

Intérêt qu'ils excitent 66 

Consultation du pape en leur faveur 69 

Concile provincial tenu à Paris. 70 

Supplice de cinquante-quatre Templiers 71 

1311. L'ordre supprimé par toute la chrétienté 78 

Compromis entre le pape et le roi 79 

1312. Concile de Vienne 80 

Condamnation des mystiques bégliards, franciscains. 84 



TABLE DES MATIÈRES. 333 

Pnges. 

Abolition du Temple 89 

Fin du procès de Boniface VIII 90 

1314. Exécution des chefs de l'ordre 92 

Causes de la chute du Temple .,,,... = ..„. = .. o 04 



CHAPITRE V 

s 

Suite du règne de Philippe le Bel. — Ses trois fils. 

— Procès. — Institutions. 1314-1328 101 

; Le diable 1 02 

Procès atroces 104 

1314. Mort de Philippe le Bel 108 

Activité, éducation de Philippe le Bel 110 

Il ménage l'Université 112 

Institutions 114 

Ordonnances contradictoires . .• 11 S 

Hypocrisie de ce gouvernement 121 

Attaques contre la noblesse 123 

Confédération de la noblesse du nord et de l'est 124 

— Louis X ; réaction féodale 125 

Lutte dès barons et des légistes 129 

1313 . Lois nouvelles sur les monnaies 132 

Ordonnance pour l'affranchissement des serfs 132 

131Û. Philippe le Long 134 

Application de la loi Salicxue 133 

Les villes sont armées 136 

Tentative pour la réforme des poids et des mesures. 137 

Règlements de finances 1 37 

1316-1322. Le parlement se constitue 138 

La royauté se constitue 140 

1320. Pastoureaux 142 

T. IV. 22 



334 HISTOIRE DE FRANCE. 

Pages 

Les Juifs et les lépreux 143 

1322-1328. Charles IV, le Bel 149 

Edouard II, roi d'Angleterre, renversé par sa femme, 

Isabelle de France 150 

1328. Mort de Charles IV 1^5 



LIVRE VI 

CHAPITRE PREMIER 

L'Angu-;terre. — Philippe de Valois. 1328-1349 186 

1 32^' . Avènement de Philippe de Valois 156 

L'Angleterre sous Edouard III 156 

Flandre, Angleterre ; esprit commercial 157 

Routes du commerce depuis les croisades 159 

Commerce de l'Angleterre 104 

Caractère guerrier et mercantile du xiv^ siècle ! 68 

Caractère opposé de la France 168 

Premières années du règne de Philippe VI 1 69 

Guerre de Flandre. Bataille de Casse! 170 

1329. Procès de Robert d'Aiiois 173 

1432. Robert s'enfuit en Flandre, puis en Angleterre 178 

1233. Poursuites contre sa famille 179 

1 336. Ordonnances sur les impôts et sur les marchandises. 180 

Rapports de Philippe VI avec le pape 1 8 1 

Mécontentement général 182 

Edouard III relève son autorité 182 

Guerre indirecte entre la France et l'Angleterre. . . 183 



TABLE DES MATIÈRES. 333 

Pages. 

Émigration des ouvriers flamands en Angleterre 184 

ia37 . Révolte des Gantais. Jacquemart Artevelde 185 

Ordonnances et préparatifs d'Edouard III 187 

Armée féodale et mercenaire de Philippe VI 188 

1338. Les Anglais en Flandre IXH 

Edouard III, vicaire impérial 189 

1339. Les Anglais en France 191 

Edouard III roi de France 19'. 

1340. Bataille de l'Écluse 194 

La guerre de Flandre sans résultats 19G 

1341 . Guerre de Bretagne. Blois de Montfort 197 

1342. Philippe VI soutient Charles de Blois; Edouard III 

soutient Jean de Montfort 201 

1 345 . Edouard III perd à la fois Montfort et Artevelde. ... 205 

1346. Edouard III attaque la Normandie 208 

Les Anglais brûlent Saint-Germain, Saint-Cloud, 

Boulogne 211 

Philippe VI les poursuit 212 

Bataille de Grécy 213 

Siège de Calais 217 

Persistance d'Edouard III; ses succès en Ecosse et en 

Bretagne 219 

Tentatives de Philippe pour faire lever le tiége de 

Calais 220 

1347 . Pilse de Calais : dévouement de six bourgeois 222 

Calais peuplé d'Anglais 223 

Les mercenaires , les fantassins remplacent les 

troupes féodales 225 

Humiliation du pape, de l'empereur, du roi, do la 

noblesse 22lj 

Abattement moral; attente de la tin du monde; 

mortalité , 228 



336 HISTOIRE DE FRANCE. 

Page» 

134S. La Peste noire 228 

Mysticisme dé FAllemagne ; flagellants 230 

Boccace ; prologue du Décaméron 232 

Suites de la peste^ 234 

1340-13oO. Le roi se remarie; il acquiert Montpellier et le 

Dauphiné 230 

Noces et létes ; 2:'.G 

13:30. Mort de Philippe VI 2i7 



CHAPITRE II 

Jean. — Bataille dk Poitik.rs. 1:;oU-13o6 238 

Laure, Pétrarque 238 

Le xiv^ siècle s'obs^tine dans ^a tidélito au passé.. ... 244 

'î 3uO . Avènement de Jean ■ . 245 

Création de l'ordre de l'Étoile 245 

Charles d'Espagne, Charles de Navairo 246 

13:J0-I3S9. Rapides variations de monnaies - .' 247 

États généraux, sous Philippe de Valois, sous Jean. 249 

1 '.5:j. Gabelle votée par les États. Résistance de la Nor- 
mandie et du comte d'Harcourt 

Le comte d'Harcourt décapité 

i . 1 . Le prince de Galles ravage le Midi 

Bataille de Poitiers 

Le roi prisonnier , 



2j1 





254 
258 



CHAPITRE III 

,S! ITK. ÉTATS GÉNÉRAUX. — PaRIS. — JACQUERIE.. 1356- 

1364 260 



TABLE DES MATIÈRES. 3157 

rages. 

135(3. Le dauphin Charles. Le prévôt des marchami:^, 

Etienne Marcel 2G0 

Paris 2 ;2 

1357. États généraux 206 

États provinciaux 26S 

Robert le Coq; et Etienne Marcel 200 

Désastres de la France 275 

Charles le Mauvais à Paris 270 

1358. Nouveaux États; le dauphin régent du royaume 280 

Révolte de Paris 282 

Meurtre des maréchaux de Champagne et de Nor- 
mandie 283 

Règne de Marcel 284 

La Champagne, le Vermandois pour le dauphin 28o 

États de la Langue d'oil à Compiègne 286 

Souffrances du pay.-an 288 

Jacquerie 292 

Charles le Mauvais, capitaine de Paris "01 

Marcel s'appuie sur Charles le Mauvais et essaye de 

lui livrer Paris 304 

Marcel assassiné 30b 

1359 . Le dauphin rentre à Paris 314 

Négociations avec les Anglais 310 

Leurs propositions rejetées par les États 317 

Edouard III en France 318 

Les Anglais aux portes de Paris ;] 19 

i oGO . Traité de Bretigny , 320 

Désolation des provinces cédées 321 

Rançon du roi 322 

Le roi en liberté; ses premières ordonnances 323 

Ordonnance en faveur des Juifs 324 

1360-1 363. Misère, ravage, mortalité 323 



338 HISTOIRE DE FRANCE. 

Pages. 

Les Tard- venus r;26 

1362. Jean réunit au domaine la Bourgogne et la Cham- 

pagne 327 

1363. II va prêcher la croisade en Angleterre 328 

1364. Mort du roi Jean à Londres ., 329 



PARIS.— lilPItlilEEIE MODERNE, Wattier, directeur, rue J.-J.-Rou6aeaa«l. 



'^r ^^ 












f 






r 



X 




•41 w 

00 



"'*^- 

^ 



< 



.fi 
^ M 
0) 
•H © 

•§ © 

•H ^ 
4^ 






Universityoi Toronto 
Library 



DONOT 

REMOVE 

THE 

CARD 

FROM 

THIS 

POCKET 




Acme Library Gard Pocket 
LOWE-MARTIN CO. LIMITE© 



^ar\ 



^l^Jpf'^/ 



m,A